Le procès de Nicolas Fouquet : inique ou juste ? Partie 3 : La condamnation de Fouquet

Le procès de Fouquet : inique ou juste ?

Par le Pr. Michel Vergé-Franceschi

► Consulter la première partie du dossier – Introduction : un procès politique.

► Consulter la deuxième partie du dossier – Partie 1 : un procès motivé par un abus de pouvoir ?

► Consulter la troisième partie du dossier – Partie 2 : l’interrogatoire de Fouquet.

Suite et fin – Partie 3 : La condamnation de Fouquet

Mme de Sévigné sait cette unique journée capitale car « la dernière journée de l’interrogatoire (porte) sur le crime d’État » (lettre du 9 déc. 1664), même si Fouquet insiste pour dire que la pensée d’un crime ne peut-être punie comme un crime.

À partir du 5 décembre, Mme de Sévigné, comme tous les amis de Fouquet attend. Turenne dit :

« Je crois que M. Colbert a plus d’envie qu’il soit pendu (Fouquet), et que M. Le Tellier a plus de peur qu’il ne le soit pas. » « M. d’Ormesson m’a priée de ne le plus voir que l’affaire ne soit jugée ; il est dans le conclave. » (Mme de Sévigné, vendredi 5 décembre).

Le 8, Mme de Sévigné rencontre Mme Duplessis-Bellière et l’écrit le lendemain à Pomponne :

« Je causai hier de toute cette affaire avec Mme du Plessis… Elle espère comme je fais »…

Mme de Sévigné tremble :

« On ne perd souvent que d’une voix, et cette voix fait tout. » (mardi 9). « Ce matin (9 déc.), M. d’Ormesson a commencé à récapituler toute l’affaire ; il a fort bien parlé… Il dira jeudi son avis. » Mercredi 10 : « M. d’Ormesson a continué la récapitulation du procès ; il a fait des merveilles… Pussort l’a interrompu cinq ou six fois… « Monsieur nous parlerons après vous, nous parlerons après vous ! » Jeudi 11 : « M. d’Ormesson a continué encore »… On parle du marc d’or…  « M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d’Ormesson ; il lui a dit qu’il ne fallait point parler du projet, et c’est par malice ; car plusieurs jugeront que c’est un grand crime… (Le Roi) disait l’autre jour, à son lever, que Fouquet était un homme dangereux. » «  Si nous avons Dieu pour nous,  nous serons plus forts. » Samedi 13 : « M. d’Ormesson a… opiné au bannissement perpétuel, à la confiscation de ses biens au Roi. »

Le Cormier de Sainte-Héléne, conseiller au parlement de Rouen, et second rapporteur, parle lundi 15 et mardi 16 ; « il opina… que M. Fouquet aurait la tête tranchée, à cause du crime d’État. »[1] « Ce matin (mercredi 17), M. Pussort (conseiller au Grand Conseil) a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence, tant de chaleur, tant d’emportement, tant de rage, que plusieurs juges en furent scandalisés. » Il est le seul à rapprocher Fouquet du connétable de Bourbon passé au service de Charles Quint.

Pour Pussort « nous devions avoir en abomination le crime de M. Fouquet… Pour le punir, il n’y avait que la corde et les gibets, mais… à cause des charges qu’il avait possédées… et des parents considérables… il se relâchât à prendre l’avis de M. de Sainte-Hélène » : il vote la décapitation. Mais l’oncle de Colbert a parfois frisé le ridicule, notamment lorsqu’il a « allégué comme une tromperie de M. Fouquet les tuiles (pas chères) sur la maison de Saint-Mandé du côté du château de Vincennes (donc visibles par Mazarin), et les ardoises (plus chères) de l’autre, quoique ce fût le mauvais vent » (d’Ormesson) ! Jeudi 18, « Noguès (conseiller au parlement de Pau), Gisaucourt (conseiller au Grand Conseil), Fériol (conseiller au parlement de Metz), Héraut (conseiller au parlement de Rennes) opinent la mort. » Massenau, conseiller au parlement de Toulouse, se prononce pour le bannissement le 19, avec La Toison (conseiller au parlement de Dijon), du Verdier (conseiller au parlement de Bordeaux), La Baume (conseiller au parlement de Grenoble) et Catinat (conseiller à la grand’chambre du parlement de Paris et père du futur maréchal) ; tous le 19 ; tout comme Pierre des Rafélis de Roquesante du parlement de Provence la veille.

« M. Colbert est tellement enragé qu’on attend quelque chose d’atroce et d’injuste qui nous remettra au désespoir. » (Mme de Sévigné à Pomponne, vendredi 19 déc.). « Nous en avons sept, ils en ont six. » Restent neuf votants : Le Féron (de la cour des aides), Moussy (de la chambre des comptes), Brillac (conseiller au parlement de Paris), Besnard (maître des requêtes), Renard (conseiller au parlement de Paris) et Pontchartrain (de la chambre des comptes) qui vont voter pour le bannissement, Voisin (maître des requêtes) et Séguier (pour la mort). Les Parisiens scrutent le ciel : une comète apparaît ; « on dit qu’elle regarde la Bastille » (d’Ormesson, 8 déc.). On prie Saint Nicolas, patron de Fouquet, Samedi 20 : « Notre pauvre ami est sauvé » (Mme de Sévigné à Pomponne) ; « il a passé de treize à l’avis de M. d’Ormesson (pour le bannissement), et neuf à celui de Sainte-Hélène » (la mort).

Comme en 1659, lorsque Duquesne n’a pu acquérir la charge du Daugnon ; comme en 1661, lorsque Fouquet a procuré à Nuchèze l’intendance de la navigation, les dévots ont gagné. D’Ormesson, ancien membre de la compagnie du Saint-Sacrement, a d’ailleurs présenté ses conclusions le jour de la saint Nicolas, alors que le parti dévot faisait célébrer des messes dans toutes les églises de Paris. Le 24 décembre, le duc d’Enghien va jusqu’à écrire : « On dit ici qu’il y a des juges qui ont touché de l’argent de Mme Fouquet pour ne pas condamner à la mort. » Dès le 19, Condé écrivait : « On commence à croire que l’avis de M. d’Ormesson sera suivi. » La pression de la « cabale des dévots » fut telle que Fouquet, dont le Roi attendait la tête, fut simplement « banni à perpétuité du royaume ». Masseneau avait demandé de « démolir Vaux pour laisser une marque à la postérité » ; il ne fut heureusement pas suivi.

Dès le 18 décembre, d’Ormesson écrivait :

« Selon toutes les apparences (Fouquet) ne doit point espérer de grâce. » Mais ni Colbert ni le Roi ne pouvaient se satisfaire d’un verdict aussi dangereux.

Pussort fut-il un juge inique ? Absolument pas. Il « fut toute sa vie le dictateur, l’arbitre et le maître de toute cette famille (Colbert) si unie. », écrit Saint-Simon. Fouquet a certes voulu le récuser, mais Pussort est un honnête homme. Saint-Simon le reconnaît « fort riche et fort avare, chagrin, difficile, glorieux, avec une mine de chat fâché ». Il écrit que son « austérité faisait peur et souvent beaucoup de mal » ; mais le duc ne peut s’empêcher de lui reconnaître « beaucoup de probité, une grande capacité »et il le trouve finalement « extrêmement laborieux » et intègre : ce « grand homme sec, d’aucune société, de dur et difficile accès », ce « fagot d’épines, sans amusement et sans délassement aucun » (comme Colbert) est un homme à la probité reconnue[2]. Quant à Lamoignon, pourtant dévot et ami de Fouquet, il dépeint Pussort comme « un homme de beaucoup d’intégrité et de capacité »[3].

Pussort fut simplement « le plus ferme (des juges), le plus fort et mieux intentionné de toute la chambre » par rapport à la volonté du Roi. Mais son avis (la mort) vaut largement celui de Rafélis de Roquesante, qui a refusé la mort, et qui fut compromis peu après dans une méchante affaire de corruption qui lui coûta sa charge et un exil à Quimper-Corentin jusqu’en 1667, date à laquelle il put regagner la Provence, avant de se retirer près d’Apt, à Gambois, où il mourut.

D’Ormesson ne croyait pas que le Roi use de son droit de grâce dans l’affaire Fouquet. Louis XIV en usa pourtant enfermer Fouquet à vie. Mme de Sévigné écrit le dimanche 21 décembre : « On dit que demain on le fait conduire (Fouquet) à Pignerol, car le Roi change l’exil en une prison. On lui refuse sa femme, contre toutes les règles. » Mme Fouquet et sa belle-mère de 72 ans sont reléguées « à Montluçon en Auvergne, le marquis et la marquise de Charost à Ancenis, et le jeune Fouquet à Joinville en Champagne ». Le 22, Fouquet écoute son arrêt en la chapelle de la Bastille. Avant de l’entendre, il déclare :

« Je fais mes protestations contre l’arrêt que vous m’allez lire. »

Fouquet est alors privé de son médecin personnel, l’anatomiste Jean Pecquet exilé à Dieppe, et de son serviteur Lavalée, enfermé avec lui au château d’Angers dès le 7 septembre 1661.

Priver Fouquet du Dr Pecquet[4] n’est pas un acte de cruauté de la part de Colbert. Pecquet, docteur en médecine de l’université de Montpellier, est en réalité un ivrogne imbibé d’eau de vie, et quoique reçu à l’Académie des Sciences (1666) ses travaux sont inquiétants car ils reposent essentiellement sur « le fluide nutritif ». Pecquet étudie en fait le parcours des liquides dans le corps, lesquels, selon lui, passent immédiatement dans les reins et s’évacuent rapidement par la vessie. En ce temps, où les empoisonneurs sont légion, l’une de leur force réside dans le fait que les autopsies pratiquées ne révèlent jamais dans le corps de la victime les traces de posions, toujours liquides : « jus d’herbe » qui emporte la duchesse de Bouillon à Londres (1699), « tasse de lait » fatale à la reine d’Espagne à Madrid (1689), « verre d’eau de chicorée » qui emporte Madame, à Saint-Cloud (1670).

Dès le 25 septembre 1661, Guy Patin, doyen de l’École de médecine de Paris, pense d’ailleurs que la mort attend Fouquet au tournant : il a échappé à la corde et à la hache. Le poison y suppléera[5]. Pour Colbert, priver Fouquet de Pecquet, c’est le priver d’un éventuel complice. Pour les dévots, priver Fouquet de Pecquet, c’est mieux préparer l’empoisonnement du surintendant disgracié. Mme de Sévigné le dit dès le 26 décembre 1664 :

« Notre cher ami est par les chemins. Il a couru un bruit ici qu’il était bien malade. »

Tout le monde disait : « Quoi ! Déjà ! ». Le 27, Fouquet quitte Paris pour Pignerol, entouré de d’Artagnan et de cinquante mousquetaires. À Pignerol, le gouverneur Bénigne d’Auvergne, sieur de Saint-Mars, « fort honnête homme », selon Mme de Sévigné et d’Ormesson, l’attend avec soixante hommes encadrés par huit officiers et sous-officiers. Fouquet « sans aucun domestique à lui » ne pourra « sortir de sa chambre » (d’Ormesson). Saint-Mars n’est pas pour lui un inconnu : maréchal des logis des mousquetaires, il a aidé à son arrestation à Nantes et contribué à sa surveillance pendant son procès. Parti de Paris le 20 décembre, Saint-Mars est à Pignerol depuis le 10 janvier.

Coupable ? Fouquet le fut. De quoi ? Jamais le public ne le sut. Mais le Roi, Colbert, Chamillart, Séguier, Pussort et Fouquet le savaient. Jamais Fouquet ne clamera son innocence. Au contraire, le 20 février 1679, il écrira à sa vieille mère :

« Vous verrez ici maintenant deux mots… le sensible regret des déplaisirs dont ma mauvaise conduite a troublé le repos de votre honnête vieillesse. Je vous demanderai très humblement pardon d’avoir mal pratiqué vos saints enseignements et pris un chemin tout contraire à celui de vos saints exemples. »[6]

Demande-t-on pardon, près dix-huit ans de prison, lorsqu’on est innocent ? Ou crie-on son innocence quitte à devenir fou dans les cahots de Ham, comme le vieux corsaire nantais Jacques Cassard ?

En cette année 1664 sévit la querelle de Tartuffe, jouée et interdite, encore jouée en 1667 et à nouveau interdite par Lamoignon et l’archevêque de Paris. Au Tartuffe, répond L’innocence persécutée sans doute due à La Fontaine, exilé en Limousin avec son oncle Jannart. Il ne rentra à Paris qu’en juillet 1664 après être allé voir à Nantes la porte de la chambre dans laquelle Fouquet avait été arrêté.

Michel Vergé-Franceschi,
Professeur d’Histoire moderne à l’université de Tours


[1] La mort subite de Sainte-Héléne le 22 avril 16666 donna à parler. De même la mort de François-Théodore de Nesmond, second président au parlement de Paris qui avait refusé de récuser Pussort : Nesmond est mort le 29 novembre 1664, au cours du procès.

[2] Saint-Simon (duc de), Mémoires, t. II, p. 258.

[3] P. Clément, Colbert, t. I, p. 134.

[4] Né à Dieppe en 1622, mort à Paris en fév. 1674.

[5] G. Patin, Lettres, t. III, p. 505.

[6] Lettre citée dans J. Lair, op. cit., t. II, p. 467.


Publication originale : Michel Vergé-Franceschi, « Le Procès de Nicolas Fouquet : inique ou juste », dans Collectif, Actes de la XVIIIe session du Centre d’Études Historiques (7 au 10 juillet 2011) : 1661, la prise de pouvoir par Louis XIV, CEH, Neuves-Maisons, 2012, p. 363-381.

Consulter les autres articles de l’ouvrage :

Préface, par Monseigneur le Duc d’Anjou (p. 5-6).

Avant-Propos, par Daniel de Montplaisir et Jean-Christian Pinot (p. 7-9).

► « La rupture de 1661 », par le Pr. Lucien Bély (p. 17-34) :

► « De Colbert au patriotisme économique », par le Pr. Bernard Barbiche (p. 35-46) :

► « 1661 : le transfert de la Cour des aides de Cahors à Montauban », par Florence de Baudus (p. 47-60) :

► « 1653-1661 : Permanence des révoltes antifiscales », par le Pr. Yves-Marie Bercé (p. 61-76) :

► « Découverte et esprit scientifique au temps de Louis XIV », par Vincent Beurtheret (p. 77-87) :

► « Louis XIV au Château de Vincennes », par Odile Bordaz (p. 89-102) :

► « 1661 et les arts : prise de pouvoir ou héritage », par Jean-Claude Boyer (p. 103-113) :

« La collection de tableaux de Louis XIV », par Arnauld Brejon de Lavergnée (p. 115-117).

► « Du cardinal Mazarin et du Jansénisme », par l’abbé Christian-Philippe Chanut (p. 119-162) :

► « Voyager avec Jean de La Fontaine à travers la France de l’« avènement », par Laurent Chéron (p. 163-187) :

► « Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche : La révélation d’un couple », par Joëlle Chevé (p. 189-214) :

► « Attraction solaire et spectacles de cour : une prise de pouvoir métaphorique », par Sabine du Crest (p. 215-230) :

► « Pauvreté et Église à l’aube du siècle de Louis XIV », par le père Jean-Yves Ducourneau (p. 231-246) :

« Turenne et Louis XIV », par Fadi El Hage (p. 247-268) :

« 1661 ou l’avènement du roi de guerre. La prise en main des affaires militaires par Louis XIV », par Bertrand Fonck (p. 269-307) :

« Louis XIV et son image : visions versaillaises de l’enthousiasme », par Alexandre Maral (p. 308-319).

« Les prises de pouvoir par les Bourbons », par Daniel de Montplaisir (p. 320-332) :

« L’arrestation de Nicolas Fouquet », par Jean-Christian Petitfils (p. 333-350) :

« Le sacre de Louis XIV », par le baron Hervé Pinoteau (p. 351-361).

« Le procès de Nicolas Fouquet : inique ou juste ? », par le Pr. Michel Vergé-Franceschi (p. 361-383) :

Les actes des communications des sessions du Centre d’Études Historiques paraissent chaque samedi sur Vexilla Galliae.

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