[CEH ]1661 : transfert de la Cour des aides de Cahors à Montauban (2/3)

Les actes des communications des sessions du centre d’études historiques paraissent une fois par semaine, chaque samedi.

Communications précédentes :

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 La rupture de 1661 (1/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2663-la-rupture-de-1661-2-3

La rupture de 1661 (2/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2664-la-rupture-de-1661-2-3

La rupture de 1661 (3/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2684-ceh-la-rupture-de-1661-3-4

De Colbert au patriotisme économique (1/3): http://civilisation/histoire/2691-ceh-de-colbert-au-patriotisme-economique

De Colbert au patriotisme économique (2/3): http://civilisation/histoire/2692-ceh-de-colbert-au-patriotisme-economique-2-3

De Colbert au patriotisme économique (3/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2693-ceh-de-colbert-au-patriotisme-economique-3-3

1661 : transfert de la Cour des aides de Cahors à Montauban (1/3) 

1661 : transfert de la Cour des aides de Cahors à Montauban

 

Par le Pr. Florence de Baudus

Écrivain et historien

Le Présidial de Cahors, créé en 1552, a voix dans toute la province pour juger en appel des affaires criminelles. Ses quatorze conseillers peuvent condamner au carcan, au fouet et aux galères, laissant toutefois les peines de perpétuité et la condamnation à mort au Parlement de Toulouse. Ils sont présidés par un juge mage, titre donné dans les sénéchaussées du sud, et qui correspond à celui de lieutenant général dans les bailliages du nord.

 

Hugues, le fils aîné de Guillaume Baudus, l’apothicaire installé à Cahors à la fin du XVIe siècle, est nommé conseiller au Présidial par lettres patentes le 19 février 1618. Il habite l’hôtel qu’a fait bâtir son père et qui est un des seuls à subsister aujourd’hui, rappelant que, dans ce quartier proche du Présidial, nombreuses étaient les familles aisées de la magistrature qui entreprenaient des travaux pour mettre leurs demeures au goût du jour.

 

Notre ami, Jean-Christian Petitfils, que vous verrez demain, je crois, explique de façon lumineuse la montée de cette bourgeoisie à l’orée du grand siècle[1]. Abandon du commerce, acquisition de terres nobles, achat de charges anoblissant leurs titulaires, et toujours mariages avec la noblesse, les Baudus en sont une parfaite illustration. Cahors, ville florissante, est un tremplin idéal pour cette ascension sociale. Légitimiste dans l’âme, la ville s’est ralliée loyalement à Henri IV, le roi converti, celui qui, pourtant, avait commandé le siège et le sac de la ville. Fief catholique, où l’on vient visiter la Sainte-Coiffe, elle tient en héritage du pape Jean XXII, originaire de la ville, une des premières universités créées en France et bientôt des plus prestigieuses. Des maîtres illustres apportent une émulation intellectuelle qui favorise les vocations de juristes, de théologiens et de médecins, comme chez les fils de Guillaume, qui ont abandonné la boutique d’apothicaire paternelle pour obtenir leurs diplômes dans ces trois branches.

 

En opposition ouverte au pouvoir du roi catholique, la ville de Montauban est, elle, résolument huguenote. Lors de la première guerre de religion, elle a résisté à trois tentatives de siège de Montluc. Les églises ne sont rendues aux catholiques que sous la menace. Aussi, quand Charles IX fait son tour de France royal, accompagné des Grands du royaume, il est exigé que les Montalbanais rasent leurs fortifications pour accueillir le roi. Après négociations, c’est chose faite, et le roi peut faire son entrée dans la ville le 20 mars 1565.

 

Cinq ans plus tard, la paix de Saint-Germain, signée entre Charles IX et l’amiral de Coligny, octroie aux protestants quatre places fortes. Dont Montauban. Mais ce traité de Saint-Germain, plutôt boiteux, n’empêche pas le massacre de la Saint-Barthélemy.

 

En 1598, Henri IV, ayant accordé par l’édit de Nantes des droits religieux aux protestants de France, accorde à ces derniers des « place de sûreté » au nombre de 51. Montauban, une de ces principales places de sûreté, acquiert ainsi le droit de se protéger en reconstruisant des fortifications.

 

L’Édit de Nantes n’a pas vraiment apaisé les esprits de nouveau inquiets après l’assassinat d’Henri IV. Il faut attendre la signature de la paix d’Alais, le 17 juin 1629, après une rude campagne dans le sud-ouest, pour que le pays trouve un certain apaisement religieux. Dernière citadelle et place de sûreté calviniste, Montauban se rend le 20 août 1629 à l’armée royale, accueillant Louis XIII et Richelieu aux cris de « Vive le roi, vive le cardinal ». La ville doit, de nouveau, détruire ses remparts, mais en compensation, elle devient chef-lieu de généralité du Bas-Quercy.

 

N’oublions pas que la France est alors le seul pays où se mélangent, tentent de se mélanger, la religion catholique et la religion prétendue réformée. Il n’en reste pas moins qu’être catholique au nord du « croissant protestant »[2] est un atout non négligeable. La piété du magistrat « a valeur d’exemple car le juge est un guide sur les chemins de la foi. » Si, en plus de la piété, on possède intégrité et compétence, on a toutes les chances d’apparaître comme le magistrat idéal[3].

 

« Dans l’ancienne société féodale, ajoute même Tocqueville dans son Ancien régime et la Révolution, si le seigneur possédait de grands droits, il avait aussi de grandes charges. C’était à lui à secourir les indigents dans l’intérieur de ses domaines. » L’appartenance à l’Église catholique, encore qu’elle ait été le fruit d’une fidélité et non d’un calcul, n’en a pas moins servi les Baudus. Dans les archives de Cahors, j’ai relevé je ne sais combien de billets signés de leur nom, au cours des années, après ces mots : « donné aux pauvres, donné aux indigents ». Avant même d’appartenir réellement à la noblesse, ils en prennent les responsabilités les plus graves. À travers ces documents, ils apparaissent honnêtes et pieux jusqu’à l’austérité. Dans les trois branches qu’ils occupent, prêtrise, médecine et magistrature, les Baudus vivent chaque état comme une véritable vocation.

 

La multiplication des instances juridiques n’a pas que des raisons géographiques et politiques. Elle en a une, et non la moindre : financer les actions militaires du roi. Dans les premiers temps de la monarchie, les rois prenaient leurs dépenses sur leurs domaines ou sur les dons qui leur étaient offerts volontairement le premier jour de chaque année. Mais bientôt, ces ressources n’ont plus suffi. Pour pallier les lourdes charges financières de la guerre de Cent Ans, le roi, par une ordonnance de 1389, crée à Paris la première Cour des aides qui va récolter les subsides que les sujets vont payer au roi pour l’« aider » à soutenir les dépenses de la guerre et autres charges de l’État. Une deuxième Cour des aides est mise en place à Montpellier puis une troisième à Clermont-Ferrand, en 1557. La charge de conseiller s’achète un bon prix et contribue à faire rentrer l’argent dans les caisses du trésor royal. D’ailleurs, depuis François 1er, les membres des parlements ne sont plus nommés par le roi, mais bien acheteurs et propriétaires de leur charge.

 

Une décision de Louis XIII va permettre à Cahors d’asseoir sa prééminence régionale en matière juridique. Pour un temps. L’Europe, en ces années, est déchirée par la guerre de Trente ans.

 

D’abord étrangère au conflit, la France, en 1635, a déclaré la guerre à l’Espagne après l’enlèvement de l’archevêque-électeur de Trèves, protégé du roi de France. Par parenthèses, cette déclaration montre l’extrême complication des alliances et leurs renversements puisque la France, après avoir montré son appartenance à l’Église romaine dans sa lutte sur son territoire contre les huguenots, se retrouve alliée des puissances protestantes contre l’empire catholique des Habsbourg. Au début de 1642, Louis XIII et Richelieu se mettent en route pour le Roussillon. Ils sont pourtant tous les deux très malades, aux portes de la mort, puisque Richelieu mourra le 3 décembre de cette année et Louis XIII le 14 mai de l’année suivante. Mais cette campagne est d’importance : le Roussillon, annexé par Louis XI, avait été offert par Charles VIII au roi catholique, Ferdinand d’Aragon, en remerciement de sa neutralité dans les guerres d’Italie.

 

Un siècle et demi plus tard, le Roussillon est toujours une possession espagnole mais Louis XIII est fermement décidé à regagner cette province nécessaire à la sécurité de son royaume. À la mi-mars, il est aux portes de Perpignan qui finira par capituler le 29 août.

 

Pour couvrir les frais de ce siège, Louis XIII, décrète par un édit de juillet 1642, la création, à Cahors, d’une nouvelle Cour des aides. Les officiers appelés sont au nombre de huit parmi lesquels figure Pierre de Baudus[4] qui siège déjà au Présidial où il a succédé à son père, Hugues, en 1623.

 

Cette Cour des aides a compétence « pour connaître et juger souverainement les différends concernant les aides et impositions » dans l’ensemble de la généralité. À ce titre, il lui revient notamment de contrôler les agissements des redoutables élus, souvent à l’origine des révoltes populaires.

 

C’est, pour Cahors, un atout face à sa rivale protestante, Montauban, et, pour les Baudus, le dernier échelon à gravir pour accéder à la noblesse héréditaire. Car, en tant que cour souveraine, la Cour des aides doit surtout son lustre au fait que ses principaux offices – à la différence de ceux des présidiaux – confèrent la noblesse « graduelle » (c’est-à-dire à la 2ème génération). Il fallait bien sût y mettre le prix : la bourgeoisie riche renflouait ainsi les caisses de l’État[5].

 

Les Baudus forment maintenant une véritable tribu, occupant tous les postes importants de la magistrature, dans une harmonieuse continuité qui semble prendre des couleurs d’éternité. Loin des cabales de la cour, des grâces et disgrâces des grands devenus dupes, les Baudus, sans être exagérément dévots, installent fermement leur réputation dans leur ville où le zèle des pèlerins vers Saint-Jacques-de-Compostelle ne faiblit pas.

 

[1] Louis XIII, Perrin, Paris, 2008.

[2] Jean-Christian Petitfils, Louis XIII, Perrin, p.120

[3] Carole Delprat, « Magistrat idéal, magistrat ordinaire selon La Roche-Flavin : les écarts entre un idéal et des attitudes », Les Parlements de province. Pouvoirs, justice et société du XVe au XVIIIe, édit. Jacques Poumarède et Jack Thomas, Toulouse, Framespa, 1996.

[4] M. Cathala-Couture, Histoire politique ecclésiastique et littéraire du Quercy. Montauban, tome II, 1785.

[5] Dictionnaire de l’Ancien Régime, sous la direction de Lucien Bély, PUF, 1996.

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