Voyager avec Jean de La Fontaine à travers la France de l’« avènement » (1)

Par Laurent Chéron Agrégé d’histoire

Les actes des communications des sessions du centre d’études historiques paraissent une fois par semaine, chaque samedi. Les liens des communications en bas de page.

Centre d’Etudes Historiques

1661, la prise de pouvoir par Louis XIV.

Actes de la XVIIIe session du Centre d’Études Historiques (7 au 10 juillet 2011)

Collectif, Actes dela XVIIIe session du Centre d’Études Historiques, 1661, la prise de pouvoir par Louis XIV, CEH, Neuves-Maisons, 2012, p.163-187.

Introduction : La Fontaine, un « voyageur littéraire » ?

 

Du 23 août au 7 septembre 1663, Jean de La Fontaine mit donc quinze jours pour aller en carrosse de Paris à Limoges. C’était la première fois – et sans doute fut-ce la seule[1]– que l’écrivain se lançait dans un tel voyage, lui dont la vie resta cantonnée durant trois quarts de siècle entre Île-de-France et Champagne. Ses premières fréquentations littéraires s’étaient nouées dans le Paris de Pélisson et de Furetière, à la fin du règne de Louis XIII ; il mourrait académicien à l’ombre de Saint-Eustache, en 1695. À une journée de la capitale, Château-Thierry l’avait vu naître en 1621, et longtemps l’y attacheraient sa famille et son patrimoine, dont son office de maître des eaux et forêts. Mais, apprécié dans son époque, La Fontaine ne fut après tout pas plus casanier qu’un Boileau, et à peine moins voyageur qu’un Racine. Pourquoi donc entreprit-il soudain ce périple de plus de deux semaines, à travers un royaume dont les dimensions étaient alors, « à l’échelle du temps, comparables à celle d’un continent[2] » ? Au vrai, Jean ne se mit pas en route tout à fait de son propre mouvement. Il s’agissait d’abord d’accompagner un parent, Jacques Jannart, oncle de sa femme Marie Héricart. L’« oncle Jannart » a été un personnage très important dans la vie du poète, ainsi qu’on le verra plus loin. Substitut du procureur général au parlement de Paris, ce magistrat était alors aussi un des hommes de confiance de Nicolas Fouquet, et surtout l’un des principaux conseils et propagandistes de la défense du surintendant déchu moins de deux ans plus tôt, en septembre 1661[3]. Sans doute aussi complice dans certaines transactions foncières qui chargeaient le procès du trop avantageux ministre, Jannart se retrouvait à l’été 1663 exilé en ce Limousin, « pays rude »[4] dont le jeune Louis XIV, deux cent cinquante ans avant le père Joffre, faisait ainsi une terre de relégation[5].

 

De l’équipée nous reste un récit posthume de forme épistolaire. Éditées une première fois, mais partiellement, en 1729[6], les six Lettres de La Fontaine à sa femme ou Relation d’un voyage de Paris en Limousin, sont successivement datées de Clamart, Amboise, Richelieu, Châtellerault, et les deux dernières de Limoges. En fait, cette présentation est largement fictive. Les liens distants entretenus avec une épouse plutôt délaissée, teintent même d’une ironie allusive cette pseudo-correspondance attentive, un peu trop d’ailleurs quand l’auteur ne cache pas ses nombreux lutinages. Sans doute ce Voyage a-t-il été composé après-coup. L’inconfort du voyage et la paradoxale presse des étapes de l’expédition, au temps pourtant très étiré, en auraient en fait interdit la rédaction en chemin. L’écrivain débutant – le succès des premiers Contes ne viendra qu’à partir de 1664- sacrifie en l’espèce au « voyage littéraire », mis à la mode en 1656 par deux beaux esprits parisiens, Chapelle et Bachaumont, mais où Voiture, Mademoiselle de Scudéry, Racine aussi se sont plus ou moins illustrés. La forme se veut légère, alternant l’anecdote et le commentaire versifié. Le genre est aussi un avatar de la modernité. Les grandes découvertes inspirent depuis le XVIe siècle un goût de l’exotisme, que la récente préciosité citadine – et surtout parisienne – fait rechercher en des provinces dont la rusticité amuse. Le ton est volontiers badin. On moque l’inculture intellectuelle de ces contrées reculées, en se consolant aux plaisirs des tables campagnardes. Menus incidents et bonnes fortunes font rebondir une narration toute assez superficielle, épargnant au lecteur de pesantes descriptions. On n’insiste pas plus sur Marseille, « le plus grand port du monde », qu’on ne plaisante sur « l’accent du pays » de Toulouse[7]. Mais dans ses Lettres, La Fontaine se démarque de ces facilités C’est un véritable conteur, et surtout un observateur sagace. Plus tard, les futurs Fables devront beaucoup aux observations zoologiques menées à la petite académie entretenue par Madame de La Sablière. Maître des eaux et forêts, La Fontaine eut à parcourir en tous sens les environs de Château-Thierry, à la vitesse d’une monture, avec l’œil du professionnel. En chemin, les Lettres nous montrent un poète attentif, jusqu’en ses vers, aux travaux hydrauliques des bords de Loire, où la menace des crues imposait l’entretien des levées[8].

 

Aussi suivrons-nous sans ennui notre voyageur, qui sait être un narrateur léger mais précis à la fois. Il nous conduira d’abord à nous interroger sur les mobiles du voyage en province au XVIIe siècle. En route, les conventions mais aussi l’originalité du regard d’un visiteur – déjà un touriste ? – nous intéresseront aussi. Enfin, au fil des douze étapes de cette petite odyssée, maintes remarques, parfois impatientes, témoigneront des contraintes que le voyageur devait endurer, même pourvu des honnêtes commodités du temps[9].

[1] La Fontaine a peut-être aussi fait le voyage de Lyon. Voir R. Duchêne, Jean de La Fontaine.

[2] J. Cornette, Absolutisme et Lumières, 1652-1783. La France de Louis XIV, de part en part, « mesure » une vingtaine de jours, soit les deux tiers du temps alors nécessaire pour traverser l’Atlantique.

[3] Rappelons que Fouquet était aussi procureur général du Parlement, office dont l’imprudente résiliation facilita sans doute sa chute en 1661.

[4] Défenses de Fouquet, citées par R. Duchêne, op. cit.

[5] Au moment de l’arrestation de son mari, la femme de Fouquet fut elle aussi un moment exilée à Limoges.

[6] Les Lettres semblent être restées longtemps à l’état de papiers de famille disparates. Les quatre premières seules parurent en 1729, éditées par Didot, à titre de documents intéressants sur un auteur connu. La première édition complète date de 1820.

[7]  Voyage d’Encausse fait par messieurs Chapelle et Bachaumont.

[8] « Et pour cet entretainement, /Unique obstacle à tels ravages, / Chacun à son département, / Communautés, bourgs et villages. » Durant l’époque moderne, les travaux de la Loire passèrent successivement des seigneurs péagers aux communautés de marchands, et enfin aux Ponts et Chaussées sous Louis XIV (H. Dusourd, Les hommes de la Loire).

[9] Rappelons que voyager en voiture reste à l’époque moderne le luxe d’une minorité. Encore au XVIIIe siècle, un trajet d’une centaine de kilomètres coûte l’équivalent des gains d’un mois de travail d’un artisan.



Communications précédentes :

Préface : http://vexilla-galliae.fr/civilisation/ histoire /2653-ceh-xviiie-session-preface-de-monseigneur-le-duc-d-anjou

Avant-Propos : http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2654-ceh-xviiie-session-avant-propos

 La rupture de 1661 (1/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2663-la-rupture-de-1661-2-3

La rupture de 1661 (2/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2664-la-rupture-de-1661-2-3

La rupture de 1661 (3/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2684-ceh-la-rupture-de-1661-3-4

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De Colbert au patriotisme économique (3/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2693-ceh-de-colbert-au-patriotisme-economique-3-3

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1661 : transfert de la Cour des aides de Cahors à Montauban (2/3)

1661 : transfert de la Cour des aides de Cahors à Montauban (3/3): https://www.vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/ceh-1661-transfert-de-la-cour-des-aides-de-cahors-a-montauban-3-3/

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