[CEH] Le procès de Fouquet : inique ou juste ? Introduction : Un procès politique

Le procès de Fouquet : inique ou juste ?

Par le Pr. Michel Vergé-Franceschi

Dire que le procès de Fouquet fut uniquement voulu par Colbert est une inexactitude. Ce n’est pas Colbert qui a envisagé le premier la prison pour Fouquet : c’est Fouquet ! Ce n’est pas Colbert qui a envisagé le premier un procès pour Fouquet : c’est Fouquet ! Ce n’est pas Colbert qui a mis des papiers compromettants dans la procédure Fouquet : dès 1657, Fouquet recommandait aux siens de faire disparaître les preuves apportées par ces papiers compromettants ! Les preuves de quoi ? De son crime de lèse-majesté ? Mais il ne s’est jamais révolté. Ne resterait donc que ses « voleries » comme l’écrit Louis XIV : cinq ans avant son arrestation, Fouquet demandait à ses amis, en cas d’arrestation, d’enfermer ses papiers, sa vaisselle et ses meubles les plus considérables dans des maisons religieuses ! Dans ces conditions, qu’importe la valeur de sa bibliothèque, quand M. le surintendant prévoit tout un système de défense militaire, navale et religieuse pour sortir d’une prison qu’il pense avoir méritée et pour éviter un procès qu’il pense qu’on ne peut que lui faire ! Fouquet reste pour la postérité là où il s’est mis de lui-même et par écrit : sur le banc des accusés. Colbert ne pouvait que conclure :

« Comme il fallait que les finances du Roi fournissent à tous ces désordres, il ne faut pas s’étonner si Sa Majesté les a trouvées en mauvais état, lorsqu’Elle en a voulu prendre Elle-même la connaissance. »[1]

Des secrets financiers de Fouquet, de ses jongleries avec le crédit, de son habitude de n’utiliser que des « sociétés-écran », des prête-noms, des hommes de paille, de sa frénésie d’acquisitions, de sa boulimie de biens et de pouvoirs, Colbert a fait une synthèse résumée en quelques mots : « tous ces désordres ». Ce désordre financier (qui est aussi celui de la monarchie de son temps), était organisé de façon telle que personne ne put prouver le péculat. Non prouvé, il a entrainé l’intime conviction des juges car les précautions prises par Fouquet pour semer le désordre en France si on venait à l’arrêter prouvaient suffisamment qu’il savait lui-même être passible de prison. Les juges n’ont donc fait que suivre Fouquet dans la propre analyse de la situation dans laquelle il s’était mis : si un procureur général du parlement de Paris s’estime emprisonnable, autant vaut-il suivre son réquisitoire !

Haut magistrat, Fouquet a réussi un triple autour de force : 1) s’autojuger dès 1656 ; 2) dissimuler son crime de péculat de façon telle qu’il ne put être appréhendé en des termes autres que ceux d’une intime conviction ; 3) se faire aussi condamner pour intention de crime lèse-majesté sans avoir eu le temps de mettre son projet d’insurrection à exécution. Triple tour de force pitoyable.

Le procès Fouquet n’est pas inique. C’est simplement une parodie de procès, ce qui n’est pas inhabituel en matière de procès « politique », car c’est d’un procès « politique » qu’il s’agit, et non d’un procès « financier ». Face à Fouquet, ses juges n’ont été ni sévères, ni injustes ! Mais le procès fut réellement « arrangé » au nom de la raison d’État. On ne put juger publiquement que la partie apparente de l’iceberg : Vaux, le luxe de M. le surintendant, quelques affaires de finances, quelques prêts. Le public ne vit que cela, certains juges aussi : les plus cléments parce que les moins bien informés. Deux ans après la signature de la paix des Pyrénées, deux ans après le pardon accordé par le Roi à Condé, on ne pouvait étaler aux yeux du public la partie de l’iceberg. Cela aurait abouti à mettre en cause la chef de la marine française : Nuchèze. Cela aurait abouti à mettre en accusation les capitaines de vaisseau « de la faction » dont ne cesse de parler Duquesne. Cela aurait abouti à mettre en accusation les capitaines de vaisseau « de la faction » dont ne cesse de parler Duquesne. Les ramifications du réseau Fouquet sont telles que trop de monde aurait été compromis : le projet de Saint-Mandé cite aussi bien Nuchèze que Lamoignon ou Arnauld ! Il s’agit donc d’un « scandale » au plus haut niveau de l’État, mot qui revient couramment sous la plus de nombre de contemporains. Si le Roi, Colbert, Séguier savaient à quoi s’en tenir, cela était finalement suffisant. Quelques juges le surent aussi : ils réclamèrent la mort, comme Pussort, oncle de Colbert, parce que mieux informés. Etaler au public les dessous de l’affaire revenait à compromettre le général des galères de France, donc nombre de capitaines des galères chevaliers de Malte (comme Nuchèze et Paul), donc nombre de frères aînés de ces capitaines, presque tous robins auxois. Nombre d’officiers bretons ayant un père ou un frère conseiller au parlement de Rennes, attaquer Nuchèze en Ponant et Créquy en Levant c’était mettre le nez dans ses lettres de change émises par Venise ; sur les capitaux dont il disposait à Venise. Rennes, Aix, Brest, Toulon, Marseille, Malte, Venise : l’affaire serait devenue trop compliquée ; on aurait dû citer « la cabale des dévots », les craintes de Colbert quant à un assassinat de Mazarin. L’étrange mal de Mardyck serait remonté à la surface. On préféra, comme ultérieurement dans l’affaire des poisons, juger le superficiel et laisser le temps recouvrir l’essentiel. Du reste, échaudés par la conclusion du procès Fouquet, simplement condamné au bannissement, le Roi et Colbert préférèrent ne pas faire juger nombre d’empoisonneurs et de l’affaire des poisons, dont la comtesse de Bachimont et son mari, qui disparurent sans jugement dans un cahot de Pierre-en-Cize, après 1688, date à laquelle on perd leurs traces. Bientôt, quand on eut un autre personnage encombrant à éliminer, on préféra le laisser masqué dans divers cahots successifs (Pignerol, Lérins, la Bastille), pendant trentre-quatre ans (1699-1703), plutôt que de le juger.

Fouquet pose en effet un problème de fond. M. le surintendant ne pouvait être jugé que par un des deux camps en présence : soit par des juges qui lui étaient favorables ; or les robins sont nombreux dans sa famille et parmi ses amis (Maupéou, Chalain, Lamoignon, Jannart, d’Ormesson) ; ou par des juges hostiles parce que proches de Colbert : notamment Henri Pussort, frère de la mère de Colbert. Faire juger Fouquet ne pouvait donc être jugé que par l’autre camp. Les collaborateurs qui vendaient eux aussi des matières premières à l’ennemi (comme les toiles vendues par Fouquet à l’Espagne), ont été jugés en 1945 par les résistants : ils ont été, eux aussi, jugés par le camp vainqueur. Personne n’imagine aujourd’hui de dire que ces jugements ont été iniques !

À suivre…

Michel Vergé-Franceschi,
Professeur d’Histoire moderne à l’université de Tours


[1] Pierre Clément, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, Paris, Imprimerie impériale, t. II, 1863, p. 28.

Une réflexion sur “[CEH] Le procès de Fouquet : inique ou juste ? Introduction : Un procès politique

  • 24 août 2020 à 15:38
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    « Personne n’imagine aujourd’hui de dire que ces jugements ont été iniques ! »Bien sûr que si! Les procès de la libération furent scandaleusement partiaux. Paul Chack, fusillé pour avoir simplement participé à un colloque en présence d’officiers allemands, Brasillach, Pucheu, Maurras, condamné pour « intelligences avec l’ennemi » alors qu’il a toujours refusé tout contact avec lui, et des centaines d’autres. Les 70 miliciens d’Annecy (le plus jeune avait 17 ans) fusillés alors que la plupart n’avaient pas commis d’autre crime que de s’inscrire à ce mouvement. Décidément on trouve de tout sur Vexilla! Quant à Fouquet, le fait qu’il ait cherché à préserver sa fortune n’est pas un aveu de prévarication. Car les procédés discutables de l’avance privée sur recettes futures, une spéculation risquée et lucrative, avaient été réintroduits par Richelieu, multipliés par Mazarin et continués à sa mort, ne fût-ce que pour cacher les truanderies du Cardinal. Du reste, vous l’avouez: on a fait payer au centuple à Fouquet ce que l’on a pardonné aux autres. Il faut rapprocher ce procès de celui de la Galigaï, condamné pour sorcellerie avec le propos non dissimulé de confisquer les biens de la prévenue après l’avoir brûlée. Il est vrai que la raison d’état a ses exigences, mais il ne faut pas en tirer pour conséquence que ceux qui l’appliquent sans désintéressement gardent les mains propres.

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