Les relations Église-État en Espagne depuis 1814. Partie 2 : Le laïcisme de la Seconde République

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Les relations Église-État en Espagne de 1814 à nos jours

Par Guillaume de Thieulloy

► Consulter la première partie du dossier – Partie 1 : La dynastie élisabéthaine et le libéralisme

II – Le laïcisme de la Seconde République

Il y aurait évidemment bien davantage à dire sur l’histoire des relations Église-État sous la dynastie élisabéthaine, mais cela dépasserait le cadre de cette communication. Il importe cependant de rappeler, avant de passer à l’examen de l’étape suivante, la remarquable instabilité politique et institutionnelle de l’Espagne durant cette période. Les pronunciamentos et les changements de constitutions furent fréquents. Aussi ne peut-on pas dire que la proclamation de la Seconde République[1], le 14 avril 1931, fut mal acceptée par l’Église. Au contraire, Pie XI reconnut d’emblée le nouveau régime et offrit même de négocier un nouveau concordat.

Malheureusement, la coalition ayant abouti à la chute de la monarchie était étroitement dépendante des forces les plus radicalement révolutionnaires, en particulier les socialistes — mais aussi les anarchistes, refusant le plus souvent de participer au processus électoral, mais intellectuellement et socialement influents. Au demeurant, comme sous la IIIe République en France, l’opposition à la monarchie et au « cléricalisme » était souvent le seul point commun des partis coalisés — lesquels étaient beaucoup moins d’accord sur les mesures sociales et économiques, les libéraux soutenant le droit de propriété, au contraire des socialistes et des anarchistes.

Le programme de cette coalition fut donc profondément anticlérical, malgré la relative modération personnelle du chef de gouvernement, Manuel Azaña. Ainsi le premier gouvernement républicain se fixa-t-il comme objectifs d’instaurer le mariage civil et le divorce ; de confisquer les biens de l’Église ; d’interdire aux congrégations d’enseigner et de séparer l’Église de l’État.

Il était évident qu’un tel programme pouvait difficilement rencontrer l’adhésion, non seulement du clergé, mais aussi des catholiques d’Espagne.

Et l’on comprend facilement que ceux-ci aient soutenu rapidement, dans leur immense majorité, le coup d’État nationaliste du 18 juillet 1936, si l’on se souvient que le programme dont nous parlons avait été soutenu par les premiers gouvernements républicains, réputés, encore aujourd’hui, « modérés », tandis que les élection de février 1936 avaient, au contraire, vue le triomphe d’une coalition fortement influencée par l’extrême gauche — les anarchistes ayant, en particulier, levé leur habituel refus de participer aux élections : le PSOE, le Parti communiste et l’extrême gauche catalane emportèrent ensemble 152 sièges, soit plus que l’ensemble des forces de droite (137). Avec une telle coalition, le conflit avec l’Église catholique ne pouvait manquer d’être exacerbé.

Nul ne saura jamais si une conciliation eût été possible, puisque la guerre civile éclata peu après l’installation du gouvernement, mais on peut raisonnablement inférer du comportement des « Rouges » durant la guerre qu’ils n’auraient guère été complaisants envers la liberté de culte et la liberté d’enseignement. Ils auraient probablement, au contraire, vivement accéléré le programme de laïcisation.

Toujours est-il que les deux années de guerre civile renforceront le rejet catholique du pouvoir républicain. 13 évêques, plus de 4 000 prêtres, près de 2 500 religieux et des centaines de religieuses sont assassinés, notamment par les anarchistes, pour un total de 6 832 victimes — sans parler des simples fidèles assassinés « en haine de la foi », selon l’expression consacrée[2].

Il est bien évident que la Seconde République n’est pas responsable de tous ces massacres, mais il est non moins clair aussi, d’une part, que ces massacres furent perpétrés par ses soutiens, et, d’autre part, que le programme de laïcisation agressive annoncé dès 1931 a contribué à l’instauration d’un climat fort peu favorable à des relations sereines entre l’Église et l’État espagnol.

À suivre…

Guillaume de Thieulloy
Politologue

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Espagne : quand les républicains déterraient les cadavres de religieuses pour les profaner.

[1] La première République avait duré de 1873 à 1875.

[2] Voir, notamment, sur ce sujet Guy Hermet, La Guerre d’Espagne, Paris, éd. du Seuil, 1989.


Publication originale : Guillaume de Thieulloy, « Les relations Église-État en Espagne de 1814 à nos jours », dans Collectif, Actes de la XXe session du Centre d’Études Historiques (11 au 14 juillet 2013) : Les Bourbons et le XXe siècle, CEH, Neuves-Maisons, 2014, p. 109-124.

Consulter les autres articles de l’ouvrage :

Préface, par Monseigneur le Duc d’Anjou (p. 5-6).

Avant-propos, par Jean-Christian Pinot (p. 7-8).

« Naples et Rome, obstacles à l’unité politique de l’Italie », par Yves-Marie Bercé (p. 13-26).

« Le roi Juan Carlos et les Bourbons d’Espagne », par Jordi Cana (p. 27-35).

« Deux décennies de commémorations capétiennes : 1987, 1989, 1993, 2004, etc. », par Jacques Charles-Gaffiot (p. 37-49).

« L’abrogation de la loi d’exil dans les débats parlementaires en 1950 », par Laurent Chéron (p. 51-67)

« De Chateaubriand à Cattaui : Bourbons oubliés, Bourbons retrouvés », par Daniel de Montplaisir (p. 99-108).

►  « Les relations Église-État en Espagne de 1814 à nos jours », par Guillaume de Thieulloy (p. 109-124) :

Consulter les articles de la session précédente :

Articles de la XVIIIe session (7 au 10 juillet 2011) : 1661, la prise de pouvoir par Louis XIV

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