Les relations Église-État en Espagne depuis 1814. Partie 1 : La dynastie élisabéthaine et le libéralisme

isabelle ii espagne

Les relations Église-État en Espagne de 1814 à nos jours

Par Guillaume de Thieulloy

Introduction

En 1814, la chute de Napoléon permit la restauration des Bourbons sur le trône d’Espagne, en la personne de Ferdinand VII, déjà éphémère souverain en 1808. Cependant, cette restauration ne fut, comme plus tard celle de 1975, qu’une réinstauration de l’antique dynastie et non une restauration de la société d’Ancien Régime : les principes de 1789, « importés » par les troupes napoléoniennes, ne disparurent pas par enchantement et menèrent dans les décennies qui suivirent une difficile cohabitation avec les principes de gouvernement des anciens rois catholiques.

Cette difficile cohabitation fut, en particulier, la cause de profondes difficultés de l’Espagne des XIXe et XXe siècles à gérer pacifiquement les relations entre l’Église et l’État.

De ce point de vue, on peut, pour simplifier, distinguer quatre périodes bien distinctes. Le règne de la dynastie élisabéthaine, tout d’abord, vit le triomphe des principes libéraux, refusant à la fois de rompre avec Rome et de rétablir les liens étroits que les rois d’Espagne avaient jadis entretenus avec la cour pontificale. La seconde République, à partir de 1931, permit à un laïcisme agressif de s’imposer momentanément — en attendant les exactions anticatholiques des « Rouges » durant la guerre civile. En 1953, le gouvernement du général Franco signa avec la Rome de Pie XII le dernier concordat « classique » signé par un pays européen. Enfin, en 1976, le roi Juan-Carlos amenda profondément ce concordat, avec l’accord du Pape Paul VI, pour refuser — du moins dans certains domaines — à l’Église catholique la situation privilégiée qu’elle connaissait antérieurement.

I – La dynastie élisabéthaine et le libéralisme

Ferdinand VII ne revient pas, nous l’avons dit, aux temps des rois catholiques et, déjà sous son règne, une opposition, que nous pourrions appeler « ultra », en référence à la politique française de la même époque, se fit jour. Mais c’est surtout sa fille, Isabelle II, qui instaura une dynastie libérale. Son accession au trône ne rompait pas seulement les règles successorales de Philippe V ; elle fut le début d’une véritable nouvelle monarchie, dont les principes pourraient facilement être comparés à la monarchie de Juillet.

En matière religieuse, en particulier, Isabelle II s’allia tout de suite avec les libéraux — les contre-révolutionnaires, qui avaient naguère applaudi au rétablissement du trône de Ferdinand VII, soutenant, au contraire, son oncle don Carlos, légitime héritier selon les règles successorales antérieures et, de ce fait, roi de droit sous le nom de « Charles V » pour les carlistes.

On ne saurait toutefois dire sans nuance que la dynastie élisabéthaine ait persécuté l’Église. Elle était plutôt, comme le régime de Louis-Philippe, sous l’influence d’une sorte de voltairianisme, moquant volontiers la religion dans les milieux « éclairés », mais la considérant comme fort utile pour les « masses » ; et cherchant à limiter son influence « réactionnaire », tout en entretenant d’aussi bonnes relations que possible avec Rome et le clergé.

L’une des principales menées des libéraux, visant à la fois à établir une bourgeoisie soutenant le nouveau régime et à affaiblir l’Église, consista dans la politique dite de « désamortissement ».

Cette politique, déjà commencée sous Charles III et Charles IV, consistait à vendre aux enchères publiques les terres improductives de mainmorte, dont l’immense majorité appartenait aux ordres religieux et, de façon générale, à l’Église espagnole. Naturellement, bien des raisons économiques pouvaient justifier cette opération mais, politiquement et religieusement, cette dernière s’apparentait à une confiscation des biens du clergé. Il est d’ailleurs remarquable que, de la même façon qu’en France, les acquéreurs de biens nationaux formèrent très vite une classe dirigeante soutenant le nouveau régime (quelle que soit sa forme institutionnelle) et s’opposant à tout ce qui pourrait remettre en cause les sources de leur enrichissement et donc les principes de 1789, en Espagne les désamortissements permirent l’émergence d’une bourgeoisie libérale qui soutint fidèlement la nouvelle dynastie.

Le plus important des désamortissements fut le troisième, mené en 1836 par Mendizabal, ministre de la régente Marie-Christine des Deux-Siciles[1]. Pour la première fois, il devint clair que cette politique était anticatholique : l’Église ne reçut, en effet, aucune compensation pour ses propriétés confisquées, alors même que plus de 90% des terres de ce désamortissement étaient propriétés ecclésiastiques. Ce fut d’ailleurs un échec au plan économique, puisque les Espagnols achetèrent fort peu ces terres, du fait de la peine d’excommunication qui sanctionnait cette acquisition.

Par la suite, deux autres désamortissements furent entrepris, en 1841 et en 1855. Ce cinquième fut le plus réussi au plan économique, le ministre Madoz ayant évité de s’opposer frontalement à l’Église d’Espagne — et, d’ailleurs, cette fois, les biens d’Église furent très éloignés, d’être les seuls concernés, la majorité des biens de mainmorte aux enchères dans le cadre de ce cinquième désamortissement étant propriétés des municipalités.

***

Outre les désamortissements et les guerres carlistes, le principal événement relatif aux relations Église-État sous la dynastie élisabéthaine est sans doute le concordat signé le 16 mars 1851 avec le Saint-Siège, sous la houlette du ministre Juan Bravo Murillo. Le traité déclarait notamment :

« La religion catholique, apostolique et romaine qui, à l’exclusion de tout autre culte, continue d’être la seule de la nation espagnole, sera toujours conservée dans les domaines de Sa Majesté Catholique. »

Mais, surtout, il plaçait l’ensemble de l’enseignement sous le contrôle doctrinal des évêques En contrepartie, l’Église acceptait les désamortissements déjà accomplis et levait les censures ecclésiastiques qu’avaient encourues les acheteurs ou vendeurs de biens ecclésiastiques.

Ce concordat peut sembler peu en accord avec ce que nous avons dit plus haut des affrontements entre plusieurs des ministres d’Isabelle II et l’Église catholique. Mais il devient aisément compréhensible si l’on tient compte du fait que le pouvoir de Madrid ne s’opposait seulement à la Contre-Révolution carliste, mais aussi, à l’autre bout de l’échiquier, aux révolutionnaires. Au demeurant, ce concordat concluait une décennie de gouvernement modéré, sous l’influence notamment du général Narvaez. Au cours de cette décennie, le gouvernement avait, en particulier, restitué à l’Église les terres non vendues à l’issue du troisième désamortissement (1845), ce qui avait constitué un geste d’apaisement apprécié tant par le clergé espagnol que par la Rome de Pie IX.

À suivre…

Guillaume de Thieulloy
Politologue


[1] Le premier fut celui initié par Charles III en 1766 et qui aboutit en 1808, sous l’autorité du ministre Manuel Godoy. Le deuxième fut mené par Joseph Bonaparte, mais fut pratiquement annulé par Ferdinand VII en 1814.


Publication originale : Guillaume de Thieulloy, « Les relations Église-État en Espagne de 1814 à nos jours », dans Collectif, Actes de la XXe session du Centre d’Études Historiques (11 au 14 juillet 2013) : Les Bourbons et le XXe siècle, CEH, Neuves-Maisons, 2014, p. 109-124.

Consulter les autres articles de l’ouvrage :

Préface, par Monseigneur le Duc d’Anjou (p. 5-6).

Avant-propos, par Jean-Christian Pinot (p. 7-8).

« Naples et Rome, obstacles à l’unité politique de l’Italie », par Yves-Marie Bercé (p. 13-26).

« Le roi Juan Carlos et les Bourbons d’Espagne », par Jordi Cana (p. 27-35).

« Deux décennies de commémorations capétiennes : 1987, 1989, 1993, 2004, etc. », par Jacques Charles-Gaffiot (p. 37-49).

« L’abrogation de la loi d’exil dans les débats parlementaires en 1950 », par Laurent Chéron (p. 51-67)

« De Chateaubriand à Cattaui : Bourbons oubliés, Bourbons retrouvés », par Daniel de Montplaisir (p. 99-108).

►  « Les relations Église-État en Espagne de 1814 à nos jours », par Guillaume de Thieulloy (p. 109-124) :

  • Introduction / Partie 1 : La dynastie élisabéthaine et le libéralisme
  • Partie 2 : Le laïcisme de la Seconde République
  • Partie 3 : Franco et le dernier concordat classique
  • Partie 4 : La fin de l’État chrétien / Conclusion

Consulter les articles de la session précédente :

Articles de la XVIIIe session (7 au 10 juillet 2011) : 1661, la prise de pouvoir par Louis XIV

2 réflexions sur “Les relations Église-État en Espagne depuis 1814. Partie 1 : La dynastie élisabéthaine et le libéralisme

  • 12 décembre 2020 à 18:27
    Permalien

    Bon résumé, sauf que je préfère « isabeline » à « élisabéthaine ».

    Répondre
    • 12 décembre 2020 à 21:41
      Permalien

      Merci de votre fidélité à notre média ! Nous sommes de votre avis sur ce point, mais nous nous devons de respecter le choix de l’auteur.
      Bien cordialement.
      V. G.

      Répondre

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.