Histoire

[CEH] Autour du livre « Zita, portrait intime d’une impératrice ». Partie 1 : Sœur Marie-Hilaire

zita impératrice

Autour du livre Zita, portrait intime d’une impératrice
(éd. du Cerf)

Par l’abbé Cyrille Debris

La vie de l’Impératrice Zita a déjà été décrite de manière générale et satisfaisante par des ouvrages en différentes langues (en français Jean Sévilla, en allemand Erich Feigl, en anglais Gordon Brook-Shephred, en néerlandais Erich Cordfunke). Je ne souhaite donc pas répéter les grands traits de sa biographie, mais plutôt m’attacher à un portrait intime de la Servante de Dieu et en particulier à des traits de sa spiritualité. Ce n’était pas une femme qui s’épanchait trop. Son éducation et la prudence l’en retenait normalement, y compris devant les propres membres de sa famille. Mais lorsqu’elle avait confiance, en particulier, lorsqu’elle se sentait liée par une affinité spirituelle mais pouvait aussi compter sur la discrétion, de mise chez des personnes consacrées, elle parlait alors d’abondance de cœur. Ces documents issus d’archives privées absolument inédites nous ont été rendus accessibles pour mener à bien le travail de la postulation de la cause de béatification.

Nous nous limiterons à reprendre quelques perles de la correspondance de l’Impératrice avec deux mystiques. La première est Française, la seconde Madérienne. L’une comme l’autre sont attachées à la dévolution aux Saints Cœurs de Jésus et de Marie.

I) Sœur Marie-Hilaire

A – L’union des cœurs en Dieu

L’Impératrice eut vent, un jour de 1917 ou 1918, d’un risque d’attentat contre l’Empereur. Certes, sa vie était très certainement menacée, puisque j’ai pu retrouver répertoriés dans les archives de la police impériale une douzaine de projets d’attentats. Parfois simples rumeurs, parfois lettres de menace, parfois complots réellement organisés (avec une bombe en particulier). Toujours est-il que celle qui l’avait fait prévenir, Sœur Marie-Hilaire Tonnelier, de la congrégation de Notre-Dame de Sion, eut droit à l’éternelle reconnaissance de l’Impératrice qui s’en fit même une amie de cœur. Âme privilégiée dotée d’apparitions, elle devint aussi comme la conseillère du couple impérial. Elle joua par exemple un rôle dans la confirmation que le projet de restauration en Hongrie était bien conforme à la volonté divine (malgré son échec, nous le verrons). Laissons maintenant parler l’Impératrice.

Le 21 mars 1924, elle écrivit de Lequeitio, dans son exil espagnol, alors qu’approche l’anniversaire de la mort du Bienheureux Empereur Charles (1er avril 1922) :

« Ma chère petite Sœur ! (…)

Je revis maintenant les jours si cruels d’il y a deux ans et mon cœur en souffre profondément. Je vous serais bien reconnaissante de vos bonnes prières. Que voulez-vous, ma petite Sœur, notre cœur humain est fait ainsi ; et pas même l’idée de son parfait bonheur là-haut et la joie que j’en éprouve pour lui ne peut combler le vide terrible qui s’est fait auprès de moi depuis deux ans. Vous me direz : c’est le Bon Dieu qui doit occuper cette place ! Hélas, ma petite Sœur, je sais cela, tout le monde me dit cela et moi-même à la tête. Mais cela ne va pas si vite, si bon que soit le conseil. Et puis, le Seigneur, qui Lui pourtant était Dieu, n’a-t-il pas Lui aussi au jardin des Oliviers cherché trois fois consolations auprès de Ses disciples ! Et encore Ses disciples ne Le comprenaient jamais, ils ignoraient même en partie qui Il était ! Dans mon cas, il s’agit d’un cœur purement humain, et ce que Dieu m’a pris, c’est cet autre cœur que Lui m’avait donné et avec lequel je partageais tous les sentiments, toutes les pensées, toutes les joies, toutes les douleurs. Alors vous comprenez que cela ne va pas si vite, ni si facilement (…)

Je vous embrasse vient de cœur, ma petite Sœur

Marie de Lusace [pseudonyme de l’Impératrice Zita] »[1]

Quel beau témoignage d’amour conjugal. L’autre est vu comme un don de Dieu, un cœur offert par le Créateur pour partager. Et un cœur repris par Lui pour le rendre bienheureux. Mais cette certitude et la foi d’abandon en la Divine Providence n’enlèvent rien à la souffrance de la solitude dans le veuvage et pour faire face seule à l’éducation de ses enfants. Elle n’a plus cet autre soi-même qu’est l’ami de cœur pour laisser s’épancher tous les sentiments, joyeux ou tristes. Bref, lui manque ce cœur sur lequel reposer sa tête comme le fit Saint Jean sur la poitrine du Seigneur. Et pourtant, elle voulait aimer Dieu qui devait occuper toute la place mais ne parvenait pour lors encore et toujours qu’à rejoindre le Messie dans la solitude de son agonie à Géthsémani. Mais elle savait que c’était dans ce cœur transpercé de Jésus qu’elle pourrait retrouver son époux, qui, sur son lit de mort, lui avait confié : « Je t’aime infiniment. Dans le cœur sacré de Jésus, nous nous retrouverons. »

B – L’abandon à la Divine Providence

Une autre lettre livre un merveilleux exemple d’abandon à la Divine Providence. Elle est datée du 12 janvier 1923, de Lequeitio :

« Ma chère petite Sœur

Merci et mille fois mercis pour votre chère carte, qui m’a fait bien du plaisir ; je vous par-là que ma petite sœur pense à moi et prie pour moi (…).

J’ai bien prié pour vous auprès de la crèche ; le petit Jésus si plein de grâces et de bonté vous apporte ses meilleures grâces et consolations ! (…).

Ici nous n’avons pas encore de logement pour l’hiver et au surplus le propriétaire nous a enjoint de quitter cette maison jusqu’au 31[/01/1923]. Le Bon Dieu qui donne la branche aux oiseaux trouvera bien le toit pour nous abriter. Voilà encore une chose que je recommande à vos prières. C’est si difficile de trouver un logement pour une maison aussi grande que la mienne, encore que nous sommes réduits on ne peut plus. Nous avons cherché dans tout le Nord, je crois qu’il n’y a pas de maison louable ou non louable qui n’ait été inspectée du haut en bas. Enfin, le Bon Dieu fera ce qu’il voudra !

De Pianore, les nouvelles ne sont pas bonnes en ce qui concerne les finances. Maman n’a pas même pu se procurer l’argent nécessaire pour prendre un billet de troisième classe avec Bella pour venir me voir. Cela fait que – si Dieu veut – elles viendront me voir plus tard, et je crois qu’elles ont raison de croire, comme je le fais aussi, que c’est le Bon Dieu qui a arrangé cela, de manière que nous nous verrons quand cela sera plus nécessaire. Le Bon Dieu fait si bien toute chose et nous en avons eu tant de preuve que plus que jamais on s’abandonne entièrement à la Providence ; c’est si agréable, on fait son possible, mais sans agitation aucune ; cela ne réussit pas ? Bien ! Alors c’est que le Bon Dieu a une autre solution en vue ! On continue, si cela réussit, alors c’était cela, sinon, on continue encore. Les pauvres gens qui ne connaissent pas l’amour de Dieu pour Ses créatures et qui se rendent la vie si amère par leurs soucis, que je les plains ! (…)

Votre Marie de Lusace ».[2]

Il importe de retracer le contexte de cette lettre. Bordée de noir en raison du grand deuil, elle date du 12 janvier 1923, soit un peu plus de neuf mois après la mort de l’empereur (1er avril 1922). L’impératrice était maintenant à la tête d’une famille de huit enfants puisqu’elle venait d’accoucher le 31 mai 1922 de son dernier enfant, posthume, Élisabeth. Elle était donc seule pour les éduquer, avec une petite cour bénévole, qui, si elle était réduite au minimum n’en constituait pas moins autant de bouches surnuméraires à nourrir. N’ayant pas voulu demeurer de Pardo, le palais mis à disposition par le roi Alphonse XIII près de Madrid, elle avait préféré préserver une plus grande liberté et avait trouvé un nouveau lieu d’exil à Lequeitio, dans le pays basque espagnol où elle s’était installée depuis le 22 août 1922. Mais l’impératrice devait continuer à lutter contre la pauvreté endémique car le propriétaire de la villa Urribaren, qu’elle avait louée, lui avait donné un ultimatum de quinze jours pour vider les lieux. Elle n’avait alors encore rien trouvé. Sa mère, qui avait été très riche, n’avait plus les moyens de venir l’entourer et la seconder, même pour acheter un billet de train de troisième classe. Et voilà qu’elle trouvait admirable tout ce qu’avait fait pour elle la Divine Providence et prenait même en pitié les gens qui n’y croyaient pas ! Si cela n’est pas le degré héroïque de la charité exprimée envers Dieu et de la foi, alors qu’est-ce qui l’est ?

C – La dévotion au Sacré-Cœur

Et de fait, Dieu ne l’abandonna pas. Dans une lettre du 20 mars 1923, elle communiqua le don fait par les nobles du Nord et de l’Espagne de la villa Urribaren à Lequeitio qui réglait pour plusieurs années son problème de logement. Puis l’Impératrice évoqua l’intronisation du Sacré-Cœur de Jésus faite 2 octobre 1918. Constitué en véritable chef de famille par l’empereur, il avait donc continué, malgré tout, à veiller :

« Ma chère petite Sœur

(…) Voyez-vous, en 1918, à la première communion du petit empereur [=Otto], nous avons fait l’intronisation du Sacré-Cœur dans la famille. A la mort de l’empereur il y a un an, les enfants et moi avons supplié le Cœur Sacré de Jésus d’être plus encore, si possible, le chef de la famille ! Vous connaissez les voies par lesquelles « Chef de famille » nous a menés ! Eh bien ! Savez-vous ce que l’empereur m’a dit, quelques semaines avant sa mort, en parlant de la phrase du règne « long et heureux » ! « Long, il ne l’était pas, mais heureux, oui ! ». « Mais heureux », voici qui humainement parlant lui ne lui avaient rapportées que malheurs, persécutions, chutes de la hauteur, calomnies les plus infâmes, et dans les premières années surtout : travail surhumain dans aucun résultat. De Vienne à Madère, mais heureux, parce que telle était la volonté de Dieu. Je ne sais pas si ceux qui, aux yeux du monde, étaient les heureux de ces années peuvent en dire autant. Certes les croix du Seigneur pesaient quelquefois bien lourdement sur ses épaules, mais sa paix intérieure n’en était pas dérangée. Le bon « Chef de famille » veillait (…).

Marie de Lusace. »[3].

À suivre…

Abbé Cyrille Debris
Agrégé de l’Université,
Docteur en histoire et en théologie,
Postulateur de la cause de béatification de l’Impératrice Zita


[1] Archives Sœur Marie-Hilaire, L. Impér. 21/03/1924.

[2] Archives Sœur Marie-Hilaire, L. Impér. 12/01/1923.

[3] Archives Sœur Marie-Hilaire, L. Impér. 20/03/1923.


Publication originale : Abbé Cyrille Debris, « Autour du livre Zita, portrait intime d’une impératrice », dans Collectif, Actes de la XXe session du Centre d’Études Historiques (11 au 14 juillet 2013) : Les Bourbons et le XXe siècle, CEH, Neuves-Maisons, 2014, p. 125-136.

Consulter les autres articles de l’ouvrage :

Préface, par Monseigneur le Duc d’Anjou (p. 5-6).

Avant-propos, par Jean-Christian Pinot (p. 7-8).

« Naples et Rome, obstacles à l’unité politique de l’Italie », par Yves-Marie Bercé (p. 13-26).

« Le roi Juan Carlos et les Bourbons d’Espagne », par Jordi Cana (p. 27-35).

« Deux décennies de commémorations capétiennes : 1987, 1989, 1993, 2004, etc. », par Jacques Charles-Gaffiot (p. 37-49).

« L’abrogation de la loi d’exil dans les débats parlementaires en 1950 », par Laurent Chéron (p. 51-67)

« De Chateaubriand à Cattaui : Bourbons oubliés, Bourbons retrouvés », par Daniel de Montplaisir (p. 99-108).

►  « Les relations Église-État en Espagne de 1814 à nos jours », par Guillaume de Thieulloy (p. 109-124) :

► « Autour du livre Zita, portrait intime d’une impératrice », par l’abbé Cyrille Debris (p. 125-136) :

  • Introduction / Partie 1 : Sœur Marie-Hilaire
  • Partie 2 : Mère Virginia

Consulter les articles de la session précédente :

Articles de la XVIIIe session (7 au 10 juillet 2011) : 1661, la prise de pouvoir par Louis XIV

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