Critique du tout-à-l’anglais

Les habitants de nos campagnes ne le savent que trop : les autorités publiques font la traque aux assainissements individuels, avec des normes de plus en plus drastiques changeant qui plus est de quinzaine en quinzaine d’années… C’est que tout le monde (ou presque) a oublié comment nos ancêtres obtenaient des rendements inouïs dans leurs courtils et parvenaient tant bien que mal à traverser disettes et famines ! Or, l’Union européenne prévoit bien un passage universel au tout-à-l’égout, ce qui semble éminemment peu réaliste et souhaitable…

Quoi qu’il en soit, c’est autre chose que le tout-à-l’égout qui nous intéresse aujourd’hui. Il s’agit d’une autre menace, linguistique et culturelle celle-ci : le tout-à-l’anglais.

L’intelligence contre l’utilitarisme

Il y a quelques décennies, faire de l’allemand était le signe d’une distinction de classe. Auparavant, quoique cela variât selon les régions, c’était plutôt l’italien. Et, bien sûr, il fallait étudier les langues anciennes : le latin et le grec, toutes choses qui ne sont de nos jours que de lointains souvenirs…

À présent, seule l’utilité semble compter. À ce train-là, on se contente facilement du plus petit dénominateur commun, afin de gagner le plus possible tout en faisant le moins que l’on puisse. Naturellement, l’anglais en sort vainqueur, parce qu’il est parlé par de très nombreux natifs ne prenant pas forcément la peine d’apprendre d’autres idiomes, mais aussi par des non-natifs sans cesse plus fournis. C’est un véritable cercle vicieux !

L’autre raison de ce succès anglophone, c’est que les Anglo-Saxons des deux côtés de l’océan Atlantique ont été et sont encore les principaux artisans de la mondialisation et globalisation faite à leur profit. Sans évoquer, peut-être, la relative facilité de baragouiner le peu d’anglais nécessaire à la conclusion d’affaires matérielles, où la précision lexicale et stylistique n’est guère aussi souhaitée que dans les circonvolutions de l’esprit.

Bien sûr, cet anglais-là, l’américain ou l’« anglais des affaires » comme on l’appelle souvent, est assez éloigné de l’anglais littéraire, et peut-être qu’un révérend-père Faber ou un cardinal Newman aurait eu quelque difficulté à le comprendre. Désormais, les mots les plus familiers sont généralement privilégiés, tandis que les tournures simples emportent une préférence universelle. Quand on commence dans l’utilitarisme, la paresse guette toujours, et l’on s’enfonce sans cesse plus loin dans le laisser-aller…

Les apostrophes d’élision sont plus nombreuses chez nos anglophones contemporains (à croire que c’est un jeu !) que chez le Dante jadis, dont la langue n’avait que peu à voir, c’est le moins que l’on puisse dire, avec n’importe quel dialecte britannique ; tandis qu’il fallait les traquer avec force patience dans Loss and Gain de John Henry Newman – par exemple, où l’on ne trouvera que du « That is… » et des « I did not… ». Et gare à l’élève qui se retiendrait un peu trop dans cette surenchère permanente : il faut respecter l’usage général ! C’est ainsi que l’étude de la plupart des langues vivantes est envisagée, si bien que d’ici peu les – trop – rares étrangers désireux d’apprendre le français étudieront le parler vulgaire des banlieues, quasi généralisé dans notre pauvre pays, spécialement parmi les jeunes générations.

Aux cerveaux latins les langues latines

C’est certain, pour faire carrière dans le monde, mieux vaut être à la pointe de l’anglais contemporain ! Il faut pouvoir tartiner sur son curriculum vitæ (pourquoi n’a-t-on point encore anglicisé cette dénomination barbare ?!) toute une série de TOELF et autres TOEIC d’ETS, de sorte que nous croirions volontiers être en présence des acronymes de maladies aussi curieuses que variées.

Mais nous souhaitons invoquer un témoignage qui intéressera particulièrement les Méridionaux. En 1941, l’État français de Vichy tout comme Charles Maurras dans La Seule France (Lyon, Lardanchet, 12e éd. : 1941) s’inquiétaient de la progressive domination des langues septentrionales sur les langues latines au sein de l’enseignement en France. Le contexte s’y prêtait d’autant plus que les idiomes septentrionaux visés se résumaient à l’anglais et à l’allemand, empruntés à des nations alors peu appréciées, soit en raison d’une invasion armée, soit à cause d’un esprit de combinaison frisant la traîtrise.

Déjà, à l’époque, le Provençal écrivait en s’appuyant sur les rapports gouvernementaux : « Or, c’est un fait, on sait mal les langues nordiques, si long temps que l’on mette à les étudier » (p. 264). Cela ne peut que nous rappeler les rapports qui, actuellement, de façon récurrente, viennent expliquer que les Français sont très peu doués pour les langues étrangères. On les leur fait donc apprendre de plus en plus tôt, et avec toujours davantage d’oral, mais rien n’y fait. Même constat chez les Italiens et, quoique de manière légèrement moins accusée, chez les Espagnols. Le motif réel ne se trouverait-il donc pas, comme l’affirmait sans broncher le meneur de l’Action française, dans la nature même de la langue qui pose souci, à savoir l’anglais (puis l’allemand dans son sillage) ? Aussi continuait-il (p. 265) :

« “Et pourtant, nos aïeux du XVIIe siècle avaient parfaitement compris que le seul complément normal et logique de leur éducation classique […] ne pouvait être que la connaissance des langues méridionales.”

Tous les hommes de ma génération ont entendu dire que leurs grand-mères savaient à peu près toutes l’italien. Comme le dit mon correspondant, cela faisait partie de la bonne éducation. Le changement n’a pas produit des résultats bien fameux. Raison de plus pour revenir au système de nos aïeux. »

De fait, à cette époque-là, l’espagnol et l’italien n’étaient guère admis en première langue aux collège et lycée. Cela ressemble fort à des mesures récentes… Car hier comme aujourd’hui il y avait et il y a une volonté politique derrière cela, plus ou moins consciente ou inconsciente. La IIIe République finissante, parfait régime de l’étranger en France, était anglophile et germanophile, ce que la France a doublement payé à partir de la décennie 1930. À l’inverse, elle jetait un mauvais regard sur l’italien et l’espagnol, langues de peuples catholiques, de surcroît proches parentes des langues locales que les républicains français s’efforçaient d’exterminer.

Dans tous les cas, Mesdames et Messieurs, chers parents, réappropriez-vous votre autorité et vos libertés : ne vous laissez pas gagner par l’anglophilie obligatoire ambiante !

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