1792-1804 : Chouanneries, une guerre de la fidélité. Contribution au Symposium international de Tokyo sur la Révolution (13-14 juillet 2019)

1792-1804 : Chouanneries, une guerre de la fidélité

Par Anne Bernet

Si la guerre de Vendée est bien connue, en France comme à l’étranger, les soulèvements du Nord de la Loire, qui la précédèrent et la continuèrent, génériquement appelés chouanneries, même si, en fonction des régions concernées et des époques, ils présentent des caractères disparates, n’ont pas eu la même chance.

Mouvements d’essence populaire, peu ou pas encadrés par la noblesse, au point que l’on put parler à leur propos de « jacobinisme blanc », plus politisés que le soulèvement vendéen, ces résistances rurales, complexes, ont souvent rebuté l’historien. Faute de sources d’abord, car les chouans, pour la plupart illettrés, ont laissé peu de témoignages et de mémoires, ce qui permit à leurs adversaires, capables d’écrire, eux, de salir à loisir leur combat. Faute, aussi, d’avoir été compris. La Vendée s’est, à bon droit, muée en légende glorieuse, quand la chouannerie, guérilla menée plus de vingt ans dans la clandestinité et l’affrontement nocturne se prêtait moins à l’idéalisation. Napoléon, qui n’avait pu la mettre définitivement à genoux, la signature du Concordat n’y ayant pas suffi, tint dès lors les chouans pour des « brigands », recourant à la terminologie révolutionnaire qui qualifiait ainsi tous ceux assez courageux pour oser s’opposer à sa dictature ; dès lors, la cause fut entendue et le combat, héroïque, obstiné, mortel, de ces hommes indignement discrédité, au point qu’il n’est pas rare, aujourd’hui encore, de voir leurs descendants, désinformés par plus de deux siècles de propagande révolutionnaire, s’excuser d’être les petits-fils de ces héros…

Pourtant, rien n’illustre mieux le refus de l’ordre nouveau que la Révolution voulut imposer à la France que ces hommes et ces femmes, fidèles jusqu’à la mort, à l’ordre ancien, au royaume des lys et à la croix.

Un fleuve, la Loire, à l’époque véritable frontière, sépare la Vendée du Haut Anjou, du Maine, de la Bretagne et de la Basse Normandie, provinces où naquit, prospéra et dura la chouannerie. Officiellement débutée le 15 août 1792 en Mayenne, dans le bourg de Saint-Ouën des Toits, elle ne prit fin tout de bon qu’à l’été 1815, quand le retour définitif de Louis XVIII sur le trône de ses pères désarma les dernières fidélités vieillissantes. Il y avait, à cette date, beau temps que la Vendée n’était plus qu’un glorieux souvenir, qu’aucun effort ne devait plus jamais réussir à soulever.

Pourtant, un quart de siècle plus tôt, rien ne prédestinait l’Ouest à se jeter dans une guerre civile qui marquerait définitivement son destin. En 1788, la France entière convenait de la nécessité de réformes politiques, fiscales, sociales que Louis XVI, freiné par le poids des institutions, et celui des égoïsmes, n’avait pas réussi à imposer. L’on avait cru que les changements, urgents, nécessaires, qui permettraient à chaque composante de la nation de trouver sa place et d’œuvrer au bien commun, naîtraient de la réunion des états généraux, ouverts à Versailles le 5 mai 1789. Ce n’avait pas été le cas. Outrepassant leur mandat, les députés s’étaient déclarés assemblée constituante pour aussitôt commencer à saper le pouvoir royal que, dans leur immense majorité, les Français, attachés à leurs souverains, n’avaient jamais eu l’idée de jeter à bas.

Très vite, Louis XVI, incapable, faute d’être prêt à verser le sang de ses sujets, fussent-ils révoltés, d’une réaction de force et d’autorité, avait été dépassé par les événements, et, très vite, la violence, orchestrée tant par des services secrets anglais, trop heureux de déstabiliser la France, que par les officines maçonniques, décidées à substituer un nouvel ordre à l’antique alliance de l’Église et de la monarchie, s’était déchaînée. Il s’agissait, par des meurtres ciblés, des massacres organisés, d’instaurer à travers le pays un climat d’angoisse et d’effroi général. Il s’agissait, surtout, de priver le Roi de tous ceux qui auraient pu le conseiller, le soutenir, et l’aider à sortir victorieux de la crise.

En fait, plus que le trône, c’était l’Église catholique que visaient les révolutionnaires, elle qu’ils voulaient détruire et, dans un premier temps, Louis XVI avait laissé faire.

Il y avait eu d’abord l’interdiction faite aux monastères et couvents de recevoir des vocations religieuses, puis celle des vœux perpétuels, qui devaient à terme entraîner la disparition des moines et moniales voués à la prière, activité jugée totalement inutile.

Le 2 novembre 1789, l’Assemblée avait confisqué les biens du clergé, colossaux mais qui servaient à assurer, outre l’enseignement primaire, secondaire et supérieur, le fonctionnement des hôpitaux, asiles de vieillards, orphelinats, refuges pour sans-abri, et la totalité des secours aux pauvres, malades, infirmes. L’Église s’était vue mise dans l’impossibilité d’apporter son aide à des nécessiteux que l’État n’avait pas l’intention de prendre en charge.

L’on avait ensuite décidé de faire coïncider la carte des diocèses français avec celle des nouveaux départements, ce qui avait entraîné la suppression de nombreux évêchés. Cette mesure administrative bouleversait un ordre des choses très ancien, auquel les gens étaient attachés, et privait certaines petites villes de la structure ecclésiastique qui les faisait économiquement vivre.

Signe d’une volonté politique de déchristianisation, en avril 1790, la proposition de déclarer le catholicisme religion d’État, qui allait de soi dans un pays à 95 % catholique, fut rejetée par les députés. Le 31 mai, les mêmes votèrent la constitution civile du clergé, applicable le 27 novembre suivant, qui fonctionnarisait les prêtres français et les soustrayait à l’autorité du pape, provoquant de facto un schisme avec Rome.

Jusque-là, l’Église s‘était laissée spolier sans protester, consciente, elle en avait eu déjà la preuve, que toute réaction entraînait, de la part de la presse révolutionnaire et des autorités, une surenchère de calomnies, et l’accusation, qui, d’ici peu, enverrait par milliers les catholiques à la mort, de « fanatisme », autrement dit de fidélité à la foi.

Maintenant, l’épiscopat ne pouvait plus se taire. Il en allait de la défense de la religion et du salut des âmes. Soudain unanimes, puisqu’ils ne furent que cinq à se soumettre à la loi, les évêques français, que l’on pensait faibles et lâches, s’opposèrent à la nouvelle législation, refusèrent de prêter le serment qui les inféoderait au pouvoir civil, et interdirent à leurs prêtres de le prêter. Cette fermeté inattendue exaspéra les autorités qui se firent menaçantes : le clergé aurait jusqu’au mois de février 1791 pour prêter le serment constitutionnel ; passée cette date, tout prêtre qui s’y refuserait serait expulsé de sa cure, privé de son traitement, éloigné de sa paroisse, de sorte qu’il ne pût trouver d’aide auprès de ses proches. Ces mesures devaient inciter ces hommes à obéir. Ce ne fut pas le cas.

Certes, dans les régions peu ferventes, une moitié environ du clergé accepta le serment, d’autant plus facilement que Louis XVI n’y avait pas opposé son veto constitutionnel et que le pape Pie VI, inexplicablement, se taisait ; mais, dans l’Ouest, où, au début du siècle, les missions destinées à ramener les campagnes au catholicisme, en particulier celles de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, avaient porté tous leurs fruits, le taux des refus explosa, atteignant entre 80 et 90 %.

Ce fut logiquement là que les autorités révolutionnaires furent les premières à exiger des peines d’emprisonnement et de déportation contre les « réfractaires », puis des sanctions contre les fidèles qui refusaient les sacrements des assermentés. Les violences physiques se multiplièrent, mais il n’était plus question de transiger : le 4 avril 1791, le pape avait excommunié tout membre du clergé qui, ayant prêté le serment, ne le rétracterait pas, et les fidèles qui s’adresseraient à lui pour la messe et les sacrements. La persécution religieuse commençait. Elle serait bientôt sanglante. Dans l’Ouest, les consciences violentées ne le supporteraient pas. La guerre civile couvait.

L’Église a horreur du sang. Si celle de France allait beaucoup verser le sien et donner au catholicisme un nombre considérable de martyrs, jamais elle n’inciterait à prendre les armes. La révolte vint des laïcs exaspérés.

Puisque toutes les démarches auprès des autorités pour obtenir la permission de garder les prêtres que l’on aimait et célébrer le culte catholique dans des chapelles privées s’étaient heurtées à des refus et des menaces, on s’en passerait, quitte à se mettre hors la loi. Il fallait assurer les sacrements et protéger le clergé réfractaire.

Des réseaux s’organisèrent. En pleins bois, dans des granges, des salons, sur des bateaux quand on était en bord de mer, l’on dressait l’autel pour la célébration clandestine et nocturne des saints mystères. Des hommes en armes assuraient la sécurité, montant la garde pour prévenir de l’arrivée des révolutionnaires. Des paroisses entières se rassemblaient ainsi, à leurs risques et périls car, face au refus des catholiques de se soumettre, la haine des autorités ne cessait de grandir. À ces initiatives, il manquait un coordinateur, à ces colères, il fallait un chef.

Gentilhomme breton, Armand Tuffin de La Rouërie, maintenant quadragénaire, avait été célèbre en sa jeunesse pour ses frasques. Parti pour l’Amérique au début de la guerre d’Indépendance, il en était rentré couvert de gloire et célèbre. Puis, comme il s’ennuyait, il s’était lancé dans l’opposition aux tentatives de réformes royales sous prétexte qu’elles attentaient aux « libertés et privilèges du duché de Bretagne ». Louis XVI avait renoncé à réformer et la Révolution avait balayé, la nuit du 4 août 1789, les libertés bretonnes.

Depuis, dépossédée de son autonomie, accablée de nouveaux impôts, amputée de quatre de ses évêchés ancestraux, privée du culte catholique, la Bretagne enrageait.  Cela, La Rouërie, au cœur d’un vaste cercle de relations et d’amis, le savait. Incapable de rester inactif devant la destruction de l’ordre traditionnel, fort du passé breton de résistance aux « ingérences » du pouvoir, il avait jugé venu le temps de se battre pour la défense de cette monarchie française que ses amis et lui honnissaient toute puissante mais qu’ils défendraient jusqu’à la mort maintenant qu’elle n’avait plus rien à leur offrir.

Sous le nom d’Association bretonne, La Rouërie créa des comités locaux qui, conformes aux vieux usages celtes, recrutaient dans les trois ordres de la société, clergé, noblesse et tiers-état, et donneraient à l’organisation une assise populaire propre à lui assurer succès et durée. Le but ? Fédérer dans tout l’Ouest les opposants à la révolution, afin de déclencher une insurrection parrainée par les Princes émigrés qui pourrait, le moment venu, soutenir militairement, par l’ouverture d’un front intérieur, l’entrée des troupes alliées en France.

En quelques mois, La Rouërie installa ses réseaux, forma les chefs de la révolte à venir, gentilshommes ou roturiers, en charge de la propagande contre-révolutionnaire et du recrutement, mit en place des lignes de communication avec l’étranger permettant d’acheminer courrier et armes.

D’abord ancrée dans le duché de Bretagne, l’Association n’avait pas tardé à trouver des soutiens au dehors. Le plus considérable fut celui qu’apporta Philippe de La Trémoille, prince de Talmont, cadet de la troisième maison ducale de France, cousin à divers degrés des Bourbons, mais aussi des souverains de Prusse et d’Angleterre.

Émigré en 1789 sur ordre de ses parents, – il était encore mineur, la majorité étant alors à 25 ans… -, qui redoutaient de le voir se lancer dans l’action contre-révolutionnaire, Talmont avait rongé son frein en exil, ne trouvant pas à s’employer pour la défense du trône et des autels. Sa rencontre avec La Rouërie, de passage à Coblence où il venait voir le comte d’Artois, frère de Louis XVI, lui ouvrit d’autres perspectives d’action que l’Armée des Princes.

Appartenant à la plus haute noblesse, les La Trémoille possédaient des terres dans tout l’Ouest et conservaient avec leurs gens des liens qui ne s’étaient jamais défaits. Seigneurs, entre autres, de Vitré en Bretagne et Laval dans le Maine, ils assumaient leurs devoirs de protection envers leurs paysans. Quelques années auparavant, Philippe de La Trémoille avait ainsi arraché à la potence l’un d’entre eux, qui s’était mis dans une mauvaise affaire.

Ce garçon, alors âgé de vingt-cinq ans, se nommait Jean Cottereau mais, traditionnellement, la famille répondait plus volontiers au sobriquet de « Chouan », déformation patoisante du mot chat-huant, car, à l’instar de beaucoup de gens dans le Bas Maine, les Cottereau, depuis des générations, se livraient à la contrebande de sel avec la Bretagne, où cette denrée n’était pas soumise aux taxes royales de la gabelle, et le hululement de l’oiseau nocturne avait toujours servi de cri de ralliement aux bandes de faux sauniers.

Plus que d’une source de revenus parallèles, il s’agissait d’un jeu, dangereux car il pouvait, si l’on se faisait prendre, envoyer pour longtemps en prison, qui occupait des jeunes gens téméraires. Jean Cottereau y excellait. Cela lui avait valu de nombreux ennemis, et d’abord parmi les commis de la Ferme, en charge de la répression du trafic. La malchance avait voulu qu’il se prît un jour de querelle à l’auberge avec l’un d’entre eux et que, l’alcool aidant, la bagarre eût mal tourné. Cottereau avait tué son adversaire. Sale affaire qui lui avait valu une condamnation à mort par contumace, car, au moment où la sentence avait été rendue, le gars avait fui et sans doute trouvé refuge dans une propriété des La Trémoille, car il s’était, à l’adolescence, lié d’amitié avec Talmont, de quelques années son cadet. Le temps avait passé et Cottereau, qui souffrait du mal du pays, s’était décidé à rentrer chez lui, dans l’illusion que l’on aurait oublié toute l’histoire, et la sentence de mort qui l’attendait. Hélas, à peine rentré, il avait été dénoncé, arrêté, emprisonné. Son exécution n’était plus qu’une affaire de semaines lorsque sa mère, prête à tout pour le sauver, s’était, à pied, rendue du Bas Maine à Versailles et, avec l’aide de Talmont, avait obtenu de Louis XVI la grâce de son fils.

En sortant du palais, Jeanne Cottereau avait eu ce mot admirable qui résumait toute la fierté de ces populations rurales :

« Il y a désormais quelque chose entre les Bourbons et nous. »

Cette dette d’honneur, le moment était venu pour son fils de la payer. À la suite de Talmont, Jean Chouan avait rejoint l’Association bretonne. Il amenait avec lui son ancien réseau de contrebande transformé en filière d’évasion qui permettait aux proscrits en danger de mort, et d’abord aux prêtres, de gagner la côte du Cotentin et quitter la France.

À la Pentecôte 1792, l’Association bretonne était prête à déclencher l’insurrection. Le signal en serait donné par l’entrée des Coalisés à Châlons-sur-Marne. L’ouverture d’un front intérieur déstabiliserait le pouvoir révolutionnaire. Le succès semblait garanti, il fut empêché par la trahison du meilleur ami de La Rouërie, le docteur Chévetel, qui livra les plans de la conjuration à Danton … Solidement défendu, Châlons ne tomba pas, et le signal de la révolte ne fut pas donné.

La Rouërie apprendrait, impuissant, la prise des Tuileries le 10 août 1792, l’emprisonnement de la famille royale au Temple, les massacres de Septembre, le retrait des coalisés, l’instauration de la république. Quand il s’était décidé à donner l’ordre d’insurrection, personne, sinon la bande de Cottereau, qui passa à l’action le 15 août mais dut, presque aussitôt, faute de soutiens, plonger dans la clandestinité, n’avait obéi, par peur des représailles. Traqué, malade, le marquis trouva refuge chez des amis. La nouvelle de l’exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793, l’acheva. Il mourut le 31.

Ce trépas sans gloire, l’arrestation des principaux membres du Comité directeur de l’Association bretonne, exécutés en juin 1793, semblait condamner tout soulèvement dans l’Ouest. Il n’en fut rien. Le dévouement de Mlle de Moëlien, cousine et lieutenant d’Armand, qui, avant son arrestation, avait détruit les archives du mouvement, sauva la plupart des conjurés. Dès le printemps 1793, l’Association bretonne renaîtrait de ses cendres sous le nom, emprunté à Cottereau, le premier insurgé, de chouannerie, à l’heure où, sur l’autre rive de la Loire, un peuple entier se soulevait contre la Révolution.

L’exécution de Louis XVI se voulait un défi jeté aux monarchies européennes, et un moyen efficace de contrôler par la terreur une France loin d’adhérer à l’idéologie révolutionnaire. D’abord, le calcul sembla bon. La mort du Roi avait commotionné le pays et paralysé toute résistance. Cette inertie rassura le pouvoir et l’incita à de nouvelles exigences. Sans voir qu’il allait trop loin.

Le 24 février 1793, la Convention, pour faire face à la menace étrangère, décréta la levée en masse de 300 000 hommes tirés au sort parmi les célibataires et veufs de moins de quarante ans. Les gardes nationaux, soutiens du pouvoir et tyranneaux locaux, en furent exemptés. Là où l’attachement à la monarchie était grand, et forte la piété catholique, ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase : comment accepter d’envoyer ses fils se battre et mourir pour un régime régicide et persécuteur qui dispensait ses propres partisans de l’obligation de le défendre ?

À compter du 10 mars 1793, date du début des opérations de « tirement », partout en France, le refus de la conscription se mua en révolte. L’exaspération populaire avait atteint le point de non-retour. En quelques heures, l’Ouest entier flamba. Avec des fortunes contraires.

Si, au Sud de la Loire, les autorités républicaines, mal commandées, dépassées, furent impuissantes à étouffer l’insurrection qui prit en quelques jours des proportions énormes et, s’étant donné des chefs, contrôla bientôt de vastes territoires, il en alla différemment en Bretagne où commandait un officier d’ancien régime rallié au nouveau, le général de Canclaux, qui écrasa sans états d’âme, n’hésitant pas à faire tirer sur des femmes et des enfants, des insurgés encore désorganisés. Les représailles qui suivirent obligèrent les irréductibles, qui referaient parler d’eux et se nommaient Georges Cadoudal, Aimé du Boisguy, Jérôme de Boishardy, à fuir ou prendre le maquis pour échapper aux tribunaux d’exception institués pour juger les rebelles.

Fin mars 1793, au nord de la Loire, l’insurrection paraissait un échec. En réalité, mais il faudrait du temps aux autorités pour le comprendre, cet apaisement était fallacieux. Certes, seules quelques centaines d’hommes, ceux de Jean et François Cottereau, son frère, en Mayenne, du très jeune Aimé du Boisguy, tout juste âgé de quatorze ans, entre Vitré et Fougères en Haute Bretagne, ceux de Boishardy dans la région de Saint-Brieuc, ceux de Michel Moulin, dans l’Orne, avaient pris le maquis et se terraient dans les bois, attendant l’occasion d’en sortir et combattre le pouvoir, mais ils étaient unanimes ou presque, à travers ces campagnes, à les soutenir et les aider. Venir à bout de ces groupes de guérilleros maîtres d’un terrain qu’ils connaissaient à la perfection se révélerait très difficile, voire impossible.

Pour l’heure, les inquiétudes révolutionnaires se portaient sur un autre front, au Sud de la Loire. L’envoi contre les révoltés que l’on commençait d’appeler Vendéens, quoique les habitants de ce département ne fussent qu’une partie des insurgés, de troupes mal aguerries défaites sans difficulté, leur avait procuré les armes et l’artillerie qui leur manquaient, et permis de s’emparer des villes moyennes de la région.  La hantise du pouvoir révolutionnaire, confronté ailleurs aux révoltes fédéralistes après l’arrestation des députés girondins à la Convention, et à une coalition étrangère réunissant contre lui les puissances européennes, était de voir les insurgés s’emparer d’un port sur l’Atlantique et permettre aux troupes émigrées d’y débarquer avec le soutien de la flotte anglaise.

La priorité fut d’empêcher cet accès à l’océan et d’enfermer les Vendéens à l’intérieur de territoires libérés de l’oppression révolutionnaire mais qui, faute de pouvoir en sortir, se mueraient peu à peu en piège.

Après trois mois de succès militaires aussi glorieux qu’improbables, l’armée catholique et royale échoua, le 29 juin 1793, à prendre Nantes. Cet échec coûta la vie au généralissime Cathelineau, priva la Vendée d’un débouché maritime dont elle avait un besoin vital et marqua le coup d’arrêt à son expansion, la cantonnant désormais dans ses territoires historiques où, bientôt, les armées républicaines l’enserreraient.

De cette réalité, certains généraux royalistes étaient conscients, à commencer par le prince de Talmont qui, après avoir tenté de renouer les fils de l’Association bretonne, avait rejoint en juin l’armée catholique et royale où on lui avait concédé, non sans aigreur, car son nom et son prestige dérangeaient, le commandement de la cavalerie. Il soutenait, et avait raison, la nécessité de briser l’étau républicain tant qu’on le pouvait. Au lieu de poursuivre une guerre de clochers usante et suicidaire, il fallait aller chercher sur la rive droite de la Loire l’appui des Bretons et Mainiaux qui aideraient à donner un nouveau souffle à la contre-révolution. Cela ouvrirait sur la Manche l’accès à un port. L’état-major, scindé en clans rivaux, s’opposa à ce plan, par jalousie envers son promoteur et son seul soutien, le trop brillant général-marquis de Bonchamps.

Au même moment, la Convention envoyait en Vendée sa meilleure armée, qui venait de capituler à Mayence avec les honneurs de la guerre, contre promesse de ne plus servir aux frontières pendant un an ; ces troupes d’élite convergèrent, fin août 1793, vers la Vendée où, recourant au viol, à l’incendie, au meurtre, elles ne tardèrent pas à semer la panique. Contraints de fuir devant « les brûleurs », les civils affolés, qui se comptèrent vite plus de cent mille, se mirent à la suite de l’armée catholique et royale, dont ils entravaient les mouvements.

Mi-octobre, rejetant le plan Bonchamps-Talmont, autorisés seulement à installer une tête de pont sur la rive droite de la Loire en vue du déploiement de quelques unités de volontaires pour une expédition en Bretagne, l’état-major décida de jouer son va-tout en territoire vendéen et de livrer une bataille décisive devant Cholet.

Le 17 octobre 1793, cet affrontement tourna au désastre. Serrée de près par l’ennemi, l’armée catholique et royale, encombrée des civils, reflua vers la Loire, dans l’espoir de mettre le fleuve entre elle et les tueurs lancés à sa poursuite. En cette heure de désastre, elle se retrouvait sans commandant. Le généralissime d’Elbée, gravement blessé, venait de résilier ses fonctions ; le marquis de Lescure, qui se voyait le remplacer, avait reçu une balle dans la tête, et Bonchamps, qu’une grenade avait éventré, agonisait. Dans l’urgence, les officiers élurent un nouveau généralissime, portant leurs votes, dans un choix symbolique, sur un garçon de vingt-et-un ans, Henri de La Rochejaquelein, dont la folle bravoure ne contrebalançait pas la jeunesse et l’inexpérience. Dans l’urgence, Talmont, ne pensant qu’à sauver ces foules sous sa protection, fit le pari fou de transborder sur l’autre rive ces gens paniqués, avec l’espoir que, sur ses terres ancestrales, il trouverait de l’aide pour vaincre les Républicains. Ainsi débuta, le 18 octobre 1793, la Virée de Galerne, du nom breton du vent de nord-ouest, le gwalern.

Il s’en fallut de peu que l’expédition, commencée en désastre, s’achevât par un triomphe qui eût permis aux Blancs de se porter sur Paris, y délivrer le petit Louis XVII et changer le cours de l’histoire.

Renforcée, comme Talmont l’avait prévu, des chouans de Cottereau et Boisguy, l’armée catholique et royale marcha vers la côte, dans l’attente des secours anglais qui apporteraient des armes et permettraient d’évacuer les civils. Rien ne l’arrêta, pas même les Mayençais anéantis en deux combats livrés près de Laval fin octobre. La trahison et la malchance eurent raison de cet élan. Se fiant aux renseignements erronés d’un transfuge républicain, les Vendéens décidèrent de prendre Granville, roc planté dans la mer qui résista à leurs assauts. La flotte britannique, retardée par une tempête, n’était pas au rendez-vous. Épuisés, démoralisés, au bord de la mutinerie, les combattants exigèrent de regagner la Loire. Il fallut céder, renoncer aux bénéfices d’un triomphe à portée de main …

Malgré une série de victoires épiques emportées les 20, 21 et 22 novembre à Pontorson, Dol, Antrain, l’armée vendéenne, affamée, malade du typhus, de la variole, de la grippe et de la dysenterie, entama une retraite aux allures de débâcle sous la pluie, dans le froid. Vieillards, blessés, femmes, enfants moururent par milliers, ou tombèrent au pouvoir des Bleus, qui les massacrèrent. Le 23 décembre, ce qui restait de l’armée vendéenne échoua dans les marais de Savenay, où Westermann l’extermina sans état d’âme. Triomphant, il écrivit le soir même à la Convention :

« Il n’y a plus de Vendée. Elle est morte sous notre sabre libre. J’ai écrasé les enfants sous les pieds de mes chevaux, massacré les femmes, ces brigandes qui n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. Il faudrait leur donner le pain de la liberté, et la pitié n’est pas révolutionnaire. »

Refusant de sacrifier en vain les troupes d’élite que constituaient les bandes chouannes, Talmont, le 13 décembre 1793, au terme de la bataille du Mans où, seul avec ses gars, il avait contenu des heures durant, afin de laisser aux civils une dernière chance de fuir, l’assaut républicain, avait donné l’ordre à Cottereau et Boisguy de regagner leurs caches de la Mayenne et de l’Île-et-Vilaine, et de « s’y réserver pour des temps meilleurs. » Il avait aussi promis, si l’armée catholique et royale se dispersait, de rejoindre ses hommes et reprendre le combat avec eux. La malchance s’en mêla … Arrêté le 1er janvier 1794, le prince de Talmont fut guillotiné à Laval le 27. Il avait 28 ans. En apprenant la nouvelle, Jean Chouan s’écrierait, en larmes :

« La mort de ce seul homme, c’est notre mort à tous, et la fin du Parti ! »

Cottereau avait raison sur un point : la disparition du prince de Talmont privait la chouannerie du seul chef à même de la fédérer, du seul à même, par sa naissance et ses relations, de l’imposer sur la scène internationale. Cependant, pour catastrophique que fût cette disparition, elle n’allait pas sonner le glas du mouvement.

L’effroyable répression qui s’abattit sur l’Ouest insurgé début 1794 si elle ne prit pas, au nord de la Loire, parce que Kléber, qui y commandait, s’y opposa de tout son pouvoir, les proportions abominables qu’elle revêtit au Sud avec le déploiement de douze colonnes exterminatrices, justement surnommées infernales, n’en fut pas moins d’une violence et d’une cruauté inédites. Tout l’hiver et une partie du printemps, l’on exécuta à la chaîne, par milliers, tous ceux et celles soupçonnés, à tort ou à raison, d’avoir pris part à l’insurrection, de l’avoir soutenue, aidée, ou simplement d’être apparentés aux insurgés. C’est ainsi que, fin avril, l’on guillotina, pour le seul crime de s’appeler Cottereau, les deux jeunes sœurs de Jean Chouan, Perrine et Renée ; l’âge légal pour une sentence de mort était de seize ans, la cadette n’en avait que quinze : pour l’envoyer à l’échafaud, on se borna à omettre sa date de naissance sur l’acte de condamnation … Elle ne fut pas la seule suppliciée en dépit des lois puisque l’on n’épargna ni les enfants en bas âge ni les femmes enceintes.

 Le but était de terroriser à tel point villes et campagnes que nul n’oserait plus s’y dresser contre la Révolution. Ce fut le contraire qui se produisit. Dans tout l’Ouest, enflammé d’une sainte colère, les hommes, au lieu de courber le front, reprirent les armes afin « qu’il ne fût pas dit que des chrétiens avaient laissé commettre tant d’horreurs sans se battre », comme l’assenait à ses recrues Jean-Louis Tréton, jeune  paysan infirme de la Mayenne, rescapé de Savenay, qui, à 24 ans, sous le nom de guerre de Jambe d’argent, deviendrait l’une des plus belles et des plus pures figures de la chouannerie.

En mai 1794, les chouans contrôlaient les campagnes du Maine et de Bretagne. La Terreur s’essouffla plus vite que l’héroïsme de ces paysans analphabètes, seuls ou presque à oser se dresser, avec des moyens dérisoires, accrochés à leurs chapelets, face au pouvoir persécuteur et massacreur.

Le 28 juillet 1794, Robespierre monta à l’échafaud ; le même jour, Jean Cottereau, mortellement blessé en sauvant des Bleus sa belle-sœur enceinte, rendait l’âme. Sa disparition ne mettrait pas fin à la chouannerie. En Mayenne, Tréton, et d’autres, continueraient le combat, tout comme Boisguy dans le Fougerais, Boishardy dans les Côtes du Nord, et, rescapé, lui aussi, de Savenay, l’un des premiers insurgés du pays d’Auray, le jeune Georges Cadoudal qui avait regagné le Morbihan.

La faiblesse de ces groupes armés était, sauf rares exceptions, de ne se point connaître et de ne pouvoir, de ce fait, envisager d’opérations communes contre l’ennemi. Par goût héréditaire de la liberté, ces hommes n’aimaient pas obéir ni se soumettre et, s’ils avaient accepté de recevoir des ordres de M. de Talmont, c’était moins par considération pour sa haute naissance que par respect pour sa folle bravoure et ses capacités stratégiques. Se donner un autre chef fût revenu à aliéner leur indépendance et ils ne le souhaitaient pas.

Très jeunes, pour la plupart d’entre eux, le plus souvent, à l’instar de Jean Chouan, qui ne savait ni lire ni écrire, dépourvus d’instruction, il leur manquait une vision d’ensemble d’un combat dépassant, de beaucoup mais ils l’imaginaient mal, la disparition des autorités républicaines dans leur canton et la restauration du culte catholique dans leur église paroissiale. Et, quand, à l’instar de Jérôme de Boishardy ou de Cadoudal, fils de riches laboureurs qui avait fait des études, ils possédaient une vision plus large des enjeux de leur guerre, ils ne voyaient pas trop quelle stratégie appliquer sans devoir s’imposer ces contraintes qu’ils détestaient.

Quelqu’un, pourtant, s’ingéniait à jouer en Bretagne et ailleurs le rôle de général en chef, sans avoir le moindre titre à cela.

Quinquagénaire, ce qui en faisait un vieillard aux yeux d’officiers chouans dont les plus âgés avaient à peine la trentaine, Joseph de Puisaye était issu de la noblesse normande et avait, au début de la Révolution, pris fait et cause pour les changements en cours, entamant une carrière politique dans les rangs du parti girondin. Ce choix s’était révélé catastrophique et, ses amis arrêtés, guillotinés, proscrits, Puisaye, réfugié à Caen, insurgé en faveur des fédéralistes bannis, s’était retrouvé, à son corps défendant car il était d’une lâcheté incurable, commandant d’une « armée » disparate censée s’opposer à la Convention. En juillet 1793, le premier affrontement s’était achevé par la débandade de ses troupes, et la sienne. Dans sa panique, Puisaye avait galopé jusqu’en Bretagne, où il s’était terré dans une forêt des environs de Rennes.

C’était là qu’en janvier 1794, l’un des courriers qui assuraient au péril de leur vie la liaison maritime entre les côtes de France et l’Angleterre, porteur d’une lettre urgente des autorités britanniques destinée au « commandant en chef des armées royaliste », dans l’incapacité de trouver son véritable destinataire, sans doute Talmont, alors déjà emprisonné, s’était résigné à la remettre à cet inconnu qui se présentait comme un haut dirigeant de la cause royale …

Royaliste, Puisaye ne l’était pas mais, ses engagements républicains ayant mal tourné, il avait décidé de saisir l’occasion et de le devenir. Avec un imperturbable toupet, qualité qui l’avait servi dans sa carrière politicienne, il avait usurpé ce grade de « commandant en chef des armées royalistes » et répondu aux Anglais, réclamant des secours, des armes, de l’argent. Puis, en possession de ce courrier qui ne lui était pas destiné mais qui lui offrait une paradoxale légitimité, il avait entrepris de s’imposer aux jeunes chefs chouans de Bretagne et prétendu les fédérer sous son autorité.

En réalité, l’opération n’avait pas très bien fonctionné et les jeunes gens avaient continué de chouanner de leur côté sans trop se soucier du personnage ; ils avaient tort, faute d’avoir mesuré sa féroce ambition. Puisaye tenait sa dernière chance de faire fortune ; il n’allait pas la lâcher, d’autant plus qu’en cet automne 1794, après des mois de violences et d’horreur, la situation s’apaisait un peu.

Robespierre disparu, il revenait à la Thermidorienne de régler un problème chouan plus grave qu’on le supposait. Hoche, récemment nommé dans l’Ouest, peignait à la Convention la Bretagne et le Maine perdus pour la république, échappant à son contrôle ; l’insurrection risquait très vite de s’étendre à la Normandie et la Touraine. Chouans et Vendéens pouvaient communiquer, donc unir leurs efforts. En contrôlant les campagnes, ils affamaient les villes fidèles à la révolution. Enfin, il fallait craindre  une action britannique sur les côtes.

Que le conflit, avant d’être politique, était d’abord religieux, Hoche fut le premier à le comprendre, et à le faire admettre à la Convention, toujours fondamentalement hostile au catholicisme. À compter de la fin 1794, quand il devint évident que la stratégie de la Terreur et des massacres avait échoué dans l’Ouest, ne restait, en effet, pour arrêter la guerre, qu’à séparer la question catholique de la question royale. Promettre, beaucoup, au sujet de la liberté religieuse, tenir nettement moins, telle serait désormais la ligne directrice des autorités civiles et militaires dans les provinces rebelles.

La Thermidorienne avait intérêt à une pacification ; elle s’y employa, promettant, sans avoir l’intention de tenir parole, la restauration du culte catholique. Les Blancs, eux, avaient beaucoup à perdre à négocier.

Pourtant, les pourparlers s’ouvrirent à la fin de l’année. En Vendée d’abord, où, le général de Charette, qui incarnait désormais la résistance de tout un peuple, trop loyal pour prêter à l’adversaire une fourberie étrangère à son caractère, crut aux promesses orales des politiciens venus de Paris qui offraient, en échange d’une soumission qui, selon eux ne l’engageait pas à grand-chose, la libération du petit Louis XVII et de sa sœur. Convaincu d’obtenir la délivrance de l’enfant-roi pour lequel il combattait, le général signa, le 17 février 1795, un traité de paix garantissant, entre autres, la liberté du culte catholique, la sécurité des prêtres réfractaires, des insurgés et émigrés rentrés, le versement d’indemnités de reconstruction de la Vendée, un crédit d’impôts et l’arrêt de la conscription, contre la reconnaissance de la république.

Les chouans l’avaient précédé dans la voie des négociations en décembre 1794. Le 30 mars 1795, harcelés par Cormatin, émigré rentré depuis peu, bombardé par hasard commandant en chef des armées royales de Bretagne et désireux d’échapper à ce rôle éminemment dangereux, une vingtaine d’officiers signa une copie du traité de pacification. Les plus en vue s’y refusèrent, comme à une insigne trahison de la cause pour laquelle tant des leurs étaient morts. Cadoudal avait pris la tête de la contestation. Ils avaient raison : ces négociations étaient une paix des dupes.

Il ne s’était agi, dans l’esprit des autorités, que de gagner le temps nécessaire à la conclusion de la paix avec l’Espagne qui libérerait des troupes pour la guerre civile mais cette trêve, venant après tant de sacrifices et de souffrances, désarma moralement beaucoup d’hommes las de la guerre, et qui, la liberté du culte assurée, à en croire les autorités, n’avaient plus les mêmes raisons de se battre et mourir. Leur faire reprendre les armes serait difficile.

L’annonce du décès, le 8 juin, au Temple, de Louis XVII, avait éclairé Charette : les Bleus, qui savaient le pauvre enfant mourant, s’étaient moqués de lui … Dans ces conditions, l’annonce, tant attendue, de l’arrivée de troupes émigrées amenées par la flotte anglaise, peut-être bientôt rejointes par le comte d’Artois en personne, rendit aux insurgés un espoir qu’ils menaçaient de perdre.

Le 27 juin 1795, la flotte anglaise jeta l’ancre devant Quiberon et commença à débarquer les trois mille hommes qu‘elle convoyait. À cela se bornait son rôle, les Français refusant de laisser l’ennemi héréditaire poser le pied sur leur sol. Des milliers de chouans accouraient afin de protéger le débarquement. L’urgence était d’évacuer une presqu’île trop propice à se muer en piège, s’enfoncer dans les terres, rallier les combattants royalistes, s’emparer des villes puis marcher sur Paris. L’on le fit pas …

Si le débarquement avait tant tardé, malgré les supplications des généraux royalistes, c’était qu’il contrariait les intérêts de l’Agence royaliste de Paris, officine de renseignement, propagande et agitation proche du comte de Provence, désormais Louis XVIII, persuadée que la Restauration ne se ferait pas par les armes en province mais par des tractations politiques dans la capitale où le mécontentement grondait. Faute d’avoir pu empêcher le débarquement, l’Agence le sabota, par l’intermédiaire de M. d’Hervilly, qu’elle persuada de s’opposer au « commandant en chef des armées de Bretagne », Puisaye.

La querelle des chefs paralysa si bien les opérations que, début juillet, les Blancs étaient encore à Quiberon où Hoche, accouru avec toutes les troupes disponibles, ne tarderait pas à les coincer, « comme des rats dans une ratière ». Cadoudal parvint à évacuer, par mer, une partie des civils et ses hommes. Son but n’était pas de fuir mais de lever tous les chouans disponibles et de revenir, par terre, prendre à revers les troupes républicaines. Le plan était bon mais une malchance tenace, et des trahisons répétées, l’empêchèrent d’être, le 16 juillet, au rendez-vous fixé où les émigrés se firent tuer sur place avant de comprendre que les secours attendus n’étaient pas là, et retraiter. Il restait possible de rembarquer, les Anglais ayant le contrôle de la mer, et d’aller aborder sur la côte vendéenne où Charette fût accouru à l’aide. Puisaye préféra laisser pourrir la situation, dans l’attente de renforts qui ne viendraient jamais.

La nuit du 20 juillet, profitant d’un violent orage, les commandos républicains prirent le fort qui fermait l’accès de la presqu’île. Et Puisaye, voyant Quiberon perdu, alla se mettre à l’abri sur un navire anglais, abandonnant ses hommes à leur sort. Seule une partie put être évacuée, dans une mer démontée. Par malheur, les navires anglais avaient un tirant d’eau trop fort pour s’approcher de la côte, et la brume empêchait un appui d’artillerie… Dans les deux mois qui suivirent, presque tous les prisonniers royalistes de Quiberon, blessés compris, furent passés par les armes. Parmi eux, Mgr de Hercé, évêque de Dol, et les vingt-sept aumôniers de l’armée.

Ce désastre militaire, suivi d’une tuerie, n’allait pourtant pas anéantir les chouanneries.

En Bretagne, la mort de Boishardy, tué en juin 1795, puis du chevalier de Tinténiac en juillet, le discrédit que sa lâcheté avait jeté sur Puisaye laissaient le champ libre à Cadoudal, qui s’était illustré tout au long de l’épisode de Quiberon et qui, désormais, exerça sur la chouannerie bretonne un ascendant que nul ne lui contesta. C’était le triomphe d’une insurrection populaire, rurale, roturière, qui refusait tout contrôle imposé par des aristocrates d’ailleurs étrangers à la Bretagne, tare irrémédiable. Désormais, Georges se voudrait et serait, jusqu’à sa mort, l’unique interlocuteur breton des Princes en exil et du gouvernement britannique.

Une même évolution eût dû logiquement se produire en Mayenne autour de Jambe d’argent, Jean-Louis Tréton, lui aussi au sommet de sa popularité et de ses capacités militaires, si le jeune homme n’avait été tué au combat le 28 octobre 1795. Aucune personnalité d’envergure n’émergeant parmi les officiers mainiaux, ceux-ci se tournèrent vers les rares gentilshommes émigrés rescapés de Quiberon qui acceptèrent le commandement des bandes insurgées de la région.

Étrangers à la guérilla, ils auraient du mal à s’y faire et les moins intelligents, incapables de s’habituer aux façons d’être de leurs troupes, trop libres et égalitaires à leur goût, au point que les chouans étaient accusés en émigration d’être en réalité de purs produits de la Révolution, en rupture avec l’ordre ancien et ses barrières sociales, des sortes de « jacobins blancs », tentèrent de leur imposer une discipline militaire ou, pis encore, d’en faire des troupes soldées, alors que ces hommes s’étaient toujours battus sans contrepartie, par attachement aux valeurs qu’ils défendaient et dévouement vrai. Le résultat sur le plan stratégique ne fut pas probant ; sur le plan psychologique, il fut désastreux car il réduisait un engagement d’une haute portée morale à un enrôlement ordinaire. Cela contribuerait à détacher beaucoup d’hommes de la Cause.

En fait, une seule chouannerie tira profit d’une semblable réorganisation, et ce fut  celle, minuscule, anecdotique, même, de Normandie qui prit soudain son plein essor sous l’influence d’un chef exceptionnel, Louis de Frotté.

Né en 1766, Normand, officier émigré au début de la Révolution, Frotté nourrissait l’ambition de regagner sa province et la soulever à son tour contre la Révolution. Mandaté pour ce faire par le comte de Puisaye, il débarqua en pleins pourparlers de paix avec la Convention, eut la sagesse de ne pas s’en mêler, et sitôt la reprise de la guerre en juin 1795, gagna la Normandie.

Moins fervente que les autres provinces de l’Ouest, plus intelligemment contrôlée par des autorités hostiles à la Convention qui avaient su éviter les excès révolutionnaires, celle-ci avait peu bougé, hormis quelques cantons de l’Orne où le taillandier de Saint-Jean des Bois, Michel Moulin, chouannait depuis deux ans. Action symbolique à laquelle Frotté allait donner consistance, force et développement. En quelques mois, il organisa la guérilla, dont l’Orne resta le cœur mais l’étendit au Nord Mayenne, au sud du Cotentin, aux lisières du Calvados. Le but était de donner de l’air à Charette, qui, en Vendée, concentrait sur lui tout l’effort républicain, en obligeant Hoche à renvoyer une partie de ses troupes au nord de la Loire. Même si cette première chouannerie normande, coupée net après l’exécution de Charette en mars 1796, ne rencontra pas de succès significatifs, elle eut l’immense mérite de fédérer bonnes volontés, dévouements, fidélités. En refusant de signer le traité de paix de juillet 1796, auxquels les autres insurgés se trouvèrent acculés après l’écrasement de la Vendée, Frotté se réserva la possibilité de reprendre la guerre, en des temps plus opportuns.

Il rongerait son frein jusqu’à l’été 1799. La loi des otages, qui autorisait le pouvoir à détenir, à défaut de ses opposants, leurs ascendants, descendants, collatéraux, répondant sur leurs têtes des actes de leurs proches, l’arrestation et la mort à Valence du pape Pie VI, rendirent une nouvelle insurrection de l’Ouest inévitable. Elle fut repoussée jusqu’au 15 octobre.

Partout, sauf en Normandie où une malchance tenace s’attacha à tous les efforts de Frotté, l’insurrection vola de victoire en victoire, réussissant pour la première fois à s’emparer simultanément des plus grandes villes, dont Nantes, Le Mans et Saint-Brieuc. Même s’il n’était pas envisageable de les tenir, cette démonstration de force commotionnerait le pouvoir et l’opinion publique.

À nouveau, la victoire semblait à portée de main des royalistes ; elle leur échappa encore : le 9 novembre, 18 Brumaire, Bonaparte renversait le gouvernement et se posait en sauveur de la France ; les Blancs avaient manqué le coche.

Plus politique que ses pairs, un peu vite persuadés que le Premier consul était un crypto-royaliste, Frotté se méfiait. Ni les pourparlers engagés par Bonaparte, ni ses tentatives de séduction n’eurent de succès auprès de lui. Ces réticences firent du chef normand l’homme à abattre.

Fin janvier 1800, Bourmont, commandant en chef du Maine, et Cadoudal en Bretagne, se résolurent, militairement vaincus, à négocier, convaincus, au demeurant, de pouvoir très vite reprendre les armes. Ils se trompaient. En fait, les chouanneries ne se relèveraient pas de cette pacification, accompagnée, enfin, d’engagements que le gouvernement entendait tenir concernant la question religieuse.

Lucide, Frotté le comprenait. Il ne se résolut à négocier que début février 1800.  Lorsque, le 15, accompagné de ses principaux officiers, il se rendit à Alençon pour traiter, munis de sauf conduits ; tous furent, au mépris du droit de la guerre, arrêtés et fusillé le 18, au terme d’une parodie de procès.

En mars, persuadé que l’assassinat de Frotté valait tous les avertissement, Bonaparte reçut les commandants royalistes de l’Ouest, usa de promesses et de menaces afin d’éviter de les voir rallumer la guerre civile. L’opération fonctionna, sauf sur Cadoudal. Entiché de noblesse, Bonaparte, aimable avec les gentilshommes, n’avait pas jugé bon de l’être avec ce roturier. Puis, prévenu qu’il avait gravement offensé une personnalité essentielle, il l’avait revu, en tête à tête, pour tenter de l’acheter, ou l’effrayer, attitudes également étrangères à Georges, lequel était sorti de l’entretien très en colère, avouant s’être retenu de « saisir le petit homme » entre ses bras de colosse et de « serrer, serrer à l’étouffer ! » Tous les autres pouvaient bien lâcher, se laisser circonvenir par des places, des gratifications, le Breton, lui, n’avait qu’un but : relancer la chouannerie une quatrième fois. En avril, il réussit à rejoindre Londres où les Princes l’accueillirent avec un immense soulagement : il en restait au moins un qui ne les abandonnait pas !

Les Anglais, inquiets de l’ascension de Bonaparte, avaient promis leur aide. Et Cadoudal posé une condition : qu’Artois ou ses fils prennent la tête du mouvement. C’était la seule chance de mobiliser les hommes. Le Prince accepta. Georges avait, le 3 juin, regagné la Bretagne pour préparer le soulèvement. Il n’eut jamais lieu : le 14, à Marengo, Bonaparte emportait une victoire si décisive qu’elle fit basculer la majorité de l’opinion française, royalistes compris, de son côté, et incita les Anglais à se retirer de l’affaire.

Les Bretons refusèrent d’en faire autant. Pierre Mercier, lieutenant et meilleur ami de Georges, afin d’interdire au Premier Consul de se targuer d’une pacification, lança alors  la chouannerie à volonté ». La pratique, expérimentée déjà entre deux insurrections, consistait à maintenir l’ennemi en état d’insécurité permanent. Cela ne menait pas loin et, les bavures se multipliant, donnait au gouvernement motif à accuser tous les chouans de brigandage.

Cadoudal eut alors l’idée d’enlever Bonaparte, persuadé que, sans lui, le régime s’effondrait. Dans ce but, il envoya des officiers à Paris étudier les moyens d’organiser ce rapt. L’ennui étant que ces hommes décidèrent, de leur propre chef, non d’enlever le chef de l’État mais de le tuer…

Le soir du 24 décembre 1800, ils organisèrent, dans la rue Saint-Nicaise, à Paris, que le chef de l’État devait emprunter pour se rendre à l’opéra, un attentat à la voiture piégée. La bombe explosa, certes, tuant une dizaine de passants et en blessant trente autres, mais trop tard : Bonaparte était déjà passé …

Il ne faudrait pas longtemps à Fouché, ministre de la police, pour prouver la culpabilité des royalistes. Sa propagande se servirait habilement de l’événement, au demeurant injustifiable, pour discréditer ces chouans obstinés prêts à assassiner des innocents. Louis XVIII condamna les auteurs de cet acte inqualifiable. Seul échappé aux recherches, le dernier responsable de l’attentat, le chevalier de Limoëlan, malade de remords, entrerait dans les ordres et mourrait, prêtre, en odeur de sainteté, aux États-Unis …

Jamais ni Bonaparte ni l’opinion n’exonéreraient Cadoudal de ce drame. Promu ennemi public numéro 1, le général du Roi devint l’homme à abattre. Pour cela, la police consulaire ne reculerait devant rien.

Réduit à l’impuissance, traqué, mais nullement résigné, Cadoudal, en juin, passa en Angleterre. Même l’Église lâchait les chouans ; l’annonce du concordat à venir avait fait basculer les curés, oublieux, du côté de Bonaparte. Et les populations, sans lesquelles aucune guérilla ne se maintient, abandonnaient, elles aussi, rassurées par le retour de leurs prêtres et de la messe.

Les Anglais le reçurent, parce qu’il pouvait peut-être encore être utile, mais lui intimèrent de se tenir tranquille : ils négociaient la paix d’Amiens et ne voulaient pas la compromettre en accueillant un « terroriste » qui avait voulu tuer le Premier Consul.

La reprise des hostilités, au printemps 1803, changea la donne ; Londres s’avisa que les chouans pouvaient encore servir. Cette idée d’enlèvement du Premier Consul n’était pas si mauvaise. Le gouvernement anglais décida de fournir au Breton les moyens de ce « coup essentiel ». Jusqu’à quel point Bonaparte et Fouché, qui avaient besoin, pour imposer le passage du Consulat à l’Empire, d’inventer des menaces contre la vie de Napoléon, manipulèrent-ils les services britanniques ? Il est impossible de le dire mais il est probable que, quand Cadoudal débarqua, le 23 août 1803, en Normandie, il était repéré, suivi, surveillé ; ses amis aussi. Comme il le dirait, après son arrestation, il avait « voulu rendre un roi à la France », il lui aurait finalement « donné un empereur » …

Le coup essentiel exigeait la complicité du général Moreau, fervent républicain, mais breton et opposant déclaré de Bonaparte qui eût assumé l’intérim du pouvoir. Il refusa. Cela rendit caduque l’entreprise.

Bonaparte n’attendit pas davantage pour lâcher sa police sur les planques des chouans. Entre le 3 février, date à laquelle on arrêta et tortura le domestique de Georges pour tenter de lui faire avouer la cache de son maître, et la capture de Cadoudal, le 9 mars 1804, un mois suffit à prendre tous les royalistes impliqués dans la conspiration. Et à liquider le duc d’Enghien, accusé à tort d’être « le prince » attendu par les conjurés. Les anciens régicides avaient besoin de voir Bonaparte avec le sang des Bourbons sur les mains avant de lui laisser le sceptre impérial.

Le compte des chouans était bon, ils le savaient. Ils connurent un procès très médiatique dont le verdict, sans surprise, se solda par vingt condamnations à mort. Napoléon se décida à faire preuve d’une magnanimité relative et, sollicité par ses proches, accorda, non sans se faire prier, huit grâces, presque toutes à des gentilshommes dont il désirait ménager les familles. Les autres périraient.

Sauf si Cadoudal acceptait de s’humilier à son tour pour sauver sa tête et celles de ses amis. Il refusa en disant :

« Le bougre ! Il veut nous avilir avant de nous assassiner ! »

Potius mori quam foedari, plutôt mourir que se salir, proclame la devise de Bretagne. Les derniers combattants royalistes l’avaient faite leur. Ils ne tentèrent pas de marchander misérablement leur peau. Le 25 juin 1804, Georges montait sur l’échafaud parisien, accompagné de onze de ses amis, en récitant le chapelet.

Son trépas marqua la fin de la chouannerie, même si quelques chefs, et quelques hommes, de moins en moins nombreux, traqués, massacrés s’ils étaient pris, pour l’honneur, par fidélité, s’acharneraient, jusqu’aux derniers instants de l’Empire, à maintenir, symboliquement, une insurrection résiduelle dans l’Ouest.

Certes, jamais les chouanneries n’auront réussi à vaincre. Au moins auront-elles donné au monde une leçon de courage et de fidélité dont l’histoire a laissé peu d’exemples.

Anne Bernet


Les autres contributions du symposium international de Tokyo sur la Révolution paraîtront prochainement :

2 réflexions sur “1792-1804 : Chouanneries, une guerre de la fidélité. Contribution au Symposium international de Tokyo sur la Révolution (13-14 juillet 2019)

  • 19 août 2020 à 08:23
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    Je ne crois vraiment pas que le Roi Louis XVI fut prêt à verser quelque sang que ce soit, mais Il avait sans doute voulu éviter d’en verser

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  • 20 août 2020 à 16:05
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    Bonjour Dominique Pellier !
    Notre pauvre roi avait agi en chrétien, en refusant de faire verser le sang lors de la funeste journée du 10 août 1792… Humainement, c’est tout à son honneur, mais politiquement et pour le salut du royaume, hélas ce fut une mauvaise décision ! Les terroristes et les extrémistes n’ont fait aucun cadeau : ils massacrèrent les courageux Gardes Suisses et les derniers fidèles restés près du roi…

    Je trouve qu’il y a une fort triste similitude entre Louis XVI, Nicolas II de Russie et le Shah d’Iran… Ces trois monarques, bien mal entourés et encore plus mal conseillés, ont connu quasiment le même sort (le Shah a pu quitter son pays), et leurs États connurent la ruine et la désolation révolutionnaire.

    Sans doute un prince, à un moment donné, ne devrait pas fléchir et donner les ordres difficiles afin de sauver leur pays, même si pour cela la violence s’exercera contre quelques uns, ce qui vaut mieux que la violence révolutionnaire subie par (presque) tous ?

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