[CEH] Les mariages franco-espagnols de 1615 et 1660, par Joëlle Chevé. Partie 3 : Il faut que le pouvoir s’unisse à la tendresse

Les mariages franco-espagnols de 1615 et 1660
ou le deuil éclatant du bonheur

Par Joëlle Chevé

► Partie 1 : Le trône met une âme au-dessus des tendresses

► Partie 2 : L’orgueil de la naissance a bien des tyrannies

Partie 3. Il faut que le pouvoir s’unisse à la tendresse

Pour Anne d’Autriche, le modèle conjugal incarné par le couple aimant et fidèle de Philippe III et Marguerite d’Autriche, a joué un grand rôle dans son manque de répugnance à épouser un inconnu. L’exemple de ses parents, de leur amour réciproque et de leur affection familiale, la certitude qu’elle peut compter sur leur tendresse et leur attention, même si ce n’est plus que par lettres interposées, lui font espérer le meilleur de sa soumission à ce mariage. Toute son éducation la dispose à devenir une bonne épouse et une bonne mère. Quant à Louis XIII, orphelin de père et privé d’affection maternelle, il attendait probablement beaucoup, lui aussi, de cette union. Lors du voyage d’Anne pour le rejoindre à Bordeaux où leur mariage doit être célébré, il se conduit en adolescent amoureux, cherchant incognito à l’apercevoir dans son carrosse et ne résistant pas à dévoiler son identité en lui criant : « Je suis le roi, je suis le roi… »

On en sait moins encore sur les espérances sentimentales d’Élisabeth. Elle a été plus choyée que son frère par Marie de Médicis mais comme lui, elle a subi, quoique de loin car élevée elle aussi à Saint-Germain et non au Louvre, les disputes violentes de ses parents à propos des infidélités d’Henri IV et des insolences de ses maîtresses envers son épouse. Mais que lui a-t-on dit du prince des Asturies sinon qu’il est Habsbourg jusqu’au bout des ongles, prognathisme compris, que c’est un grand chasseur devant l’Éternel et qu’il n’attend qu’elle pour devenir un homme et un grand roi ? Pour la première proposition, il faudra attendre cinq ans, car tous deux sont encore trop jeunes pour consommer le mariage et il ne semble pas qu’ils aient été obligés d’obtempérer dès le soir de leurs noces comme ce fut le cas pour Anne d’Autriche et Louis XIII avec les conséquences dramatiques que l’on sait. Il est vrai que Philippe III est toujours en vie et que l’urgence est donc moindre en France de « fabriquer » un héritier ! Pour la seconde, il lui faudra attendre les trois dernières années de leur vie commune, celles où, débarrassée des favoris, elle est pour Philippe IV une partenaire politique, une conseillère écoutée et une reine adorée de son peuple. Sentimentale, elle l’a été sans doute, si l’on en croit l’anecdote la montrant en 1623 complice du prince de Galles venu demander la main de l’infante Maria qu’il na jamais vue et à laquelle il souhaite faire sa cour en privé, Élisabeth — devenues Isabelle — orne le bras de sa belle-sœur d’un ruban bleu pour qu’il la reconnaisse au cours d’une promenade dans un jardin de la casa del Campo. On dit même qu’elle n’aurait pas été insensible aux avances du comte de Villamediana qui, lors d’un tournoi, arbore sur sa bannière la devise suivante : « Mes amours sont royales. » Au cours de la joute, Isabelle admire la précision avec laquelle il vise son adversaire. « Oui, répond Philippe IV, mais il vise trop haut ». Fou d’amour, le comte fait mettre le feu au théâtre du palais de l’Aranjuez pour pouvoir jouer les sauveurs en ravissant Isabelle aux flammes ! La rumeur ajoute qu’après cet exploit, le roi aurait fait poignarder le comte de Villamediana dans son carrosse, sous les yeux de son favori, dom Luis de Haro.

On le voit, la marge de manœuvre d’une reine coquette est très étroite en Espagne, mais après tout elle l’est tout autant en France, si l’on songe à l’épisode des amours manquées entre Anne d’Autriche et le duc de Buckingham. La jalousie et la crainte d’un héritier illégitime justifient assez ces précautions contre l’infidélité de l’une ou l’autre reine, sauf que la première, Isabelle, quasiment séquestrée par le comte duc Olivares et son épouse, est enfermées dans sa fonction reproductrice, tandis que son mari la trompe, jusqu’à l’écœurement, jusqu’à poursuivre des nonnes dans leur couvent… Quant à la seconde, Anne d’Autriche, totalement négligée par un époux froid et distant, elle n’aura que plus de vingt ans après son mariage le bonheur d’être mère. Pour les deux épousées de 1615, quels qu’aient été leurs rêves, le réveil a été brutal et le chemin conjugal hérissé de difficultés. Curieusement, cependant, elles fomentent pour leurs enfants, Louis XIV et Marie Thérèse, une union identique à celle qu’elles ont contractée, quant aux critères de naissance, d’homogamie dynastique, de parité d’âge, d’espérance de paix. Mais s’ajoute à ces ingrédients « classiques », une idée inédite, qui n’est habituellement pas formulée dans les attendus des mariages dynastiques, mais qui l’est ici explicitement et présentée comme une condition préalable et nécessaire : la recherche du bonheur.

Marie-Thérèse d’Autriche, fille de la reine Isabelle, en fait la confidence à quelques dames de son entourage, lors de son arrivée en France en 1660 :

« (…) La reine sa mère, fille de France, lui avait souvent dit que pour être heureuse il fallait être reine de France, et qu’elle voulait la voir porter cette couronne ou porter un voile. »[1]

De quel bonheur s’agit-il, à une époque où le sentiment tragique de l’existence condamne les pécheurs à dédaigner les plaisirs terrestres pour ne songer qu’à leur salut ? L’infante a reçu une éducation à la hauteur de cette ambition sous la férule de l’austère comtesse de Paredes[2]. Celle-ci est une amie d’Isabelle qui lui a confié sa fille par testament à la veille de sa mort en 1644, afin qu’elle la prépare à un avenir de dévotion et de soumission, en lui forgeant une armature spirituelle et morale sans faille. Toutefois, au-delà de la discipline de fer qu’elle juge nécessaire à l’accomplissement de sa fille, le bonheur qu’elle lui souhaite en France est probablement inspiré par l’image qu’elle a gardée de sa propre mère, Marie de Médicis. Lorsqu’Isabelle la quitte en 1615, la régente est alors toute puissante. Elle a mis provisoirement au pas les grands du royaume, donne des fêtes splendides, édifie le palais du Luxembourg et marie ses filles aux plus puissants souverains d’Europe. A cette vision s’ajoute sans doute la nostalgie d’une cour française où règne la mixité, où les femmes mènent le jeu de la cour, les conversations, les divertissements, et où la galanterie a droit de cité jusqu’à l’excès parfois… du moins selon les observateurs étrangers. Autant d’images fortes, de souvenirs et de nostalgies qui l’ont conduite à rêver pour sa fille un mariage français, au-delà des avantages politiques qu’il pourrait procurer à l’Espagne.

Anne d’Autriche, compte tenu du fait que les sources sont plus abondantes à son sujet, a également la ferme volonté de réussir le mariage de son fils en conjuguant les impératifs de sa naissance et de sa puissance avec les battements son cœur. Nul doute qu’elle aurait applaudi à ces vers de Pulchérie :

« Il faut que le pouvoir s’unisse à la tendresse,
Et que le plus haut rang mette en leur plus beau jour
La grandeur du mérite et l’excès de l’amour. »

Elle n’a pas eu un mariage heureux, ni sur le plan sexuel, ni sur le plan sentimental, mais elle est décidée, à la lumière de son expérience, à faire tout ce qui est en son pouvoir pour que celui de son fils le soit. Son amour maternel, très passionné, est inhabituel à une époque où il n’est pas d’usage de le manifester avec autant d’intensité. Relisons Mme de Motteville :

« Il semble que la reine était née pour rendre son amitié[3] le roi son mari le plus heureux du monde : et certainement il l’aurait été s’il avait voulu l’être ; mais cette fatalité qui sépare presque toujours les cœurs des souverains, ayant éloigné de la Reine celui du Roi, l’amour qu’elle n’a pu donner à ce prince, elle le donnait à ses enfants et particulièrement au Roi son fils qu’elle aime passionnément.[4] »

À ce Dieudonné tant aimé, elle veut offrir les chances qu’elle n’a pas eues, dont une que sa condition de femme ne lui aurait d’ailleurs pas autorisée : la sexualité avant mariage. Le souvenir du jeune souverain de quinze ans, Louis XIII, sommé le soir de ses noces d’honorer son épouse, s’y efforçant et n’y parvenant pas, à sa grande honte et à la confusion totale d’Anne d’Autriche, le tout suivi de quatre années d’abstinence, sont encore très présents à son esprit. En 1654, elle confie donc l’initiation de Louis XIV — il a seize ans — à sa première femme de chambre et confidente, Mme de Beauvais, qui, à cette époque, n’a rien de la vieillarde chassieuse et borgne que la postérité a retenue.

« C’était, écrit Saint Simon, (…), une créature de beaucoup d’esprit, d’une grande intrigue, fort audacieuse, qui avait eu le grappin sur la reine mère et qui était plus que galante. On lui attribue d’avoir la première déniaisé le roi à son profit, qui a toujours eu de l’amitié pour elle et pour les siens. »[5]

Rassurée sur les capacités de son fils à se reproduire et très éloignée de vouloir en faire un libertin, Anne ne songe plus dès lors qu’à lui donner une épouse digne de lui et qui fera son bonheur et réciproquement. Elle est consciente des erreurs que le quasi abandon dans lequel l’a laissée Louis XIII lui a fait commettre et elle sait aussi ce qu’à coûté à sa vie conjugale la présence d’une belle-mère, Marie de Médicis, jalouse de sa beauté et de l’influence qu’elle pourrait prendre sur son fils, et résolue à ne pas lui laisser la place qui lui revenait, c’est-à-dire la deuxième après le roi ? N’a-t-elle pas inventé pour elle le titre de reine-infante ? Devenue régente, Anne d’Autriche a le pouvoir de décider de celle qui conviendra le mieux à son fils. Elle est, nous l’avons vue, tout aussi imbue que les autres princesses Habsbourgs de la grandeur de sa race et de celle des Bourbons, mais elle a compris aussi qu’un renchaînement d’alliances entre les deux dynasties ne servirait à rien s’il n’était assorti d’une admiration et d’une confiance mutuelle entre son fils et son épouse et d’une tendresse fondée sur une harmonie physique et sur un amour commun de leurs enfants. Sa nièce, Marie-Thérèse, belle, pieuse et élevée avec affection par son père et selon ses principes et des modèles qui ont été les siens lui paraît, à juste titre, la belle-fille idéale. Il ne faut pas attendre d’Anne d’Autriche un sentimentalisme qui lui aurait rendu acceptable le mariage de son fils avec une Marie Mancini. Elle souffre de le voir souffrir lors de leur séparation, mais ce n’est pas ce bonheur là qu’elle souhaite pour lui mais le bonheur que se doit un roi, celui-là même que Pulchérie conçoit pour Léon :

« Je vous aime et non point de cette folle ardeur
Que les yeux éblouis font une maîtresse du cœur,

Non d’un amour conçu par les sens en tumulte
À qui l’âme applaudit sans qu’elle se consulte

Et qui ne concevant que d’aveugles désirs
Languit dans les faveurs et meurt dans les plaisirs ;

Ma passion pour vous généreuse et solide
A la vertu pour âme et la raison pour guide,

La gloire pour objet et veut sous votre loi
Mettre en ce jour illustre, et l’Univers et moi. »

Louis XIV, on le sait, entre avec quelque réticence dans le projet maternel et doit convoquer pour s’y soumettre toutes les ressources de son amour filial, de son orgueil dynastique et de sa prise de conscience de son métier de roi. Reste qu’Anne d’Autriche veut plus qu’une belle-fille qui soit « de son sang de tous les côtés ». Elle veut le bonheur personnel de son fils et elle est convaincue qu’il passe aussi par celui de sa belle-fille. Aucune épouse n’a été autant vantée auprès de son futur époux, attendue avec autant d’impatience et entourée d’autant de bienveillance dès son arrivée, que Marie-Thérèse d’Autriche. La reine mère lui réserve des ménagements inédits en ne précipitant pas la nuit des noces et en préservant l’intimité des nouveaux mariés. Elle rend Marie-Thérèse plus séduisante aux yeux du jeune roi en l’habillant à la française et veille à ce que rien ne gâche leur harmonie naissante. De son côté, Louis se montre galant et jour même de tous les codes chevaleresques dont il a été nourri. Il n’est pas été convié à la première rencontre entre Philippe IV et Anne d’Autriche, mais pour voir l’infante de plus près, il reste « incognito » plus d’un quart d’heure devant la porte entrebâillée et alors même que tout le monde l’a reconnu ! Et lorsqu’elle embarque avec son père sur la Bidassoa, écrit Mme de Motteville souriant à ce joli souvenir, il galope le long de la rive « le chapeau à la main, d’un air fort galant. Il aurait peut-être couru jusqu’à Fontarabie sans des marias qui l’empêchèrent de passer ». Le roi d’Espagne, de son bateau, le salue très bas tant qu’il put le voir, et la narratrice de conclure :

« En cet instant sa grandeur se cacha sous la galanterie et l’éclat de la pourpre pour cette fois le céda aux premières étincelles de l’amour. »

Il est rare de trouver ce genre de récit à propos de mariages dynastiques qui se résument généralement à l’énoncé des contrats de mariage et à la description des protocoles cérémoniaux et des entrées officielles. A cet égard, le mariage de Marie-Thérèse et de Louis XIV, célébré de surcroît dans un enthousiasme populaire extraordinaire, est un événement rare. Mais ce que n’avait pas prévu Anne d’Autriche et ce qu’elle ne pouvait pas prévoir, ayant été elle-même préservée de cet inconvénient, c’est que Marie-Thérèse serait amoureuse de son mari. Amoureuse, charnellement, sentimentalement, chrétiennement, royalement, totalement ! Et donc, dans l’impossibilité, derrière sa résignation apparente, de comprendre les infidélités de Louis XIV. Ses derniers mots, pour autant qu’ils aient été prononcés, disent assez son désespoir :

« Depuis que je suis reine, je n’ai eu qu’un seul jour heureux. »

Quel fut ce jour ? Peut-être celui de son mariage et de sa première nuit avec celui auquel elle était promise par élection divine et dont les trahisons la renvoyèrent, elle « la plus illustre princesse de l’univers », à la condition d’une femme ordinaire, bafouée, trompée, humiliée. Rien ne l’avait préparé à ce deuil éclatant, sous la pourpre royale, d’un bonheur terrestre que le ciel lui-même semblait lui promettre et qui avait fait de son mariage un rare moment de grâce dans les annales matrimoniales de l’époque moderne. Un deuil éclatant que Mme de Caylus résume admirablement, tout en ne le comprenant pas :

« Rien ne pouvait donc la dédommager de la perte d’un cœur qu’elle croyait lui être dû. »

Joëlle Chevé
Historienne et journaliste


[1] Souvenirs de la marquise de Caylus, op. cit, p. 497.

[2] Dona Luisa Enriquez Manrique de Lara, comtesse de Paredes de Nava.

[3] Terme très fort à l’époque, synonyme d’amour.

[4] Mme de Motteville, op. cit., p. 13.

[5] Saint-Simon, Mémoires, La Pléiade, t. 1, p. 966.


Publication originale : Joëlle Chevé, « Les mariages franco-espagnols de 1615 et de 1660 ou le deuil éclatant du bonheur », dans Collectif, Actes de la XIXe session du Centre d’Études Historiques (12 au 15 juillet 2012) : Royautés de France et d’Espagne, CEH, Neuves-Maisons, 2013, p. 93-114.

Consulter les autres articles de l’ouvrage :

Préface, par Monseigneur le Duc d’Anjou (p. 5).

Avant-propos. Le vingtième anniversaire du Centre d’Études Historiques, par Jean-Christian Pinot (p. 7-8).

De la Visitation au Centre de l’Étoile : quatre siècles de présence religieuse au Mans, par Gilles Cabaret (p. 37-41).

Le baron de Vuorden. De la cour d’Espagne à la cour de France, par Odile Bordaz (p. 43-55).

► La rivalité franco-espagnole aux XVIe-XVIIe siècles, par Laurent Chéron (p. 73-92) :

► Les mariages franco-espagnols de 1615 et de 1660 ou le deuil éclatant du bonheur, par Joëlle Chevé (p. 93-114) :

Consulter les articles des sessions précédemment publiées :

Articles de la XVIIIe session (7 au 10 juillet 2011) : 1661, la prise de pouvoir par Louis XIV

Articles de la XXe session (11 au 14 juillet 2013) : Les Bourbons et le XXe siècle

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