Chretienté/christianophobieLes chroniques du père Jean-François ThomasTribunes

Saint François Xavier et les démons, par le R. P. Jean-François Thomas

De saint François-Xavier, ce qui est surtout célèbre est son infatigable zèle missionnaire et son épopée asiatique. En revanche, la vie mystique de cet Apôtre des Nations est souvent ignorée, et notamment son constant combat avec le diable et ses démons. Plongé dans ce que l’Asie comptait alors de plus idolâtrique, à savoir l’Inde, il ne cessa de combattre des superstitions sanglantes et terrifiantes et cette action contre le mal l’exposa à être attaqué non seulement par les hommes adeptes de ces pratiques païennes mais aussi par les esprits mauvais furieux d’être ralentis dans leur tâche par un tel adversaire. Jusqu’alors, ils avaient possédé un plein contrôle sur ces pays, et, soudain, ils se virent privés d’une partie de leur butin.

Particulièrement affecté par les difficultés rencontrées en Inde, par l’impossibilité de former un clergé du cru, par le mauvais exemple donné par les Portugais chrétiens, il se décida, en 1549, de partir pour le Japon, terre alors vierge de toute présence catholique. Il écrit à saint Ignace de Loyola, le 12 janvier de cette année :

« […] Parce qu’au Japon tous les habitants sont païens et qu’il n’y a ni Mores ni Juifs, que c’est une race très curieuse et désireuse d’acquérir de nouvelles connaissances sur Dieu comme sur d’autres choses de la nature, je décidai avec un grand contentement intérieur de me rendre en ce pays : car, me semblait-il, le fruit que nous ferions pendant notre vie, nous les membres de la Compagnie, pourrait se perpétuer dans ce peuple grâce aux habitants eux-mêmes. »

Ce choix est compris comme une fuite par les administrateurs de Goa qui s’en plaignent au roi. Or François-Xavier est habité par le désir du martyre, par la folie de la Croix. Alors qu’il a tout préparé pour son départ vers le Japon, soudain, pour la première fois, surgit une lutte personnelle avec le Malin, et il se met à douter et à hésiter. Cependant, se reportant à la méditation des Deux étendards dans les Exercices Spirituels, il surmonte la tentation de reculer :

« Mais, depuis, il a plu à Dieu notre Seigneur de me donner à sentir dans l’intime de mon âme qu’il désirait que j’aille au Japon pour le servir en ces régions. Il m’a paru que, si je négligeais d’y aller, je serais pire que les infidèles du Japon. […] L’ennemi se donna bien du mal pour m’en empêcher. Je ne sais ce qu’il appréhende de notre voyage au Japon. »

Il a compris que la lutte n’est plus seulement face aux hostilités humaines, mais qu’elle s’intériorise de plus en plus. Il embarque sur une jonque chinoise dont le nom est — cela ne s’invente pas — Pirate. L’équipage ne cesse d’offrir des sacrifices aux idoles, ceci avant de prendre des décisions guidées par la magie. Le premier obstacle, mais pas le plus important, était certes la mousson, mais le pire était « les nombreux et continuels actes d’idolâtrie et sacrifices que faisaient le patron et les gentils en l’honneur de l’idole qu’ils portaient sur le bateau, sans que nous puissions les en empêcher. Ils jetaient fréquemment les sorts, en lui posant des questions : oui ou non, pourrions-nous aller au Japon ? Les vents nécessaires à notre navigation, continueraient-ils à souffler ? Parfois les sorts étaient bons, parfois mauvais, selon ce qu’ils nous disaient et ce qu’ils croyaient. » Les désastres s’accumulent durant ce long et périlleux périple, la réponse des marins étant alors de multiplier les sacrifices d’oiseaux à leurs idoles. L’Apôtre est attaqué directement par le démon qui se venge ainsi des tourments qu’il endure, mais il reçoit des grâces spéciales pour résister car le diable ne peut pas faire plus de mal que Dieu ne le lui permet. Il ne craint pas le Malin car il se confie en Dieu et ne cède en rien. Il faut lire le détail de cette épreuve dans le récit détaillé qu’il en fit, écrivant une lettre aux jeunes religieux de Goa. Il atteignit donc Kagoshima le jour de la fête de l’Assomption 1549 en compagnie du jeune Paul de Sainte-Foi, un Japonais converti originaire de cette ville.

Pour saint François Xavier, il ne faut pas se tromper d’adversaire. Ce ne sont pas les idolâtres, mais l’Adversaire, celui qui les inspire. Il s’attriste de l’empire si grand de Satan sur les prêtres idolâtres qui conduisent des peuples à leur perte. Comme il se retrouve pratiquement seul sur cette terre japonaise inconnue, il est la proie du Malin qui ne s’intéresse qu’aux saints de grande taille, aux durs à cuire, et qui néglige les petites pointures que nous sommes puisque nous tombons aussitôt dans les pièges les plus grossiers qu’il nous tend. La lutte est ouverte entre l’Apôtre et le diable. Elle ne faiblira pas jusqu’à la mort de François-Xavier quelques années plus tard aux portes de la Chine. Lorsqu’il réalisera qu’il fallait, pour saisir l’âme japonaise, remonter jusqu’à sa source chinoise et donc se rendre dans l’empire du Milieu, il déclarera :

« Nous allons porter la guerre entre les démons et ceux qui les adorent. »

Au Japon, il a tout de suite perçu que les « gens du siècle », la population, ne le contrediraient pas, mais que les bonzes seraient les instruments du Malin pour persécuter la vraie foi. Aussi s’appuie-t-il sur la communion des saints et sur les anges pour gagner la bataille. Il est certain de la possibilité de convertir le Japon, -contrairement à l’Inde-, mais à une seule condition : que la Chine soit convertie d’abord. En cela il est visionnaire, surnaturellement. Si les querelles intestines qui surgiront plus tard au sein de l’Église n’avaient pas mis un frein définitif à la conversion de la Chine, le Japon serait aujourd’hui un jardin de la foi.

Ce face à face avec les armées de Satan, d’abord intérieur, le purifie. Il confiera à saint Ignace, dans une lettre du 29 janvier 1552 :

« Jamais je ne pourrais assez dire tout ce que je dois aux Japonais, car, grâce à eux, Notre-Seigneur me donna une profonde connaissance de ma malice infinie. En effet, vivant hors de moi-même, je ne connaissais pas les misères sans nombre que j’avais en moi jusqu’au moment où je me suis vu au milieu des épreuves et dangers du Japon. »

Et le lendemain, il écrit au Père Rodriguès cette phrase qui signe sa sainteté : « Demandez à Dieu notre Seigneur qu’il me donne la grâce d’ouvrir le chemin aux autres, puisque moi je ne fais rien ! » No hago nada ! Alors qu’il s’est éloigné des faux chrétiens qu’étaient les Portugais commerçants de l’Inde, il a dû affronter l’Ennemi et descendre encore plus bas dans l’humilité et la découverte de son imperfection. Pourtant, il n’avait cessé de reconnaître son péché, mais sans ce dépouillement radical qui se produira au Japon.

Lorsqu’il repart de cet archipel, pour conquérir la Chine au Christ, il s’engage sur la dernière étape : il n’atteindra pas la Chine continentale, bloqué sur la petite île de Sancian en face des côtes de Canton, y rendant son âme en 1552. Ce ne fut pas un échec, une défaite, mais la victoire de cette âme de feu sur tout ce qui demeurait comme passions en lui.

P. Jean-François Thomas, s. j.

 

 

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