Foi et sainteté, par le P. Jean-François Thomas

Du pays guarani de Corrientes, dans l’actuelle Argentine, nous vient ce poème :

« L’homme qui cherche à se tromper/ Quel châtiment lui infliger ?/ Laisse-le donc se tromper, l’ami/ Le pire des châtiments, c’est lui ! » (trad. par Erick Audouard).

Dès l’origine de l’histoire, l’homme fut à lui-même son propre châtiment, ceci par manque de foi en la Parole de Dieu et en ses promesses au cours des âges. Lorsque nous expulsons Dieu de notre cour, afin de rester entre nous, les ennuis commencent car nous ne pouvons que tourner en rond, nous contempler nous-mêmes et patauger dans notre fange en la regardant comme un tapis de roses odorantes. Sans Dieu, nous ne pouvons pas faire des miracles, même si nous sommes convaincus que nous sautons d’exploit en exploit puisque notre science et notre technique nous le laissent croire, bien manipulées par le Malin dans les coulisses. Les choses divines sont inaccessibles sans la présence et l’aide de leur auteur. Celui qui vit de foi est tout simplement l’homme qui ne se retrouve pas face à lui-même pour se contempler avec satisfaction, mais celui qui se perd en Dieu et qui n’agit — car la mystique devient dans ce cas action — que parce qu’il en est Dieu. Le saint vivra avec plus de perfection cet état. Soeren Kierkegaard, certes pasteur luthérien mais souvent avec des accents catholiques, écrit que « personne ne peut aider, personne ne peut comprendre celui qui entre dans l’étroit chemin de la foi ». Laissons de côté la critique qui jugera cette affirmation excessive pour en reconnaître le bien fondé car il saute aux yeux que tel est le résumé de la vie publique de Notre Seigneur : seul, abandonné, incompris. Sa famille humaine L’a regardé comme un fou, et même sa sainte Mère, pourtant emplie du Saint-Esprit, ne saisit pas la signification de ses paroles lors de l’épisode où le jeune adolescent Jésus est retrouvé au Temple. Il est normal que se produise ce court-circuit entre l’âme croyante et sainte, et l’intimité avec Dieu car la grandeur de Dieu est telle que le trop-plein de lumière plonge dans l’obscurité. Seuls les sots et les prétentieux peuvent prétendre qu’ils connaissent Dieu face à face. Saint Thomas d’Aquin, quelques mois avant sa mort, recevra une révélation d’une telle densité qu’il décidera de ne plus rien écrire et de considérer son œuvre comme paille car ses réflexions théologiques n’étaient rien en comparaison de cette grâce reçue. Aristote, déjà, écrivait dans le second livre de sa Métaphysique :

« En effet, de même que les yeux des chauves-souris sont offusqués par la lumière du jour, de même l’intelligence de notre âme est offusquée par les choses qui portent en elles la plus éclatante évidence. »

Cette évidence qui s’impose aux saints sans partage est Dieu.

L’origine de la foi est moins la conscience du péché — n’en déplaise à certains théologiens ou historiens — que la conscience de la mortalité et l’angoisse qu’elle engendre. La foi n’éteint pas cette angoisse mais elle l’éclaire et elle la protège contre le double danger de se perdre dans l’activisme terrestre ou dans une inquiétude qui provient du diable. La foi, ou tout au moins le sentiment religieux, est un mouvement naturel, inscrit en chacun puisque liée à la réflexion sur la mort et à la découverte de sa finitude. Ensuite, il est bien sûr nécessaire de recevoir la grâce  pour découvrir la vérité de la Révélation. L’irréligiosité contemporaine en Occident se pique d’être autonome puisque libérée des dogmes et de la doctrine chrétienne. Pourtant, elle n’est que religiosité naturelle viciée, déformée, travestie dans l’erreur et le blasphème. Leonardo Castellani, dans sa Lettre à Barletta de 1953 note justement ceci :

« […] Les sentiments élémentaires, tout comme les corps simples, ne peuvent être détruits. La religiosité naturelle est à présent retournée et déviée sous des formes d’idolâtrie aussi conventionnelles qu’inaperçues comme telles. Un monde où l’homme s’agenouille devant l’œuvre des mains de l’homme est idolâtrique de fond en comble. »

Contrairement à l’idée constamment et régulièrement répandue, le danger que court le monde moderne ne provient pas de la menace, réelle, de l’islam, mais de lui-même dans son culte idolâtrique. L’islam, parasitaire par essence, ne fait et ne fera que combler un vide, celui creusé par une société sans Dieu qui se mire d’aise dans le miroir qu’elle a façonné.

Depuis la Renaissance, et prenant sa vitesse de croisière au siècle de Lumières, l’homme a peu à peu refusé le paradoxe de la foi que les mystiques exprimeront sans timidité comme la lumière de la foi et, dans le même temps, la nuit obscure de la foi. Les petits enfants ne sont pas mal à l’aise ou en rébellion devant les dogmes complexes et paradoxaux. Notre Seigneur nous entretient dans ce paradoxe, par exemple lorsqu’Il proclame qu’il faut mourir et naître de nouveau à la fois, laissant Nicodème perplexe. Voilà pourquoi les saints n’ont pas peur d’affirmer qu’ils sont les plus grands pécheurs de la terre, comme le disait de lui-même saint François d’Assise. Cela nous semble être contradictoire, illogique, alors qu’il s’agit de la vérité et de la sagesse de Dieu. Notre péché ne se limite pas à nos petits et gros péchés personnels, mais il est lourd aussi du péché originel, et, par solidarité dans la nature humaine, de tous les péchés du monde. Le saint sait qu’il porte tout cela et qu’il doit faire pénitence pour tous. Telle était la conviction du saint Curé d’Ars qui prenait sur lui les rétributions de tous les pénitents qui passaient dans son confessionnal. Les saints ne peuvent pas,  ne veulent pas comprendre ce que le monde tient pour intelligent et raisonnable. Ce qui caractérise le catholique, et, à un degré ultime le saint, c’est l’absence de répugnance pour l’absurde, selon une expression de Castellani. La crise moderniste dans l’Église, crise qui se poursuit sous des formes multiples, a justement ses racines dans le rejet de l’absurde par certains théologiens, très influencés par le protestantisme qui est, par lui-même, un système qui se veut uniquement rationnel et qui a détruit tout ce qui était considéré comme religiosité de l’absurde. Aujourd’hui, à force de rabotages, de suppressions, de mises en doute, le catholicisme risque d’être un arbre mort, dépouillé de toute sa doctrine et de ses rites.

Le saint nous fait savoir, par sa vie, dans la pratique et non point par une théorie, que la foi est crucifiante puisque paradoxale. L’esprit est crucifié, et l’âme, et l’intelligence : Crux intellectus. Leonardo Castellani, vivement, secoue notre torpeur :

« Pensez-vous que tous ces croyants qui vivent dans la foi comme des poissons dans l’eau, à l’aise et sans tracas, perpétuellement béats, suintant la satisfaction par tous leurs pores comme des pucerons le sucre, soient de grands croyants ? Leur foi vient juste de naître, c’est une “dévotion sensible” qui doit passer au crible de la “nuit obscure” — sinon dans cette vie, dans l’autre. »

Charles Péguy pensait à cela lorsqu’il dénonçait « les âmes habituées » dans sa Note conjointe sur la philosophie de M. Descartes :

« Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. On a vu les jeux incroyables de la grâce et les grâces incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on a pas vu tremper ce qui était habitué… »

Le saint se moque des consolations qui stagnent dans les facultés sensibles. Il épouse la lutte et l’obscurité, sachant qu’il débouchera ainsi dans la Lumière.

P. Jean-François Thomas, s. j.

Une réflexion sur “Foi et sainteté, par le P. Jean-François Thomas

  • 15 août 2021 à 9h02
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    Des voyants qui ne veulent pas être identifiés ont reçut un message du Sacré-Coeur, qui remonterait à Noel 2020 : ils m’ont demandé de faire passer le message que N.S. Jésus-Christ voudrait que nous apportions tous les Royalistes au Sacré-Coeur, espoir et salut de la France.

    Faut-il rassembler tous les Royalistes autour du Sacré-Coeur, espoir et salut de la France ? faut-il augmenter les prières ? faut-il mutiplier la présence du Sacré-Coeur sur nos drapeaux ?

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