Les fondamentaux de la restauration (9) – Chap. VI : Le salut est dans le retour de la paix sociale

saint louis

Les fondamentaux de la restauration – 9

Mgr Henri Delassus, L’Esprit familial dans la maison, dans la cité et dans l’État, Société Saint-Augustin, Lille, 1911.

Chapitre VI – Le salut est dans le retour de la paix sociale

« On demandait un jour à Socrate, quel remède il convenait d’apporter aux maux dont les Grecs souffraient. Il répondit : « Les Grecs doivent faire ce qu’ils faisaient à l’heure où ils étaient heureux et prospères. » Léon XIII a dit de même : « À qui veut régénérer une société quelconque en décadence, on prescrit avec raison de la ramener à ses origines ». Aux origines, aux heures de prospérité et de bonheur, les diverses classes de la société avaient basé leurs rapports sur les sentiments qui régnaient au foyer familial et qui, rayonnant de proche en proche, avaient fini par constituer la nation. »[1]

Mgr Delassus analyse ici les conditions de la paix sociale et rappelle un mouvement naturel – et bon, en général – de tous les hommes et de tous les âges : aller chercher dans la sagesse des anciens jours – des anciens jours prospères, évidemment – les enseignements nécessaires pour réparer ce qui ne va plus aujourd’hui.

Ce retour aux origines prospères est, à proprement parler, le mouvement de « réformation ». Réformer, re-former, c’est retrouver l’esprit d’antan, qui permettait de produire tant de bons fruits ! Pour nous, Français, rien de plus facile ! Il suffit de puiser dans notre histoire hautement chrétienne pour retrouver le génie chrétien en politique et pour revenir à Notre Seigneur et à la longue tradition apostolique. C’est dans la sagesse des siècles passés que nous nous reformerons dans la foi, que nous nous convertirons !

Précisons néanmoins que tout retour aux sources n’est pas forcément bon. Il peut servir à justifier les pires choses ! Les révolutionnaires et leurs prédécesseurs (les Lumières et les humanistes) prétendirent revenir aux sources antiques, sans la Lumière de la révélation ! Ce fut évidemment une régression immense, avec un retour au monde païen, ignorant volontairement le nouvel habit du Christ et cherchant à tirer un trait sur les siècles chrétiens.

D’où l’importance de l’incise de Mgr Delassus, « Aux origines, aux heures de prospérité et de bonheur » : il s’agit d’imiter les bonnes époques ; pas forcément les premières, d’ailleurs. Nous n’imiterons jamais Adam, qui fauta devant Dieu. C’est pourtant l’origine de notre temps ! Nous suivrons Notre Seigneur, qui est l’Origine de toute chose, Créateur et Source de Vie.

Pensons aussi à tous ces pays plus ou moins païens ou apostats, dont les origines sont obscures ou mauvaises (les puritains aux États-Unis par exemple, ou Mahomet en Islam), ou prospères mais si médiocrement humains (victoires, massacres, gloire et esclavage). Là, le retour aux origines nécessite encore plus la foi chrétienne et la sagesse qu’elle engendre pour distinguer ce qui est imitable et ce qui est mauvais.

Pour pouvoir trouver dans son passé les bons principes politiques pour restaurer la société, encore faut-il avoir le discernement fondé sur les bons principes universels, qui ne se trouvent que dans la Foi catholique.

Mgr Delassus, dans ce retour aux origines – peut-être cédant à la mode du temps de « l’âge d’or » du bon sauvage ou des Grecs -, veut avant tout souligner l’importance de la famille comme fondement de la société et des relations politiques : dans le foyer, tous les éléments de l’État sont déjà là !

 « Le régime administratif n’a aucune racine dans les âmes ; il est fait tout entier de règlements rigides, appliqués par des hommes qui ont l’inflexibilité de la machine dont ils ne sont que les rouages. La machine administrative courbe tout, broie tout, même les consciences ; mais il ne peut manquer de lui arriver ce qui arrive à toute machine, un jour ou l’autre elle volera en éclats. Déjà se font entendre de toutes parts et en toutes choses de sinistres explosions, avant-coureurs de la catastrophe finale. »[2]

Face à la sagesse immémoriale de la famille, nous avons l’administration et tous ses pendants technocrates, mécaniques, robotiques et déshumanisants, désincarnés encore. Nos contemporains le subissent trop cruellement pour qu’il soit utile de s’y étendre longuement – imaginez-vous que, déjà à l’époque de Mgr Delassus, ce régime administratif paraissait scandaleux, alors que de notre temps il semble encore dérisoirement faible : que de libertés dans la France de jadis !

Concentrons-nous sur la citation suivante, qui est terrible en un certain sens, mais essentiel, car vraiment actuel :

« Aurons-nous le sort des anciennes sociétés ? Disparaîtrons-nous dans ce désastre ? Ou pourrons-nous nous reconstituer ? Le christianisme nous offre des ressources que le paganisme ne connaissait point. Il a su recueillir les débris des civilisations antiques, et les animant de son esprit, il a fait surgir de ces ruines la civilisation moderne. Pourra-t-il la restaurer et nous rendre la vie ? Assurément il le peut, si nous le voulons. Il est la source pure de la charité, c’est-à-dire du plus puissant principe générateur des affections réciproques, du dévouement, du respect, de la fidélité, de tout ce qui assure la stabilité, de tout ce que nos aïeux avaient renfermé dans ce mot « la paix ». Saint Denis l’Aréopagite, dont les idées curent sur le moyen âge une si grande influence, dans son livre Des noms divers, l’a chantée en ces termes : « Et maintenant honorons par la louange de ses œuvres harmoniques la paix divine, qui préside à toute alliance. Car, c’est elle qui unit les êtres ; qui les concilie et produit entre eux une parfaite concorde ; aussi, tous la désirent, et elle ramène à l’unité leur multitude si diversifiée ; combinant leurs forces naturellement opposées, elle place l’univers dans un état de régularité paisible. » C’est par leur participation à la paix divine, que les premiers d’entre les esprits conciliateurs sont unis avec eux-mêmes d’abord, puis les uns avec les autres, enfin avec le souverain auteur de la paix universelle ; et que, par un effet ultérieur, ils unissent les natures subalternes avec eux-mêmes, cl entre elles, et avec la cause unique de l’harmonie générale… De cette sublime et universelle cause, la paix descend sur toutes les créatures, leur est présente, et les pénètre en gardant la simplicité et la pureté de sa force ; elle les ordonne, elle rapproche les extrêmes à l’aide des milieux, et les unit ainsi comme par les liens d’une mutuelle concorde »[3]

Nous disions, un peu plus haut, les limites d’un monde païen, seule la Foi – dont le fruit est la charité et dont le fruit politique est la véritable paix – pouvant représenter la force vitale produisant la restauration.

Malheureusement, notre société actuelle n’a plus grand-chose de chrétien et se trouve être, au mieux, complétement païenne dans son fonctionnement, pire apostate… Quelques vieux principes et quelques réflexes désincarnés hautement chrétiens contiennent encore un peu le monstre de la modernité, mais le moloch est déjà là : on tue en masse et en toute légalité les bébés, on détruit les âmes, on pervertit les enfants, on violente partout et tout le temps, dans la volonté de détruire ce qu’il reste de Chrétienté. Nous avons heureusement de grands îlots de Foi, mais ce ne sont que des îlots, là où il y a 100 ans, les îlots étaient ceux de la révolution (mais elle était dans les élites dirigeantes, là était le problème).

Restaurons donc dans Jésus-Christ, qui pourra apporter la véritable paix par la conversion et la charité. Et que les sujets fidèles au Christ et au roi deviennent bientôt les nouvelles élites qui s’imposeront d’eux-mêmes dans les temps de trouble qui approchent. L’inverse du diable qui divise est le christ qui unit en Lui. Comprenons bien que cela exclut tout compromis et toute compromission. Le diable doit être identifié et chassé systématiquement. La vraie Paix suppose le combat, contre les fausses paix et les guerres iniques. Notre Seigneur vient apporter la guerre dans les couples et les familles comme Il dit, car la vraie Paix ne s’obtient qu’en Jésus-Christ. Hors de cela, il n’existe que la guerre injuste ou le statu quo glacial du respect humain ou de la terreur. La vraie Paix et la vraie Amitié s’enracinent dans la Foi et la Charité, dans les bonnes œuvres, et dans la virilité courageuse qu’elle apporte. Le démon ne partira pas de lui-même : il faut l’expulser !

« En reproduisant ces documents qui furent des actes, et des actes qui produisirent durant des siècles ce pourquoi ils avaient été posés, voulons-nous dire qu’il faille revenir à la féodalité ou aux cadres étroits des corporations d’autrefois ? Non certainement. On ne peut retourner aux formes sociales du passé, c’est chose impossible, et il n’y a point à le regretter. Mais ce qu’il faut, et qui suffit, c’est de restaurer dans les cœurs les nobles sentiments qui inspirèrent les institutions du passé, et dans la société les rapports que ces sentiments produisirent. De ces sentiments et de ces rapports naîtront des institutions nouvelles conformes à l’état présent de la société. »[4]

Voilà la réponse définitive à tous ceux qui veulent faire croire que le royalisme est passéiste : c’est l’avenir ! Il ne s’agit pas de voir des âges d’or et de rêver reconstituer à l’identique, ce n’est pas la question ! Il s’agit de regarder avec réalisme et objectivité le passé, et d’admirer la chrétienté, qui ne fut égalée nulle part sur terre. Réformer, restaurer dans le Christ, restaurer dans les bons et justes principes immuables de la politique naturelle pour œuvrer comme il se faut et restaurer notre royauté, selon des formes concrètes qui dépendront des besoins, du temps et de la Providence : ce qui compte c’est que ces formes, outils secondaires, soient imbibées des bons principes et se fondent dans ces bons principes – ce qui exclue certains systèmes intrinsèquement pervers.

Continuons avec le mot suivant, si important pour une véritable restauration chrétienne et française :

« Léon XIII n’a cessé d’y exhorter. Commentant le mot de saint Paul aux Colossiens : « Mais surtout ayez la charité qui est le lien de la perfection », il dit : « Oui, en vérité, la charité est le lien de la perfection… Personne n’ignore quelle a été la force de ce précepte de la charité, et avec quelle profondeur, dès le commencement, il s’implanta dans le cœur des chrétiens, et avec quelle abondance il a produit des fruits de concorde, de bienveillance mutuelle, de piété, de patience, de courage ! Pourquoi ne nous appliquerions-nous pas à imiter les exemples de nos pères ? Le temps même où nous vivons ne doit pas nous exciter médiocrement à la charité. »[5]

Ajoutons que, sans la charité, il y aura quand même une restauration de l’ordre, car l’homme est social par nature et a besoin de l’ordre ; mais cet ordre sera dur, pour des cœurs durs. Car sans la charité de Notre Seigneur, pas de cœur de chair et pas de loi de l’Esprit. Au fond, notre monde légaliste et positiviste n’est qu’un retour au pharisianisme d’antan et à tous les avatars païens d’une justice pas forcément injuste (la nôtre l’est tout à fait, car elle contre-nature !) mais d’une dureté effroyable (dureté sans laquelle la société ne tenait pas) : car seule la charité opère le miracle de parvenir à rendre des hommes doux et humbles de cœur sans contraintes effroyables.

 « Encore une fois, nous n’entendons pas dire qu’il faille revenir au système des castes de l’Égypte ou de l’Inde, ni reconstituer la féodalité, ni suivre les errements de l’ancien régime, mais il faut bien se pénétrer de cette idée : que pour échapper aux funestes effets de l’individualisme qui, mettant tout en miettes, réduit tout à l’impuissance, il est absolument nécessaire de refaire des associations, et de les organiser conformément à la diversité de leurs fins et des fonctions exigées par la société. Pour atteindre ce but il n’y a que la constitution d’un bon et sain régime corporatif. »[6]

Complétons son propos : la hiérarchie et les conditions multiples sont naturelles et nécessaires aux hommes. Seule la charité les rend douces. Sans elle, il y a tout de même des hiérarchies et des conditions, même si cela est nié : en Russie soviétique il y avait la nomenklatura. Regardons encore la république d’aujourd’hui, constellée de hiérarchies, de petits chefs et autres privilégiés dans un exercice du pouvoir violent et durs, des hiérarchies souvent inflexibles – pensons aux entreprises mondialistes.

Le problème ne vient pas des hiérarchies en soi, car la hiérarchie est bonne, intrinsèquement, mais de la négation du principe d’autorité et des hiérarchies d’une part, et de la disparition de la charité chrétienne. Les deux ensembles font un cocktail explosif.

« Un illustre naturaliste a cru pouvoir donner à ses studieuses observations cette conclusion ! La lutte pour l’existence est la loi du règne animal. L’étude de l’histoire permet d’affirmer avec plus de certitude que l’une des principales lois de l’humanité est « l’entente pour la vie ». Notre-Seigneur Jésus-Christ en a imposé la pratique en ces termes : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pour eux ». « Cette formule, dit le P. Gratry, aussi courte et plus simple que celle de l’attraction, se trouve être, comme la loi des astres, un principe complet, le principe d’une science plus riche, plus belle, plus importante que celle du ciel étoile. Voilà la loi première, la loi morale, cause unique de tous les progrès humains ». De fait, la prospérité s’établit et se développe partout où cette loi est observée, aussi bien dans les nations que dans les tribus, et dans les corporations que dans les familles. Par contre, la discorde, la guerre, la ruine, se fixent partout où cette loi cesse d’être respectée. »[7]

Notre bon auteur rétablit dans la citation précédente une autre vérité absolue : la société se fonde sur la complémentarité des rôles (dans le couple, par exemple) et l’entente entre les communautés et les personnes. Cela est d’autant plus vrai que, dans une société païenne, l’individu est complétement absorbé par le groupe, car l’entente et « l’harmonie » (purement humaine et sociale, c’est-à-dire le respect humain) devient un absolu, sacré, que personne ne doit toucher.

La pratique des bonnes œuvres dans la Foi permet de sublimer cette harmonie sociale, naturelle à l’homme, pour l’élever à la surnature, et lui donner le courage, quand il le faut, de faire des remontrances ou de relever ce qui va contre la charité ou la paix du Christ, comme le mariage forcé ou le clanisme trop prononcé, qui met ses membres dans un esclavage de fait.

Seules les barbares pensent que l’homme est un loup pour l’homme. C’est quand il n’y a plus d’ordre, et seulement à ce moment-là, que tout le monde peut s’entredévorer, balançant entre la terreur et la folie. C’est la révolution, c’est l’anarchie, ce sont les totalitarismes !

Concluons avec notre auteur : seules de bonnes familles, solides et prospères, ancrées dans la Foi, la Charité, et l’Espérance peuvent permettre une véritable restauration en profondeur, et devenir le moteur d’une restauration plus générale :

« Les Français étaient heureux et prospères lorsque la famille était chez eux solidement constituée, quand l’esprit de famille animait la société entière, le gouvernement du pays, de la province et de la cité, et présidait aux rapports des classes entre elles. Aujourd’hui, la famille n’existe plus chez nous qu’à l’état élémentaire. La reconstituer est l’œuvre fondamentale, celle sans laquelle toute tentative de rénovation restera stérile. Jamais la société ne sera régénérée si la famille ne l’est d’abord. « Personne n’ignore, a dit Léon XIII, que la prospérité privée et publique dépend principalement de la constitution de la famille ».

Balzac a dit aussi : « II n’y a de solide et de durable que ce qui est naturel, et la chose naturelle en politique est la famille. La famille doit être le point de départ de toutes les institutions ». »[8]

Balzac a bien dit !

Revenons à la royauté au plus vite ! C’est un prérequis pour la restauration (et non un aboutissement de la restauration) !

Paul-Raymond du Lac

Pour Dieu, pour le Roi, Pour la France


[1] Mgr Henri Delassus, L’Esprit familial dans la maison, dans la cité et dans l’État, Société Saint-Augustin, Lille, 1911, p. 93

[2] Id., p. 93 sq.

[3] Id., p. 94 sq.

[4] Id., p. 97

[5] Id., p. 97

[6] Id., p. 99

[7] Id., p. 101 sq.

[8] Id., p. 103


Dans cette série d’articles intitulée « Les fondamentaux de la restauration », Paul-Raymond du Lac analyse et remet au goût du jour quelques classiques de la littérature contre-révolutionnaire. Il débute cette série avec L’Esprit familial dans la maison, dans la cité et dans l’État, écrit par Mgr Delassus il y a désormais plus d’un siècle.

Mgr Delassus, L’Esprit familial dans la maison, dans la cité et dans l’État (1911) :

Une réflexion sur “Les fondamentaux de la restauration (9) – Chap. VI : Le salut est dans le retour de la paix sociale

  • 10 septembre 2020 à 14:53
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    La famille est la première des sociétés qui a été créée par Dieu, de même que la royauté est le premier régime politique, né de Dieu également…..

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