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L’amitié politique bien comprise

Le monde révolutionnaire a détruit le socle de la vie politique, à savoir l’amitié politique. Celle-ci, au sens de bienveillance mutuelle tournée vers un bien commun – en première approche. Le monde ecclésial moderniste post-Vatican II, comme en miroir, détruit encore l’amitié véritable et charitable fondée sur Dieu. Elle est remplacé par un ersatz d’amour bisounours et terre-à-terre, qui n’est que faiblesse et sentimentalisme.

L’amitié politique n’est pourtant pas que l’amitié entre « aristocrates », entre citoyens grecs ou romains, avec cette noblesse naturelle d’un amour de bienveillance, choisie, volontaire, élective. L’amitié n’est pas qu’élective, elle est aussi pourrait-on dire, native. Et cela dans le sens où tous ceux qui participent du même bien commun sont a priori des amis, à un certain degré et à un certain sens, car leur réalité politique les porte à avoir commerce, relations et une certaine entraide.

On retrouve ce phénomène, par exemple, quand l’on rencontre à l’autre bout du monde un autre Français, ou, mieux, une personne de son village natal, ou de sa région. Il y a naturellement une certaine amitié plus facile à cultiver du fait des éléments objectifs, et de la situation similaire d’étrangers à l’étranger, qui réduit les fossés idéologiques qui semble abyssaux quand on vit en France…

D’où la nécessité d’un roi pour rassembler tout cela.

En attendant suivons les belles paroles du Père Roger-Thomas Calmel dans son livre Les Mystères du Royaume de la Grâce, que nous devrions méditer longuement :

«  En tout ceci nous parlons d’amitié élective. — Il est cependant une amitié d’un autre type, moins intime sans doute mais cependant bien réelle. Au sein d’une même famille, d’une même communauté religieuse, au sein d’une même patrie, le bien qui existe entre les uns et les autres n’est pas une amitié élective qu’avec quelques-uns. On ne dira pas pour cela qu’il n’existe pas de lien avec les autres, qu’ils sont des étrangers. Ils sont certainement amis parce qu’il existe entre les uns et les autres communautés d’un même bien et mise en commun avec ce bien, bienveillance réciproque, au moins dans une certaine mesure, et en même temps possibilité d’un certain commerce, d’une certaine conversation plus ou moins chaude, plus ou moins profonde. Les Anciens avaient certainement raison d’entendre l’amitié en ce sens plus large et de ne pas la ramener à la seule amitié élective. Ils avaient saisi profondément en effet ce qui forme l’amitié, ce qui la fonde, c’est-à-dire la communication d’un certain bien. Portée à son sommet l’amitié élective, cette communication se retrouve encore dans les autres amitiés. » (p.283)

 

L’amour christianisé, qui n’est pas qu’électif donc, doit aussi être juste pour être véritablement charitable : qui aime bien châtie bien, au sens fort du l’adverbe « bien », soit comme il faut, et pour le bien d’autrui. Suivons encore le Père Calmel, qui souligne la nécessité d’une lucidité de la charité, de façon à la fois évidente, simple et lumineuse :

« Si nous aimons notre prochain comme nous-même pour l’amour de Dieu, si nous voulons au prochain le bien divin que nous nous voulons à nous-mêmes dans le Christ, il est évident que, encore que nous devions être lucides, nous n’occuperons pas notre temps à excuser les maux du prochain ; nous ne les laisserons pas encombrer nos sentiments modernes par le ressassement des vilenies et des injustices ; c’est en ce sens que la charité excuse tout. Ne doutant pas un instant de la gravité redoutable et du  bien-fondé des mises en garde du Seigneur à l’égard du monde, à l’égard de ce qui relève du monde dans notre prochain comme en nous-même cependant cette nécessaire défiance ne nous empêchera pas, à un point de vue dernier, du point de vue de la charité de l’action de la grâce, d’être confiants à l’égard du prochain, prêts à lui faire crédit puisque le Seigneur l’a aimé et s’est livré pour lui comme pour nous. Telle est la perspective de foi, donc une perspective sans illusion, dans laquelle la charité croit tout, espère tout, supporte tout. » (p.292)

Cette bienveillance n’est pourtant pas du tout de la naïveté, de la stupidité ou du sentimentalisme, il suppose au contraire un bon sens charpenté et un vrai sens de la droiture :

« Que celui qui aime vraiment ne se dispense pas pour cela de faire les œuvres de justice, de se mettre en colère et même de frapper quand il le doit, puisque c’est là une œuvre de la justice. Celle qui aime vraiment ne se dispense pas de la prudence. Qu’il tienne les yeux bien ouverts sur la malice du monde, les errements et les suppôts de Satan ; qu’il ne se crève pas les yeux, ne se déforme pas l’esprit pour s’obliger à croire que les loups modernistes revêtus de peaux de brebis ne sont que des personnages apostoliques assez curieux, mais au fond bien disposés en tout cas inoffensifs. En un mot, celui qui aime doit être juste et prudent, vengeur et défenseur des faibles, veilleur intraitable au créneau de la tour. Ces dispositions sont nécessaires en cette vallée de larmes et doivent durer autant que cette terre infestée par le péché, autant que l’Église militante et le beau combat de la foi. Prudence et justice, vigilance et bataille, offensive et défensive sont indispensables et vont de soi ; mais au cœur de celui qui aime en vérité justice et prudence, lutte et précaution prennent un caractère nouveau, sont purifiées et transfigurées par une vertu qui n’est pas de la terre et qui durera au-delà de ce monde car cette vertu c’est la charité qui est en Dieu, éternelle comme lui.

 La justice n’aura qu’un temps ; le témoignage passera ; la prudence disparaîtra lorsque les mouvements de notre cœur seront réglés à partir de la vision de gloire ; mais la charité pour notre prochain demeurera éternellement ; plus que la charité pour Dieu, elle ne cessera jamais. » (p.292-293)

Il faut ainsi être lucide, user des vertus naturelles et des vertus surnaturelles attenantes, sans s’y attacher, comme le répète saint François de Sales : « User de ce monde sans en jouir et jouir de Dieu sans en user ». Tout est bon à utiliser tant que c’est bon, et, quoique sans s’y attacher et en confiant tout à Dieu, on fait au mieux au plan humain aussi, sans inquiétude ni précipitation.

La lucidité sur le mal est ici capitale : et notre temps révolutionnaire, tributaire de l’optimisme béat des Lumières sur l’”homme bon” et le “bon sauvage”, qui a contaminé l’Eglise, moderniste dans cette sorte de vision bisounours du « on ira tous au paradis », en faisant fi, sans vergogne, du péché originel et de l’enfer, pourtant si souvent cité par Notre Seigneur lui-même…Plus le mensonge est gros plus il passe semble-t-il…

 « Lucidité sur le mal des hommes et du monde, fermeté et ténacité dans le beau combat de la foi, courage dans le maniement des armes offensives et défensives pour l’honneur du nom chrétien, il est clair que la charité pour le prochain ne fait fi d’aucune de ces dispositions intérieures ; elle anime et vivifie toutes ces vertus que réclame le plan d’ici-bas en vue de préparer la vie éternelle. Mais dans la mesure où c’est l’amour du prochain, dérivé de l’amour de Dieu, qui anime leur vie à ces vertus d’apparence si terrestres, ces vertus cessent d’être lourdes ou obscures ; elles vont au-delà d’elles-mêmes et prennent un envol radieux. » (p.293)

Alors retrouvons ainsi une véritable amitié politique, élective, car elle est la plus noble et si nécessaire : c’est à quoi nous travaillons tous les jours dans nos mouvements légitimistes. Hauts les Cœurs !

Gardons au cœur de cultiver aussi l’amitié native de chacune des communautés auxquelles nous appartenons, à commencer par la famille, la paroisse, le cercle légitimiste, l’entreprise ou l’école. Ici, on rencontre des gens qui peuvent ne nous être compatibles dans l’humeur, voire l’idéologie, pourtant l’existence d’un bien commun en fait des amis, au moins sur certains plans… Hauts les Cœurs !

Et cultivons cette amitié de façon chrétienne, c’est-à-dire dans une charité bien comprise, une charité virile fondée sur le Christ et sa Passion, une charité enracinée dans la justice ferme et bienveillante. Hauts les Cœurs !

Pour Dieu, pour le Roi, pour la France,

Paul-Raymond du Lac

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