Éloge des prapides

Il est de plus en plus tentant de souscrire à la formule lapidaire de Nicolás Gómez Dávila dans ses Carnets d’un vaincu : « Le monde moderne n’a d’autre solution que le Jugement Dernier. Qu’on en finisse. » Ce constat, non point de désespérance ou de découragement mais plutôt d’enthousiasme et de désir à voir poindre l’achèvement du salut le plus tôt possible, conduit à nous pencher sur ce qui peut permettre à chacun d’avancer sans crainte dans le chaos du monde vers la promesse qui nous est faite.

Dans l’Iliade, au chant XVIII, Homère signale que le bouclier fabuleux que forge Héphaïstos pour Achille est le produit des prapides du dieu du feu. Louis Le nain peignit, au XVIIe siècle, un énigmatique tableau, aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Reims, représentant Vénus dans la forge de Vulcain. La présence de Vénus, toute beauté, chez Vulcain, le seul dieu qui soit laid dans le panthéon de l’Olympe, n’est pas innocent. Que vient-elle chercher dans les forges suffocantes ? En fait, Héphaïstos, toute difformité, boiteux — raison pour laquelle Héra ne voulut pas garder son fils auprès d’elle, fut l’époux des plus belles femmes, puisque dans l’Iliade il est le mari de Charis, la Grâce, et que dans l’Odyssée, il est justement uni à Aphrodite — qui, d’ailleurs, ne tardera pas à le tromper, notamment avec Arès, dieu de la guerre offensive et de la destruction. Ce face à face entre la pure beauté et l’extrême laideur n’est pas gratuit, il cache une raison.

Cette dernière est sans doute à chercher dans les prapides du dieu, c’est-à-dire son diaphragme qualifié d’iduia par Homère, ce qui signifie visionnaire. Le dieu de la forge, celui qui ne travaille que dans l’obscurité uniquement déchirée par les flammes des volcans qui lui servent d’atelier, possède ainsi des entrailles d’une sensibilité telle qu’elles sont capables d’enfanter des armes à nulles autres pareilles. Son savoir-faire provient de ces extraordinaires prapides. Cela rejoint le célèbre fragment 129 d’Empédocle, philosophe présocratique — hexamètres sur lesquels tout étudiant de philosophie a peiné, parlant des prapides d’un sage hors du commun en lequel les commentateurs ont voulu deviner Pythagore :

« Et il y avait parmi eux un homme d’un savoir prodigieux, / qui s’était acquis un immense trésor dans son diaphragme, / maître inégalé en œuvres de sagesse de toute sorte ; / car, lorsqu’il se tendait de toutes ses forces mentales, / sans peine voyait-il clairement chacun de tous les êtres / faits pour dix, pour vingt vies humaines. »

Le sage des sages est donc celui qui utilise son diaphragme, ses entrailles, ce qui sous-entend un effort physiologique et pas seulement intellectuel. Il doit apprendre à respirer et son souffle met au monde des idées claires. L’aisance ne s’acquiert qu’au terme d’un entraînement long et assidu, d’une ascèse constante. Le trésor réside dans les entrailles et le travail de l’intelligence sera de le faire surgir.

Les entrailles sont le plus intime de l’être. Elles sont remuées par les émotions et par les passions. Le don de soi passe par les entrailles, comme le pélican qui fut cru longtemps comme se donnant en nourriture à ses petits. Nous apprenions à l’école primaire ce fameux poème d’Alfred de Musset, Le Pélican, comportant ces vers :

« Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ; / En vain il a des mers fouillé la profondeur ; / L’océan était vide et la plage déserte ; / Pour toute nourriture il apporte son cœur. / Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, / Partageant à ses fils ses entrailles de père, / Dans son amour sublime il berce sa douleur. »

L’image sera utilisée très tôt, d’abord par saint Augustin puis par tous les chrétiens, pour reconnaître dans la figure du Christ le Divin Pélican, Celui qui verse son sang pour nous nourrir et pour nous purifier. Saint Thomas d’Aquin, composant l’hymne Adoro Te devote pour la fête de Corpus Domini, utilise de nouveau cette allégorie :

« Pie pellicáne, Jesu Dómine, / Me immúndum munda tuo sánguine, / Cujus una stilla salvum fácere, / Totum mundum quit ab ómni scélere. » (« Pélican plein de bonté, / Ô Seigneur Jésus Lavez dans votre sang nos souillures, / Une goutte suffit pour effacer /  Toutes les scélératesses de ce monde. »)

Si Dieu nous donne ses entrailles, alors les nôtres sont bouleversées lorsque nous Le reconnaissons et L’adorons. Paul Claudel exprime cela lorsque, en 1942, il se retourne et essaie de décrire sa conversion à Notre-Dame de Paris le 25 décembre 1886, date qui devient le titre d’un poème comportant ces mots :

« Rien à faire contre cette éruption comme le monde au fond de mes entrailles de la foi ! Rien à faire contre cette voix avant que le monde fut qui me dit : tu es à Moi ! Rien à faire contre l’impétuosité, comme quelqu’un du haut en bas qui se fend, de la bête qui dit : “Je crois !” »

Si les entrailles cèdent, tout l’être est emporté, soit vers le bien, soit vers le mal. Il en est de l’homme comme d’un édifice. Paul Claudel emploie d’ailleurs cette image dans L’Otage :

« Notre château a été détruit, mais la maison de Dieu est restée debout. / Le mur a été fondu, le fossé a été comblé, l’Arbre-Dormant a été arraché. / Le puits a été pollué, la tour est tombée d’un seul coup comme un homme qui s’abat sur la face, les entrailles de la maison familiale se sont rompues et effondrées, / Et de tout l’œuvre antique, il ne reste qu’un seul pignon et la cave, refuge du renard et du hérisson ! »

Les âmes de feu savent que le souci de la vérité, l’amour qu’on lui voue, ronge les entrailles. Le Christ est le fruit des entrailles de la Vierge Marie, comme le dit justement la traduction française de l’Ave Maria : « Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. » La Vérité ne peut jaillir que des entrailles. Georges Bernanos, dans son ouvrage de 1939, Le Scandale de la vérité, écrit magnifiquement, comme à son habitude :

« Le scandale n’est pas de dire la vérité, c’est de ne pas la dire tout entière, d’y introduire un mensonge par omission qui la laisse intacte au dehors, mais lui ronge, ainsi qu’un cancer, le cœur et les entrailles. Je sais qu’un tel propos fera sourire un grand nombre de dignitaires d’Action Catholique et de prélats politiques. Mais moi, je ne me lasserai pas de répéter à ces gens-là que la vérité ne leur appartient nullement, que la plus humble des vérités a été rachetée par le Christ, qu’à l’égal de n’importe lequel d’entre nous, chrétiens, elle a part à la divinité de Celui qui a daigné revêtir notre nature — consortes ejus divinitatis — entendez-vous, menteurs ? »

Comme catholiques, imitons le Divin Pélican dans son don de soi, dans le sacrifice qu’Il opère pour notre salut. Nos entrailles doivent être retournées par l’état du monde et participer au juste combat pour remettre sur les rails ce qui peut l’être. Nos entrailles, c’est-à-dire le cœur de notre cœur, ce qui est la fine fleur de notre être. Il faut agir avec ses tripes, contrairement à la plupart des hommes qui gouvernent ce monde et qui n’utilisent que la lame froide et aiguisée de leur intelligence par ailleurs dévoyée. Notre Seigneur, devant le tombeau de Lazare son ami, devant Jérusalem qui va vers sa ruine, est bouleversé et ses pleurs, qui deviendront de sang, remontent de ces prapides que les Anciens avaient su reconnaître comme source de toute sagesse et de toute sainteté. Allons chercher au plus profond de notre être ce qui nous conduira à agir pour le bien du monde et pour la gloire de Dieu.

P. Jean-François Thomas, s. j.

Une réflexion sur “Éloge des prapides

  • 15 décembre 2020 à 10:15
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    Merci pour cet article d’une érudition et d’une originalité exemplaire.

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