Sur les traces de saint Ignace de Loyola, par le Père Jean-François Thomas (sj)

VI. L’organisateur (1548-1551)

Miné déjà par la maladie, écrasé par les soucis du gouvernement et les relations romaines, Ignace, efficacement secondé par Polanco, est toujours penché sur la rédaction des Constitutions et d’autres actes officiels. C’est aussi l’époque où il multiplie les correspondances, avec des centaines de lettres par an (il en reste presque 6800…). Chacune d’entre elles est une longue missive, riche de conseils et de directives, et non point un de ces messages aujourd’hui négligemment et distraitement rédigés sur un clavier. Polanco ne peut qu’attraper la crampe de l’écrivain sous la dictée d’un tel homme ! Un des courriers les plus profonds de l’année 1548 est la lettre envoyée aux Jésuites de Coïmbre sur la parfaite obéissance. Des vœux religieux, celui sur l’obéissance sera régulièrement l’objet des commentaires de saint Ignace qui fonde vraiment son institut sur cette vertu. Il ne manque jamais d’en préciser le sain exercice et d’en dénoncer les copies difformes. Dans les Constitutions, il reprendra l’image utilisée par les Pères du désert, image qui fit couler beaucoup d’encre mais qui n’est pas représentative de sa conception affinée et raisonnable de l’obéissance : «  Que chacun de ceux qui vivent sous l’obéissance se persuade qu’il doit se laisser mener et diriger par la divine Providence au moyen des Supérieurs, comme s’il était un cadavre [‘perinde ac si cadaver esse(n)t’] qui se laisse remuer et traiter comme on veut, ou comme le bâton d’un vieillard qui sert celui qui le manie où que ce dernier aille et quoi qu’il veuille faire. » ( Constitutions,547) À notre époque, et au cœur des multiples abus de pouvoir commis par les clercs à tous les niveaux, il est bon de reprendre les réflexions de saint Ignace au sujet de l’obéissance. Roberto De Mattei écrit très justement à ce propos : « Lorsque l’ordre du supérieur incite au péché, il doit être refusé. Naturellement il s’agit d’un péché tant mortel que véniel, et aussi d’occasion de péché, à condition que celui qui se trouve face à l’ordre injuste en soit objectivement certain. En plus de la limitation qui vient de la volonté, qui est le péché, il y a celle qui dépend du jugement, comme explique la lettre aux jésuites de Coïmbra du 14 janvier 1548, dans laquelle le fondateur de la Compagnie spécifie que l’obéissance vaut jusqu’à ce qu’ on rentre dans ce qui soit péché ou qui soit connu comme faux, de manière qu’il s’impose nécessairement au jugement  (MI, I, 1, p. 690). Cette limite est exprimée aussi dans la Charte de l’Obéissance, dans laquelle le jésuite est invité à obéir dans beaucoup de choses où l’évidence de la vérité connue ne le force pas  (MI, I, 4, p. 674). Le père Carlos Palmés de Genover s.j., qui a étudié ce sujet, commente :  Il est clair que l’évidence contraire est une limite naturelle de l’obéissance, pour l’impossibilité psychologique de donner son approbation à ce qui se présente évidemment faux »(La obediencia religiosa ignaciana, Eugenio Subirana, Barcelona 1963, p. 239). Si dans le péché la limite est d’ordre moral, dans le cas de l’évidence, elle est d’ordre psychologique. L’obéissance donc est « aveugle » à des conditions données et jamais irrationnelle. » (Église catholique : pourquoi il ne faut pas discréditer la Compagnie de Jésus) Voilà une obéissance qu’il serait utile de remettre en pratique, y compris en dehors de la Compagnie de Jésus.

Les Jésuites sont déjà présents, bien au-delà de Rome, de la Sicile, des Espagnes, du Portugal, des Flandres, de la France et de la Germanie : les Indes, le Brésil, le Grand Congo, la Mauritanie, l’Éthiopie, le Japon, et le nombre de vocations ne cesse d’augmenter très rapidement. Ignace doit répondre à de multiples demandes d’ouvertures de collèges, pressé par les souverains. En 1549, est recommandé l’usage de peindre le Nom de Jésus sur les maisons jésuites. Paul III, très favorable aux Jésuites auxquels il accorda tant de privilèges, meurt fin 1549. Ayant reçu approbation pontificale, les Exercices Spirituels se répandent aux quatre coins de la terre. Affaibli par la maladie, saint Ignace doit arrêter à contrecœur l’enseignement du catéchisme à Rome. Il est affecté aussi par les multiples problèmes rencontrés par le jeune Ordre, problèmes pour lesquels il doit trouver une solution : préséances, jalousies, rivalités, mœurs, corruption, usure, etc. Il est naïf ou malhonnête d’affirmer que notre époque est soudain la plus immorale au cœur d’un océan de pureté : rien ne change vraiment dans l’Église. Le 10 octobre 1549, saint Ignace crée la province des Indes et nomme François-Xavier à sa tête. Début 1550, il existe donc trois provinces : Indes Orientales, Portugal et Espagne. L’Allemagne, la France, l’Italie, la Sicile dépendent directement de saint Ignace. Un nouveau pape est élu, Jules III, lui aussi très bienveillant à l’égard de la Compagnie de Jésus, à tel point qu’il choisira des Jésuites, Laynez et Salmeron, comme théologiens privés de sa maison pour le concile de Trente. Il publie une nouvelle Bulle qui confirme l’Ordre et ses privilèges. Borgia entre dans la Compagnie, ce qui permet, grâce à sa fortune, de fonder le Collège romain et de construire une église plus grande pour Notre Dame della Strada à Rome, église mère. La santé d’Ignace décline mais il continue de tenir les rênes, même s’il présente sa renonciation début 1551, retrait refusé par les Jésuites. Son insistance sur la pauvreté et la mendicité est remise en cause par le développement des œuvres. Ceci est la rançon du succès des Jésuites mais risque bien de leur coûter cher pour la suite. Saint Ignace n’hésite pas à trancher dans le vif en procédant à des renvois, en n’acceptant pas certains candidats trop proches des puissants ou des bienfaiteurs. Il veut sauvegarder la liberté d’action de son Ordre.

Ignace voudrait faire reconnaître l’Ordre par les Pères du concile ; Il prépare la voie, grâce aux Jésuites dans la place, puis recule. Plus tard, Laynez, devenu le second Préposé général de la Compagnie, fera aboutir le projet en 1563. Durant les premières sessions du concile de Trente, Ignace souhaite demeurer en relation épistolaire hebdomadaire avec les théologiens jésuites présents, ceci afin de vérifier que les Jésuites savent demeurer en humble place tout en répondant aux attentes du Souverain Pontife. En 1551, les Constitutions, dans leur première version, sont achevées et il faut maintenant les faire appliquer dans toutes les communautés. La seconde et définitive version sera approuvée en 1558.

La correspondance se divise désormais en lettres « montrables » et lettres « secrètes », d’où le début de la légende noire de la Compagnie comme société secrète. La lettre d’édification, historique, est de la première catégorie, et elle permet de faire connaître l’apostolat de la Compagnie à tous, y compris aux souverains. La lettre entre supérieur et subordonné est, elle, frappé du sceau inviolable de la discrétion ou du secret.

La France, comme encore longtemps dans ces années troublées de guerres religieuses, est en retard. Elle se méfie des Jésuites et oppose toutes sortes de brimades et d’interdictions. Elle n’a pas attendu d’être républicaine pour s’opposer à tout ce qui sentait trop la romanité.

À cette étape de sa vie, presque l’achèvement, saint Ignace est comme saint Paul devant porter aussi en lui cette épine qui fait saigner sa chair : ses infirmités ne cachent en rien la puissance de Dieu qui ne cesse de croître en lui. Le soir, il se tient sur le petit balcon de sa chambre (qui existe toujours), et il ne se lasse pas de contempler le ciel étoilé, rejoignant tous les compagnons dispersés sur le globe pour la gloire de Dieu.

P. Jean-François Thomas s.j.

17 novembre 2022

S. Grégoire le Thaumaturge

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