La gnose chrétienne, par Paul-Raymond du Lac (1/2)

Le mot « gnose » terrifie le bon catholique, et pour cause : depuis l’humanisme, les tenants de la gnose sont tous peu ou prou des sectateurs francs-maçons, spirites, théosophes, mystico-scientistes ou pagano-traditionalistes, déifiant la déesse Raison !

Cette néo-gnose, réinventée avec la Renaissance n’est en aucun cas héritière des gnoses antiques — qu’elles soient hérétiques, païennes ou chrétiennes — même si ces gnostiques se revendiqueront d’une « tradition » d’autant plus ancienne qu’elle est fumeuse et improuvable (dans la suite des mouvements protestants, ces « gnoses » ne font qu’interpréter librement des vieux textes redécouverts à la Renaissance, sans aucun critère de transmission ni de vérité dans l’interprétation, si ce n’est leur fantaisie et leur garrote). On peut trouver certes de vraies similitudes et un tronc commun dans la pensée des gnoses anciennes hérétiques ou cabalistiques, et dans celles modernes, mais cette généalogie est purement intellectuelle et très générale : en pratique, il y a autant de gnoses que de gnostiques…

Ces influences gnostiques ont, dans un sens, triomphé après la Révolution et dominent toute l’atmosphère dans le monde contemporain. Et cela non seulement dans le monde séculier, malheureusement, mais aussi dans le monde ecclésial : en témoigne le bien triste document de Vatican II Nostra Aetate, dont nous donnons un passage problématique, par son ambigüité, parmi d’autres :

« 2. Les diverses religions non chrétiennes

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans les différents peuples une certaine perception de cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême, ou même d’un Père. Cette perception et cette reconnaissance pénètrent leur vie d’un profond sens religieux. Quant aux religions liées au progrès de la culture, elles s’efforcent de répondre aux mêmes questions par des notions plus affinées et par un langage plus élaboré. Ainsi, dans l’hindouisme, les hommes scrutent le mystère divin et l’expriment par la fécondité inépuisable des mythes et par les efforts pénétrants de la philosophie ; ils cherchent la libération des angoisses de notre condition, soit par les formes de la vie ascétique, soit par la méditation profonde, soit par le refuge en Dieu avec amour et confiance. Dans le bouddhisme, selon ses formes variées, l’insuffisance radicale de ce monde changeant est reconnue et on enseigne une voie par laquelle les hommes, avec un cœur dévot et confiant, pourront acquérir l’état de libération parfaite, soit atteindre l’illumination suprême par leurs propres efforts ou par un secours venu d’en haut. De même aussi, les autres religions qu’on trouve de par le monde s’efforcent d’aller, de façons diverses, au-devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés.

L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses. Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux. »[1]

Certaines traductions préfèrent « parcelles de vérité » plutôt que rayon de la vérité, mais l’idée est là : en oubliant de condamner la corruption et la déchéance des fausses religions soumises au Prince de ce monde, comme elle l’a toujours fait, l’Église a ouvert la porte au terrible œcuménisme qui veut faire croire que « toutes les voies conduisent au salut », et qu’il n’y a qu’une différence de degré entre les religions, plus ou moins parfaites, alors qu’en réalité, il y a une différence de nature entre La Seule Religion Vraie, instituée et certifiée par Dieu, incarné, mort et ressuscité en Jésus-Christ pour le salut de tous, et les fausses religions.

La question de savoir pourquoi cette fascination pour une tradition primitive, ou pour une vérité partagée indistinctement par tous, au point de créer ces hérésies nous turlupinait depuis longtemps, d’autant que nous avons pu avoir été tenté par ce genre de pensée autrefois.

Nous nous proposons de rassembler ici quelques réflexions sur ce sujet, délicat et important.

À suivre…

Paul-Raymond du Lac

Pour Dieu, pour le Roi, pour la France !


[1] https://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_decl_19651028_nostra-aetate_fr.html

2 réflexions sur “La gnose chrétienne, par Paul-Raymond du Lac (1/2)

  • 10 mai 2022 à 4h57
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    Le dialogue interreligieux ne découle pas du christianisme catholique, tel que celui-ci s’est compris, au moins du XIIème siècle au premier tiers du XXème siècle, mais du panchristisme postmoderne, et c’est encore plus vrai depuis le deuxième après-Concile sous Jean-Paul II que depuis le premier après-Concile sous Pie XI, cf. entre autres inspirateurs, Massignon.

    En ce sens, la « gnose chrétienne » dont il est question ici n’est pas chrétienne, mais panchristique, ce qui n’est pas la même chose. Nous sommes ici en présence d’une vision des choses culturellement proche de celle de Blondel, sinon doctrinalement telle que celle de Blondel, ou en présence d’une extremisation d’une conception lubacienne.

    Par ailleurs, même Benoît XVI a fini par reconnaître que la conception, fallacieusement ou tendancieusement attribuée à certains auteurs chrétiens des premiers siècles, dans la première partie de Nostra aetate, est une conception erronée, et là il est possible de vous renvoyer aux textes de Benoît XVI relatifs à Justin et à Clément d’Alexandrie, au printemps 2007.

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  • 10 mai 2022 à 5h17
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    Chacun aura compris qu’il est fait référence, ci-dessus, au premier AVANT Concile, sous Pie XI, c’est-à-dire à un entre-deux-guerres au cours duquel tout un climat mental, incarné et inspiré, notamment, par Buber, Scheler, Massignon, Monchanin, Jaspers, Levinas, a commencé à émerger, à l’extérieur et à l’intérieur de l’Eglise catholique, ce climat mental ayant été particulièrement propice à la survalorisation philosophico-théologique ante-conciliaire, puis doctrinalo-pastorale post-conciliaire, de l’intersubjectivisme, du phénoménologisme et du transcendantalisme interreligieusement corrects.

    Cela a débouché non seulement sur un genre de concordisme anthropo-axiologique, comme dans le cas de l’esprit de Casablanca prôné par Jean-Paul II en 1985, mais aussi sur une sorte de syntonisme pneumato-théologique, à la limite de l’apostasie, comme dans le cas de l’esprit de Tibhirine, et là je vous renvoie à un texte sur le blog d’Yves Daoudal.

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