L’art de gouverner s’apprend dès le plus jeune âge, ou l’histoire est la meilleure éducatrice
Nous entrons dans le cycle électoral présidentiel, où la fournaise des grands discours fâcheux va battre son plein. Aux propositions alléchantes mais pernicieuses, aux entreprises de séduction mais douteuses, aux langages fleuris mais libérant des paroles toxiques à la foule venue les écouter, mais cette fine fleur de beaux parleurs ne se croient pas tenus à être esclaves de leurs propres paroles. Le tourbillon intense de l’élite politique, va occuper et rythmer pendant de long mois la vie des Français.
Tour de France oblige, chacun de ses prétendants à la course au pouvoir fléchira le genou devant les foules venues les acclamer. Le piège électoral se referme une nouvelle fois sur les Français, victimes du syndrome de Stockholm.
Le contexte d’aujourd’hui est d’une situation affligeante, la France se trouve dans une position des plus alarmante, en forçant le trait, nous sommes au bord de l’abîme. La réalité, nous est déplaisante, elle exige un changement de paradigme. Les Français doivent opérer un effort considérable. Il s’agit de passer des illusions d’aujourd’hui aux réalités du possible, de renouer avec les fondamentaux d’une société d’ordre et de sécurité.
L’alternative, peut-être une promesse d’avenir. C’est une épreuve rude mais nullement insurmontable, mais tellement indispensable pour la France et les Français. Cependant, les Français n’auront aucune chance d’effectuer cette transition, s’ils ne voient pas les réalités des événements dramatiques qui se jouent actuellement, s’ils ne se cramponnent pas à la raison. Les diverses crises doivent instruire les Français en retenant les leçons éprouvantes.
Pour contrer le spectacle des illusions, pour rassurer les Français et les extraire de cet artifice aux discours fallacieux. Faisons croître ce capital de faveur que l’on nomme royauté. Adressons nous à l’histoire, et à sa force avertie, à son levier de leçons, à l’histoire de sa longue carrière aux principes intelligents, dont certains hommes ont laissé leur empreinte.
Exit donc, cette impuissance des idiomes inventés par les hommes modernes.
Un homme en particulier pétri d’intelligence, indépendant, assidu à tous emplois et à toutes les fonctions qui lui furent confiés durant le cours de sa longue carrière, et fut académicien de surcroît. Cet homme est dépeint par l’un de ses contemporains, l’abbé de Choisy, comme le plus grand homme du XVIIe siècle.
Jacques-Bénigne Bossuet, est celui dont il est question. Homme d’Église, évêque aux multiples facettes, il se distingua dans le système éducatif qu’il créa pour le fils de Louis XIV (le Grand Dauphin). Bossuet, toujours fidèle à cette noble alliance de la religion, de la philosophie, de la morale, des sciences et des lettres, mit en application cette gamme de propriétés.
Bossuet, comme précepteur du Dauphin, fut un véritable triomphe. En se chargeant de l’éducation du fils de Louis XIV, il conçoit un plan digne d’une si noble mission. Pour s’y préparer, il se livra à une étude approfondie de tous les auteurs grecs et latins. Homère, plus particulièrement, il le plaçait au-dessus de tous les poètes et de tous les orateurs, il le surnomma « le divin Homère ».
Il était tellement pénétré des beautés que renferment les ouvrages de ce grand poète, qu’il savait de mémoire presque toute l’Iliade et l’Odyssée. Bossuet a tracé lui-même l’histoire de ses travaux pour l’éducation de Monseigneur le Dauphin, dans une lettre au pape Innocent XI, qui avait émis le désir de connaître son système d’instruction.
Cette lettre, est un de ses plus beaux titres de gloire, et le plus magnifique plan de l’éducation d’un prince, ne fut publiée qu’après sa mort, en 1709, par les soins de l’abbé Bossuet, son neveu.
Pour concilier l’attention du jeune prince, Bossuet s’attacha d’abord à l’intéresser et à l’accoutumer à son langage et à ses manières. Dans les premiers temps il se borna à l’entretenir de récits et d’histoires appropriés aux circonstances du moment, à captiver son esprit afin de piquer sa curiosité. Par cette ingéniosité, il cherchait à lui inspirer peu à peu le goût de la littérature et l’attrait de l’étude.
Il était important pour Bossuet d’accoutumer le jeune prince à la même personne, il se chargea lui-même de toutes les leçons et du moindre détail de son éducation littéraire. La religion fut la base de cette éducation, elle précédait toutes les autres études. L’explication des livres sacrés, règles nécessaires et infaillibles de toutes les vérités qui suffisent à la base des mœurs, à l’exercice de la foi, à la pratique de la vertu, rapports des qualités entre elles, et les conséquences heureuses qui en émanent dans l’ordre de la religion et du gouvernement.
Il s’appliqua à lui faire connaître la propriété des termes et l’élégance de la diction dans l’usage de la langue latine et de la langue française. Du côté de la lecture, il lui faisait lire des ouvrages entiers sur l’Écriture sainte, et autant d’ouvrages des auteurs grecs et latins. Bossuet initia le Dauphin à l’étude de la géographie. Il la lui montrait en voyageant avec lui sur les cartes, tantôt en suivant le cours des fleuves, tantôt les sinuosités des côtes maritimes.
C’est par ses études préliminaires que Bossuet conduisit le jeune prince à l’étude de l’Histoire, qu’il appelait « la maîtresse de vie humaine et de la politique ». Mais ne pouvant lui donner une connaissance approfondie et trop détaillée de l’histoire ancienne, il la présente sous un point de vue général, dans son magnifique ouvrage, dans son Discours sur l’Histoire universelle à la fois philosophique et historique. Mais la partie de l’Histoire qu’il fit principalement étudier au Dauphin, fut celle du pays qu’il était appelé à gouverner.
La méthode qu’il employait pour enseigner l’histoire au Dauphin, était de lui réciter de vive voix, tous les matins, une suite de faits et de réflexions propres à l’inscrire dans sa mémoire, et lui faisait immédiatement répéter les récits. Bossuet avait évité de s’appesantir sur les premiers âges de la monarchie, qui ne présentait aucun intérêt , ni aucun sujet d’une instruction utile. Mais dès lors, qu’il parla de la troisième race, (les Capétiens) il entremêla son récit de réflexions dignes d’attirer l’attention du jeune prince.
La logique, la morale et la philosophie furent enseignées également au Dauphin. Pour la logique il avait suivi Platon et Aristote, pour la morale il avait puisée dans sa véritable source, dans l’Ecriture sainte et dans les maximes de l’Evangile, sans toutefois négliger d’expliquer la morale d’Aristote et l’admirable doctrine de Socrate. Quant à la philosophie, il s’attacha à celles de ces maximes qui portent avec elles des caractères certains de vérités, qui sont utiles à la conduite de la vie humaine.
Quant aux systèmes et aux opinions philosophiques, Bossuet se contenta d’en présenter l’histoire au jeune prince, sans lui faire prendre parti pour telle ou telle opinion, pour tel ou tel système, persuadé que » Celui qui est appelé à commander, doit apprendre à juger et non à disputer « .¹
Pour les mathématiques, Bossuet qui n’avait peu de goût pour cette matière, fit appel à François Blondel, architecte et mathématicien. Celui-ci apprit au jeune prince l’art d’attaquer et de défendre une place, la construction des forts, la castramétation ( l’art de choisir l’emplacement d’un camp militaire et de l’aménager), la mécanique, l’équilibre des liqueurs et des corps solides, les éléments d’Euclide (traité de mathématiques et de géométrie).
Bossuet présenta au Dauphin quelques notions de la jurisprudence, afin de graver dans son esprit un respect inviolable pour le droit sacré de la propriété, en lui montrant que tout l’ordre social, toutes les institutions politiques et civiles, et le trône lui même reposent sur cette base fondamentale à laquelle on ne peut toucher sans tout renverser. Bossuet fait découvrir au jeune prince, les secrets de la politique, les maximes du gouvernement, et les sources du droit dans la doctrine et dans les exemples de l’Ecriture sainte. On y voit avec quelle piété, il faut que les rois servent Dieu, et plient le genou, après l’avoir offensé.
Avec quel zèle ils sont obligés de défendre la loi de l’Eglise, de maintenir ses droits. Mais encore l’origine de la vie civile, comment les hommes ont commencé à former leur société, avec quelle adresse il faut manier les esprits, comment il faut former le dessein de conduire une guerre, faire la paix, soutenir l’autorité, faire des lois et régler un Etat. Ce qui fait voir clairement que l’Ecriture sainte surpasse autant en prudence qu’en autorité tous les autres livres qui donnent des préceptes pour la vie civile, et qu’on ne voit nulle part ailleurs des maximes aussi sûres pour gouverner.
Vivant sous une monarchie, écrivant pour l’héritier de cette monarchie, Bossuet se borne dans sa politique sacrée à traiter du gouvernement monarchique. Il observe que dès l’origine, cette forme de gouvernement a été donnée par Dieu même au peuple hébreu, et qu’elle est la plus commune, la plus ancienne, la plus naturelle, la plus durable et la plus forte. En effet, la première source du commandement est venue aux hommes de l’autorité paternelle, et cette autorité a été représentée plus tard par des rois établis par le consentement des peuples.
« Le gouvernement d’un seul est le meilleur. » Bossuet avait su en tirer parti en prenant référence sur l’Iliade, livre II poème 204, Homère avait dit dans les temps anciens, faisant parler Ulysse, haranguant les généraux pour rétablir l’ordre, » Le gouvernement de plusieurs n’est pas bon, il ne faut qu’un seul chef, qu’un seul roi « . » De toutes les formes de monarchies, ajoute Bossuet, la meilleure est la monarchie héréditaire, car elle se perpétue d’elle-même, et rien n’est plus durable qu’un Etat qui subsiste par les mêmes causes qui font durer l’ordre et qui perpétuent le genre humain. Mais il n’y a aucune forme de gouvernement qui n’ait ses inconvénients, et seul le temps long peut accoutumer le peuple.
C’est pourquoi, Dieu prend sous sa protection tous les gouvernements légitimes en quelque forme qu’ils soient établis. Qui entreprend de les renverser n’est pas seulement ennemi de l’Etat, mais il est encore ennemi de Dieu ² ». Bossuet ajoute : » L’autorité royale doit être absolue, mais pas arbitraire ce qui est bien différent. […]Un gouvernement est absolu lorsqu’il n’existe aucune puissance capable de forcer le souverain et qu’il est indépendant de toute autorité humaine. Mais il ne s’ensuit pas de là que le gouvernement soit arbitraire, car il y a, dans les empires légitimes, des lois que l’autorité suprême ne peut enfreindre. Les princes doivent être instruits et chercher à s’instruire, mais il ne faut pas s’imaginer le prince, un livre à la main avec un front soucieux et des yeux profondément attachés à sa lecture. Son livre principal est le monde, son étude est d’être attentif à ce qui se passe devant lui pour en profiter « .
» La vie d’un prince doit être sérieuse, il n’y a rien parmi les hommes de plus sérieux ni de plus grave que l’office de la royauté. Je n’appelle pas la majesté cette pompe qui environne les rois, ou cet éclat extérieur qui éblouit le vulgaire, c’est le rejaillissement de la majesté, et non pas la majesté elle-même. La majesté est l’image de la grandeur de Dieu dans le prince. Le prince, en tant que prince, n’est pas regardé comme un homme particulier, c’est un personnage public, tout l’Etat est en lui, la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne. La puissance royale agit en même temps dans tout le royaume, elle tient tout le royaume en état, comme Dieu y tient le monde.
Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant, que l’autorité cesse dans le royaume tout sera en confusion[…]³.
Bossuet fut cet instructeur d’enfant roi, qui fit connaître au jeune prince les principes politiques, en formant son élève à l’art de gouverner. Célèbre par sa supériorité et la beauté de son génie, animé par des sentiments de vertu et de la droiture dans les institutions. Ce ne sont pas moins de trois ouvrages qui furent rédigés par Bossuet pour l’instruction du Dauphin. Le premier, Discours sur l’Histoire universelle pour l’histoire, le second, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même pour la philosophie et la spiritualité, le troisième, tiré des propres paroles de l’Ecriture sainte pour l’art de gouverner.
Et l’art de gouverner un royaume tel que celui du royaume de France, s’apprend très jeune. Le Grand Dauphin appelé à diriger le plus beau des royaumes reçut cette instruction dès son plus jeune âge, dès l’âge de 8 ans, durant toute une décennie. Bossuet lui fit obtenir une intelligence prématurée, une réputation naissante aux brillantes qualités, laissant entrevoir qu’il serait accueilli avec distinction dans la vie publique, aux espérances et aux dispositions heureuses, dont le Grand Dauphin aurait eu l’estime de la plus haute considération.
Sa mort prématurée à l’âge de 49 ans en 1711, enleva au royaume de France, sans doute un des plus grands rois appelés à gouverner, par la meilleure des éducations, dont le maître Bossuet , fut l’admirable précepteur du jeune prince Louis de France.
Philippe Didier.
Livre cité : Histoire de Bossuet, évêque de Meaux ; par J.J.E. ROY
D’après le cardinal de Bausset 1846
Cinquième édition.
1, p. 81
2, p. 93, 94,
3, p. 95
