Histoire

La seconde guerre de Trente Ans (1914-1945), par Antonin Campana

Pour Antonin Campana, il n’y a pas eu deux guerres mondiales, mais une seule qui a duré de 1914 à 1945. Selon lui, cette « seconde guerre de Trente Ans » est une guerre suscitée par le mondialisme pour abattre les régimes politiques incompatibles avec son projet planétaire.

La narrative officielle segmente la période 1914-1945 en trois parties bien distinctes : première guerre mondiale, entre-deux guerres et seconde guerre mondiale. Au regard des faits, ce séquençage est tout à fait contestable… et contesté.  Ainsi, en 1941, Charles de Gaulle parlait déjà d’une « guerre engagée depuis près de trente ans » (Compte rendu de la conférence interalliée du 24 septembre 1941). Winston Churchill reprend à son compte ce point de vue dans une lettre à Staline (1944) où il parle d’une « seconde guerre de Trente ans » commencée en 1914. Preuve que l’idée fait partie de ses convictions profondes, Churchill réutilise l’expression dans son livre The Gathering Storm (1948) puis lors du  Congrès Européen de La Haye (1948) où il parle de « la seconde guerre de Trente Ans que nous venons de traverser ». Ce séquençage sera utilisé ensuite par Raymond Aron ou des historiens comme Albert Muller, Arno Mayer, Hans-Ulrich Wehler, François Crouzet….

Les États qui entrent en guerre en 1914 adhèrent à deux modèles géopolitiques inconciliables. Il y a ceux qui subordonnent les relations internationales aux principes du système westphalien (issus des traités de Westphalie, 1648) et il y a ceux qui se situent dans une logique que nous nommerons « post-westphalienne ».

Le système westphalien  est fondé sur la reconnaissance de la souveraineté des États, l’interdiction de l’ingérence dans les affaires d’autrui, l’affirmation d’un droit international reposant entièrement sur les traités entre États souverains. Les « États westphaliens » font généralement la guerre pour défendre leur territoire ou conquérir de nouveaux territoires, jamais pour changer le régime politique du pays ennemi. La Russie, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Turquie sont en 1914 des États westphaliens dirigés par des élites nationales.

Le système post-westphalien, hérité de la Révolution française,  est fondé quant à lui sur une approche idéologique et morale des relations internationales. Les États post-westphaliens font la guerre pour le Droit, la Liberté, la mission civilisatrice, la Démocratie, les « valeurs » universelles… Ces États cherchent moins à conquérir de nouveaux territoires qu’à changer le système politique du pays conquis. La France, la Grande-Bretagne, les États-Unis sont alors des États post-westphaliens subordonnés à des élites mondialistes.

Qui avait intérêt à déclencher la guerre mondiale ? À l’évidence aucun des États westphaliens ne pouvaient espérer des gains territoriaux suffisants pour justifier une guerre générale. Par contre, les élites mondialistes dominant les États post-westphaliens devaient impérativement détruire les régimes politiques qui faisaient obstacle à leur projet planétaire (ouverture des frontières, libre échange, « démocratie »…). C’est bien la république « française » qui a imaginé un jeu des alliances pervers qui ne pouvait mener qu’à la guerre. En plaçant l’Allemagne devant le risque d’une guerre sur deux fronts (que l’État-major allemand savait impossible à gagner), les « Alliés » ne pouvaient ignorer que l’Allemagne aurait un doigt  nerveux sur la gâchette à la moindre tension internationale (pour éviter les deux fronts, le Plan Schlieffen avait prévu de vaincre la France avant que les Russes aient eu le temps de mobiliser, ce qui laissait environ six semaines, chaque jour de perdu augmentant les risques de défaite). La construction d’une telle configuration géopolitique était à l’évidence criminelle, les élites mondialistes des États post-westphaliens en portent la responsabilité. 

Cette première passe d’arme va se terminer avec la défaite des États westphaliens (y compris la Russie qui devient soviétique). En 1918, les nations européennes en marge du mondialisme républicain ou anglo-saxon ont perdu leur aristocratie traditionnelle et ont changé de système politique. Cela est vrai pour la Russie bolchévique dont la noblesse est décimée, pour l’Allemagne qui devient une démocratie parlementaire, pour la Turquie dont le sultanat est aboli, pour l’Empire Austro-hongrois qui est dissous, pour l’Autriche qui devient une République, pour la Pologne qui adopte une Constitution sur le modèle français…. Autrement dit (Russie temporairement mise à part), la fin de la période 1914-1918 a vu s’installer, principalement chez les vaincus, des régimes potentiellement compatibles avec une « société ouverte », le libéralisme économique, la démocratie et les droits de l’Homme : des régimes compatibles avec le mondialisme des vainqueurs (France, Grande-Bretagne, États-Unis). Nous voyons donc clairement que ces changements de régime étaient le but de guerre principal des élites mondialistes.

L’agitation et les conflits qui troublent l’Europe entre 1918 et 1939 prouvent néanmoins aux mondialistes que leur victoire n’est pas acquise. Ici ou là, le conflit armé se poursuit avec souvent les mêmes acteurs : guerre civile allemande, guerre hungaro-roumaine, guerre russo-polonaise, guerre gréco-turque, résistance allemande dans les zones d’occupation française, occupation de la Ruhr, « guerre de rue » en Allemagne (1929-1933), guerre d’Espagne… Pire encore : L’Italie parle de « victoire mutilée » et se dote d’un pouvoir fasciste ouvertement antimondialiste. L’Allemagne parle de « coup de poignard dans le dos » et verse dans le nazisme. L’Espagne choisit un dictateur plutôt que la démocratie et la Russie adopte un internationalisme trop national pour être honnête. En France même, les ligues s’agitent et remettent en cause la démocratie parlementaire, socle du pouvoir mondialiste.

Le nazisme et le fascisme apparaissent comme des expressions pathologiques du sentiment d’appartenance. Ces deux doctrines sont le produit de l’humiliation des peuples mais aussi de la destruction des élites traditionnelles des États westphaliens. Les peuples se retrouvent sans élites et les reconstituent comme ils peuvent. Le nazisme, plus particulièrement, est la conséquence directe, bien qu’accidentelle, de la politique mondialiste après 1918 : il est donc absurde d’opposer celui-ci à celle-là puisque l’un découle de l’autre. Quoi qu’il en soit, dès le début des années 1930, les élites mondialistes apatrides se retrouvent dans une configuration très proche des années 1900-1914. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la reprise ouverte des hostilités était donc inéluctable.

Dès ce moment, les élites mondialistes vont mener un jeu extrêmement cynique et intelligent. Elles vont tout d’abord réarmer à un rythme de guerre les nations qu’elles dominent. En 1939, contrairement au mythe entretenu depuis, la France et à fortiori les Alliés, dispose de chars plus nombreux et de meilleures qualités que les Allemands, d’avions de combat en plus grande quantité et parfois plus performants, d’un nombre supérieur de divisions, souvent mieux équipées. D’autre part, les élites oligarchiques n’hésiteront pas, via les cartels notamment, à financer un parti nazi qui ne cache pas ses revendications territoriales et qui donnera, une fois au Pouvoir, tous les prétextes nécessaires à une juste guerre.  Les évènements qui suivent, notamment les responsabilités dans le déclenchement du conflit, font partie de ce que nous avons appelé « l’Histoire empoisonnée ». Qu’il nous suffise de citer Churchill qui dans ses Mémoires (Tome 1) affirme que la seconde guerre mondiale était « la guerre qui n’était pas obligatoire. Car il n’exista jamais de guerre plus facile à éviter ». Il met la seconde guerre mondiale sur le compte de la tentative allemande de « séparer sa force économique du système économique mondial et de mettre sur pied un système d’échange propre, dont les finances mondiales n’auraient pas pu profiter ». Voilà qui en dit long !

Les hostilités reprennent donc entre les États westphaliens (Allemagne, Italie) qui ont des revendications territoriales et les États post-westphaliens qui ont des revendications idéologiques (détruire les « dictatures » pour imposer la « démocratie »).  Les premiers ont à leur tête une « élite » nouvelle forgée dans les frustrations et les humiliations mondialistes. Les seconds sont soumis aux élites mondialistes qui ont à leur actif la première manche (1914-1918) de cette guerre de Trente Ans (encore une fois l’Union Soviétique est un cas particulier puisque ses élites adhèrent à un mondialisme différent par la forme — mais non par la finalité — de celui de Wall Street ou de la City).

En 1945, hormis le bloc de l’Est dont le sort sera réglé dans les années 90, le monde est dominé par le mondialisme anglo-saxon et les élites apatrides. Cela signe la fin de la « seconde guerre de Trente ans ». Les systèmes politiques des anciennes nations westphaliennes ont été définitivement détruits et remplacés par des systèmes qui vont désormais travailler à éliminer les multiples obstacles autrefois mis en place pour protéger les nations : barrières douanières, frontières économiques et politiques, préférence nationale en matière de main d’œuvre, obstacles à l’immigration, régulation bancaire et financière, protections culturelle, linguistique, monétaire… L’Europe, telle qu’elle existait en 1914 ne disparaît pas en 1918 mais en 1945 !

Antonin Campana

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