Si Notre Seigneur revenait…

Un chrétien doit toujours se tenir prêt et sur le qui-vive, sachant que le Fils de l’homme peut revenir d’un instant à l’autre, sans aucun signe avant-coureur. Nul ne sait quel temps sera choisi pour ce retour en gloire, et les cataclysmes de l’histoire des hommes — même s’ils peuvent être lus comme des annonces possibles, ne suffisent pas à réveiller notre vigilance. Il faut dire que le grand silence s’est installé dans l’Église depuis des décennies, celle-ci abandonnant peu à peu tout ce qui permettait aux âmes croyantes de se préparer aux fins dernières et à restauration de la Création. L’Église n’étant plus là, tout le monde se bouscule pour se mettre à sa place et pour prendre la parole qu’elle ne prononce plus, d’où les hérétiques de tous poils, le bondissement des erreurs religieuses, la progression des fausses religions, le surgissement des prophètes du malheur climatique, les prêtres de l’écroulement économique, les prêtresses du féminisme, les cadres de l’indigénisme et les gourous de la limitation des populations. L’homme, cet être que le Christ est venu sauver de son marasme, est désormais regardé comme le danger pour une terre, « la planète », revêtue de toutes les vertus et d’une pure innocence. Il s’agit bien d’une déformation et d’une dérive de la vertu qui, de moyen pour atteindre la vie éternelle, est devenue le couteau qui blesse, qui tue celui qui, auparavant, en était le maître par ses choix pour le bien. La vertu et le bien appartiennent maintenant à ceux qui ont décidé d’imposer leur loi sans le contenu véridique de la Révélation. La défiguration du bien et de la vertu a commencé à la révolution, et, depuis, elle a connu des pointes, des accès de folie, des crues incontrôlables, comme cela est le cas dans la période présente.

Giacometti, très inspiré — malgré les apparences, par l’art et la foi de Rubens — écrivait ces lignes étonnantes en 1924 :

« Je sais que je sympathise avec l’Église, avec le despotisme religieux. J’ai raison ou tort ? Je crois avoir raison, mais je n’en ai pas la certitude. J’ai de l’antipathie pour la philosophie, pour la liberté de pensée, pour la liberté d’action, la liberté d’écrire des livres, de faire des tableaux et d’exprimer des idées personnelles. Je hais la liberté de croyance ou de non croyance, et la république. Je hais l’émancipation de l’individualisme et celle des femmes. Je ne peux plus entendre tous les bavardages qu’on fait, que tous font sur toutes choses, sur l’art, sur l’histoire, sur la philosophie, où chacun croit pouvoir exprimer la misérable idée qu’il s’est faite dans son cerveau. Pourquoi est-ce que l’Église ne brûle plus, ne torture, ne tue plus tous ceux qui osent penser ce qui leur plaît ? Pourquoi est-ce que n’est pas déclarée punissable chaque pensée, chaque action individuelle, qui n’est pas subordonnée aux idées, aux lois de l’Église ? Et puis assez, peut-être chaque mot que j’ai écrit est absurde, bête et sans base, donc mieux  vaut se taire. […] Mais je voudrais un poing de fer qui pèse, qui pèse sur toutes les épaules, sur toutes les têtes du genre humain et les rende petites, petites, à donner l’impression d’un troupeau de moutons, que tous se ressemblent comme dans un troupeau de moutons, ni plus ni moins, qu’il n’y ait plus de différence entre homme et homme qu’entre mouton et mouton. »

Affirmation brutale, reposant en partie sur une méconnaissance e l’histoire de l’Église et de sa manière de procéder au cours des siècles, mais qui a le mérite de souligner l’abomination du temps, à savoir cette dictature de la vertu et du bien déformées par les doctrines révolutionnaires et libertaires, conduisant ensuite chacun à se prendre pour le maître, non seulement de son propre univers, mais de l’univers tout entier. Cet artiste a bien dessiné — plus encore que sculpté — cet homme troupeau de moutons qui, tout en bêlant, se persuade qu’il est le roi du monde.

Si Notre Seigneur revenait aujourd’hui, à l’instant même, que découvrirait-Il derrière les visages masqués ? S’Il revenait, non point pour tout chambouler, pour tout remodeler mais simplement pour visiter son jardin comme un jardinier peut le faire par une soirée d’été, que verrait-Il de la France, pour ne pas parler du reste du monde ? Il serait étonné de découvrir le vide des vacances alors que les « confinés » ont tant besoin de chansons et de jouets, de loisirs et de plaisirs, ce qui leur évite de regarder le cauchemar qui se profile à l’horizon, horizon noirci par les armées de Saladin et du Malin, occupé par les rangs serrés des princes de ce monde, ceux qui dirigent les gouvernements, les centres financiers, les salles de presse et les loges. Il entendrait de toutes parts des hommes assurés parlant, d’après eux, de « raison » et proclamant les « valeurs républicaines » Déjà, en 1936, alors que la France s’apprêtait à sombrer dans le chaos et l’esclavage, Pierre Gaxotte soulignait que notre royaume, au Grand Siècle, n’avait pas pour maître-mot la raison, mais la gloire ; et que la France, ce n’était pas la mesure, mais la grandeur. Notre Seigneur n’en devinerait plus que des vestiges.

Heureusement, les méchants ne règnent point partout, même si cela les irrite. Dans la pièce de Jean Giraudoux, La Folle de Chaillot, la Folle dit à Irma :

« Évaporés, Irma. Ils étaient méchants. Les méchants s’évaporent. Ils disent qu’ils sont éternels, et on le croit, et ils font tout pour l’être. Il n’y a pas pas plus prudent pour éviter les rhumes et les voitures. Mais pas du tout ! L’orgueil, la cupidité, l’égoïsme les chauffent à un tel degré de rouge que, s’ils passent sur un point où la terre recèle la bonté ou la pitié, ils s’évaporent. »

Difficile souvent de le percevoir, puisqu’ils tiennent les rênes du pouvoir, mais leur force est fragile. Ils réussissent à se maintenir, en utilisant tous les mensonges et toutes les intimidations, mais, un beau jour, tout craque et finit par se retourner contre eux. Au lieu de rester le regard fixé sur les corrompus et les manipulateurs, il serait préférable de se tourner vers ceux qui en valent la peine. Giraudoux, sans une autre de ses pièces fameuses, La Guerre de Troie n’aura pas lieu, met ces mots dans la bouche de Priam s’adressant à Andromaque :

« Ma fille, la première lâcheté est la première ride d’un peuple. »

Et, plus tard, Cassandre avoue à Hélène :

« Moi, je suis comme un aveugle qui va à tâtons. Mais c’est au milieu de la vérité que je suis aveugle. Eux tous voient et ils voient le mensonge. Je tâte la vérité. »

Voilà ce qu’il faut tenir actuellement par les deux bouts : d’un côté le courage qui refuse toute compromission, de l’autre l’attachement à la vérité qui glisse parfois entre les doigts tant le chaos est installé en ce monde. Nos frères chrétiens libanais,- qui nous ont si souvent avertis du danger que nous courions puisqu’ils vivent souvent en avance ce que sera la France par la suite, nous montrent actuellement un exemple de ténacité et d’espérance contre toute espérance. Il faudrait plus de témoins de la vérité et de la charité au milieu des ruines.

Dans Macbeth de Shakespeare, catholique des catacombes, se trouve ce superbe mot :

« Une goutte de lait de la tendresse humaine au coin des lèvres. »

Puisse cette goutte perler de chaque bouche. Le fiel y est plus courant que le miel ou le lait hélas ! Mais il suffit d’une seule goutte pour que le monde prenne une tonalité différente. Encore faut-il lui permettre de couler car la lâcheté et la couardise empêchent souvent la bonté et la vérité d’œuvrer, au sein même de l’Église. Nicolas Bouvier, ce journaliste écrivain qui barouda en Orient après la dernière guerre, écrit dans L’Usage du monde à propos de son passage au Kurdistan :

« Si le Christ revenait ici, certainement, comme en Galilée, les vieillards garniraient la fourche des arbres pour le regarder passer, parce que les Kurdes ont le respect du courage… puis les ennuis surgiraient sans tarder. Il en irait d’ailleurs partout de même : recrucifié et promptement. Peut-être, dans nos pays raisonnables qui redoutent autant les martyrs que les prophètes, se contenterait-on de l’enfermer ; peut-être même tolérerait-on qu’il subsiste, parlant dans les jardins publics ou publiant à grand-peine et dans l’indifférence un tout petit journal. »

Il est probable que la fin serait aussi tragique que celle annoncée par le Grand Inquisiteur de Dostoïevsky, au cours du dialogue entre Ivan et Aliocha dans Les Frères Karamazov. Lorsque le vieil et terrible Inquisiteur reçoit le baiser du divin Prisonnier, il lui donne l’ordre de s’en aller et de ne plus jamais revenir hanter la mémoire et l’histoire des hommes.

Notre temps n’accueillerait pas le Sauveur puisque son désir s’est émoussé et a été étouffé par plusieurs siècles de haine organisée puis de médiocrité envahissante. Demeurent les gouttes de lait qu’il faut savoir trouver et rassembler précieusement.

P. Jean-François Thomas, s. j.

S. Gaétan de Thienne, S. Donat
7 août 2020

Une réflexion sur “Si Notre Seigneur revenait…

  • 21 août 2020 à 09:28
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    « Quand le Fils de l’Homme reviendra, est ce qu’Il trouvera la Foi sur la Terre ? » nous dit l’Evangile… Je crois que oui ! Oui Il trouvera la Foi sur la Terre, sous la forme de petites lumières disséminées ça et là, éparpillées dans le monde dans l’obscurité quasi générale… Ce seront, je crois les petites lumières des familles, ou des personnes seules qui auront gardé leur Foi comme un trésor ! J’y inclus bien sûr toutes les communautés de moines et de moniales…

    A nous de placer notre lumière non pas sous le boisseau, mais bien haut, le plus haut possible, « afin qu’elle puisse éclairer le monde » !

    Vive le Roi !

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