Vive l’anniversaire du Roi !
La continuité dynastique des mérovingiens, carolingiens et capétiens n’est pas une vue de l’esprit : elle est ancienne et revendiquée depuis longtemps.
Suger, conseiller et « ministre » de Louis VI et Louis VII fut un grand homme politique, et un profond religieux amoureux de la gloire de Dieu, comme on n’en fait plus aujourd’hui. Pour lui, servir Dieu et servir le Roi, qui fait la geste de Dieu sur terre, n’était que les deux faces d’une même pièce, sans contradiction aucune.
Suger, abbé de Saint-Denis, fut un des grands qui affermit la grandeur royale, tant en faisant définitivement de Saint-Denis la nécropole des rois, qu’en écrivant le prototype des chroniques royales, qu’en affirmant la continuité dynastique, au côté de Reims, de Clovis aux capétiens. Quel meilleur lieu que l’abbaye réputée fondée par Dagobert, et qui y est déjà enterré ?
Ainsi Suger institua l’anniversaire de saint Dagobert, mais aussi la célébration particulière de l’anniversaire de Louis VI, de son vivant, pour prier pour lui et pour son règne !
Fêter l’anniversaire de son Roi est ainsi une vieille coutume en France, et une coutume instituée par un clerc lui-même, pour attirer les grâces nécessaires au règne du Roi, qui par sa position porte des responsabilités toujours lourdes tant pour le bien commun que pour la gloire de Dieu.
Suger, non content d’être conseiller, chroniqueur, gestionnaire et intendant du royaume, a aussi été diplomate, et savait être très catholique et très bon sujet du roi.
Il parle pour notre temps et nous devrions nous réintéresser à ce personnage et à cette époque particulière du 12e siècle, qui fonde le siècle suivant de Saint Louis, et qui fut tout sauf un long fleuve tranquille, avec son lot de schismes, d’antipapes, de guerres et de quelques restes d’habitudes païennes.
Louis VI et Louis VII furent de grands rois pieux, Louis VII en particulier ne devait pas régner, il était le cadet et son son frère aîné, Philippe Ier, est mort d’un accident bête trop tôt… Louis VII voulait rentrer dans les ordres, mais quand on est roi on doit faire passer le bien commun avant son envie personnelle : la vocation d’un roi est comme décidée par Dieu par naissance. Il fut donc un roi très pieux, et très humain – il fut excommunié un temps, et fut dur contre le comte de champagne, mais il se repentit, et il fit une croisade, contre l’avis de Suger d’ailleurs, qui ne voulait pas voir un royaume sans son roi… C’est encore le roi d’Aliénor, qui fut à l’origine de la guerre de cents Ans.
Beaucoup de fondations ici.
Laissons la voix à une spécialiste, sur l’aspect particulier des anniversaires :
« Mais il fallait qu’elle (l’abbaye de saint Denis) fut dépositaire de la mémoire des rois, garante de la stabilité du royaume et la légitimité du roi. C’est pourquoi l’abbé prit dès les premières années de sa prélature une mesure destinée à affermir la continuité dynastique. Du temps de l’abbé Adam, alors qu’ il n’était que simple moine, on l’a vu rédiger la charte de fondation de l’anniversaire du roi mérovingien, Dagobert. Il apparait que, tout jeune encore, se soit développé en lui le souci de la continuité des trois dynasties, déjà présent chez son prédécesseur. Fonder l’anniversaire du roi Dagobert revenait en effet à jouer un coup double: au moment même où le roi Philippe I° était inhumé à Saint-Benoit-sur-Loire (en 1108), il fallait renforcer la tradition qui faisait de Saint-Denis, depuis Dagobert, le « cimetière des rois », et en même temps lier encore plus étroitement l’abbaye et la couronne en faisant de Saint-Denis le lieu de l’unité dynastique, et du saint martyr Denis le protecteur du souverain.
Suger, abbé, désireux d’« agrandir son église dans toutes ses dimensions »,prit aussitôt la décision de fonder à son tour un autre anniversaire, celui de son roi, le roi de France Louis VI, et ce de son vivant, décision audacieuse et inaccoutumée. Parmi les diverses mesures liturgiques qu’il prit, en l’honneur de la Vierge Marie, de prières particulières pour lui-même et ses successeurs, il fonde en effet, dans la première ou la deuxième année de son abbatiat, l’anniversaire de Louis le Gros:
« nous ordonnons aussi et avons décidé que l’anniversaire du très glorieux Louis, roi des Francs, soit célébré après la très vaillante administration de son royaume et nous prescrivons que ce même jour nos frères reçoivent vingt sous, pris sur les dîmes du Vexin qu’il nous a conférées pour leur propre réfection […] et afin que cette institution, ainsi que la stabilité de la présente charte ne soient violées ou détruites […] nous appelons sur les violateurs, par le clou et la couronne du Seigneur, par le bras du saint vieillard Siméon, par l’autorité de Dieu tout puissant […] l’anathème perpétuel et les feux de la géhenne »: charte confirmée par deux légats apostoliques.
Toutes les précautions étaient prises, à la fois pour assurer le financement de sa fondation (comme il le fera pour toutes ses autres fondations) et pour assurer la pérennité de son diplôme. Mais si cette décision avait une portée politique évidente au bénéfice de l’abbaye, Suger œuvra tout autant au service du prince Louis qui, devenu roi, ne le perdait pas de vue. C’est au service du roi (mais aussi de son église, bien sûr) qu’il avait participé à la sanglante guerre du Puiset. C’est au service du roi qu’il avait participé, en mars 1112, au concile du Latran, puis qu’il alla, en 1118, à la rencontre du pape Gélase II à Maguelone, et c’est encore au nom du roi qu’il se rendit en Italie, auprès du pape Calixte II, pour traiter « certaines affaires du royaume », et encore, en 1123, quand il prit part au concile général du Latran. » (Françoise Gasparri, Suger de Saint-Denis, Picard, p.60)
Pour Dieu, pour le Roi, pour la France
Paul-Raymond du Lac
