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[Ex-libris] De l’affaiblissement de la raison et de la décadence en Europe (A. B. de Saint-Bonnet)

On pourrait croire cet intitulé écrit pour notre époque. Mais non, cet article n’a pas vocation à scruter ce que nous aurions sous les yeux actuellement, sinon ce que nous n’avons plus devant nous. Oui, car l’affaiblissement de la raison et la décadence en Europe ne datent pas d’hier : c’est en 1853 qu’un certain Antoine Blanc de Saint-Bonnet ciselait ce titre pour un petit livre désirant critiquer la marche des esprits et des études induites par l’illuminisme du XVIIIe siècle.

Blanc de Saint-Bonnet : un patronyme que l’on connaît souvent, aux côtés de Maistre et de Bonald, mais presque toujours sans avoir jamais rien lu de lui (et, déjà, on lit moins Bonald que Maistre). Il n’est pourtant pas inintéressant de l’aborder sous l’aspect de l’éducation (et une réédition, cette année, de cet ouvrage peut nous y aider[1]), une question si lancinante de nos jours où la décadence entamée il y a bien longtemps (Renaissance ? Réforme ? Révolution ?) semble s’accélérer et le hiatus entre générations paraître à chaque nouveau degré plus marqué, plus large.

Ne comptez pas sur Saint-Bonnet pour vous signer une circulaire digne d’un ministère de l’Instruction publique et de l’Éducation nationale, donnant un programme complet et indigeste, plein de mots creux, d’expressions toutes faites et de référents bondissants, pour bourrer le crâne d’êtres amorphes – ou, plus exactement à la lumière de l’histoire de ces derniers siècles, pour laver le cerveau des électeurs et contribuables. Loin de là, l’auteur fait justement remonter l’éducation à ses principes les plus élevés : elle a d’abord trait au ressort moral de l’être humain, créé libre.

« Les enfants portent sur la tête la couronne des vertus de leurs pères, lorsque les pères, dans l’éducation, ont préféré la vertu à leurs enfants. Car ceux qui préfèrent leurs enfants à la vertu, voient s’envenimer leur propre sang, et leur race redescendre » (p. 42 de la réédition de 2022).

Quel arrêt terrible pour notre temps ! La race française, parmi bien d’autres, semble disparaître ou avoir disparu, comme le mot même dans la Constitution de la Cinquième République ; la vertu n’est plus un mot à la mode, quand même un Maximilien de Robespierre savait s’en réclamer, car cela plaisait encore, alors ; les vices les plus indicibles, impensables et impensés jadis, se multiplient et s’affichent sans vergogne, quand le moindre supermarché des terres, dès les premiers mois du printemps, affichent plus de viande crue que les bords de mer les plus ensoleillés… Non seulement nous n’avons plus préféré la vertu à nos enfants, mais nous avons sacrifié jusqu’à nos enfants mêmes pour leur préférer… nous autres. L’égoïsme substitué à toute éducation vraie, voilà peut-être la plus grande faute de nos siècles.

La fibre morale de l’homme est intimement liée à sa volonté, une puissance que l’éducation doit viser tout particulièrement. Et c’est ici qu’A. Blanc de Saint-Bonnet en étonnera plus d’un, à une époque où le retour à la terre, la paysannerie traditionnelle et le bio ont le vent en poupe : ici, comme dans d’autres de ses ouvrages, il se montre critique des paysans, souvent trop gâtés enfants par la qualité et la diversité des produits de la terre (entre autres facteurs) :

« L’homme est un ressort vivant ; sa pensée, comme sa volonté, ne prend ses forces que tendue. La sévérité de l’éducation est, dans une famille, l’impulsion avec laquelle elle s’élance dans l’avenir. Celle où l’éducation se ramollit, en deux générations verra sa fin. Dans le peuple, chez le paysan, les enfants sont généralement gâtés. Suivez l’homme sur le globe ; les plus rudes climats, les plus pénibles travaux ont été les conditions de gloire et de longévité des nations » (p. 50).

S’il est vrai que les paysans, et plus généralement les ruraux qui lui ont succédé à la campagne sans en reprendre les travaux, ont largement suivi la modernité et ses avatars, force est de reconnaître qu’il n’y a même plus de paysans, à de trop rares exceptions près, et que le ramollissement de l’éducation est une règle désormais générale, si bien que celui-là même qui voudrait nager à contre-courant aurait du mal à ne pas en prendre, inconsciemment, par mimétisme, dans un domaine ou un autre, quelque aspect de dérèglement… Si le maréchal Leclerc fut éduqué à la dure, selon la tradition de sa famille, ne mangeant pas même à sa faim, nous aurions peine aujourd’hui à en retrouver la pareille dans une maison aristocratique, et pas seulement parce que les services sociaux ne le pardonneraient plus…

Où commencer, ou à quel endroit reprendre une bonne éducation ? Certainement pas en faisant l’éloge de Voltaire ou Rousseau, ou en faisant commencer l’histoire de France en 1789. Il y a un ordre inaltérable de priorités à respecter :

« Or, la raison se développe, avant tout, par la Religion ; ensuite par la métaphysique, les belles actions, les axiomes, la haute histoire, les sciences morales en général, enfin par tout ce qui cultive ses trois éléments impersonnels, qui sont le bien, le beau, le vrai, en un mot le divin. — L’intelligence se développe avant tout par les langues, ensuite par l’étude des êtres, des rapports ; de la logique, de quelques mathématiques, en un mot, par ce qui exerce ses facultés personnelles, qui sont l’attention, la mémoire, l’imagination, l’induction et la déduction, l’abstraction, la comparaison et la généralisation, tout ce qu’appelle l’étude du fini » (p. 51).

« Je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus crucifié » (cf. 1 Co 2, 1-5) : voilà le point de départ, l’éducation catholique, l’instruction catholique, l’enseignement catholique, la doctrine catholique, pour former le futur vir catholicus qui sera combattant de Jésus-Christ, croisé contre le démon, le monde et sa propre concupiscence.

Qu’est-ce qui s’oppose à cela ? Ce que Blanc de Saint-Bonnet appelle « l’éducation romaine », non pas pour se référer à l’Église romaine, mais à la mode antique, rejaillie à la Renaissance et ayant dans les siècles suivants formé dans les collèges les gallicans, les jansénistes, les révolutionnaires, les libéraux, les modernistes… Et le système scolaire actuel, tout en étant deux ou trois fois décadent, garde encore cette marque sur le front. Les auteurs antiques ne sont plus étudiés, mais leurs substituts sont encore pires et leurs vices ont pris racine !

« Les universités du Moyen Âge introduisaient les auteurs païens au milieu du règne éblouissant des Pères de l’Église et des lumières souveraines de la théologie. Vous avez voulu créer les Collèges, scindant le Système d’éducation, pour laisser aux séminaires la partie divine et nous réserver la partie profane, toujours pensant faire mieux que l’Église. Peu à peu les grandes familles, en France, ont été ébranlées par le scepticisme et la frivolité, jusqu’à ce qu’on vît tous les hommes de la Révolution sortir en masse de cette éducation romaine. Ceux qui la donnent ne manquent jamais de dire qu’ils n’oublient point l’enseignement religieux. L’aveu ne saurait arriver plus complet : c’est l’instruction qui est religieuse, c’est l’éducation qui est païenne… Vous en avez le résultat » (p. 54).

Les « lumières souveraines de la théologie » face aux lumières prétendues de la raison façon XVIIIe siècle : un contraste saisissant qui remet les choses à leur place ! Et nous avons pourtant conservé la « laïcité » des contenus et pédagogies de la seconde, jusque dans les établissements se proclamant les plus indépendants mais forcés de suivre, à la remorque, les directives gouvernementales et les diplômes officiels.

Tâchons de réagir avant qu’il ne soit trop tard…

Jean de Fréville


[1] Antoine Blanc de Saint-Bonnet, De l’affaiblissement de la raison et de la décadence en Europe, Larroque-Engalin, Éditions du Drapeau blanc, 2022.

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