Sainte Jeanne d’Arc et son « Gentil Dauphin »

Maurice-Denis-La-communion-de-Jeanne-d-Arc

Sainte Jeanne d’Arc est patronne secondaire de la France, reconnaissance bien tardive de l’Église qui ne la canonisa qu’après l’exaltation nationaliste républicaine dont elle fut l’objet à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Sa solennité, le 9 mai, est l’occasion de se pencher brièvement sur les relations entre Charles VII, le « Gentil Dauphin », et Jeanne la Pucelle car les raccourcis et les caricatures les entachent souvent. Dans Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, Charles Péguy fait ainsi parler Jeannette et Madame Gervaise :

« Jeannette : – Et quand nous voyons, quand vous voyez que la chrétienté tout entière s’enfonce graduellement, et délibérément, s’enfonce régulièrement dans la perdition.

Madame Gervaise : – On verra, on verra mon enfant. Qu’est-ce que tu en vois. Qu’est-ce que tu en sais. Qu’est-ce que tu sais. Qu’est-ce que nous en savons. On verra voir. […] Il y aura des siècles de siècles. Nous sommes de l’Église éternelle. Nous sommes dans la chrétienté éternelle. Nous sommes de la chrétienté éternelle. Ces temps sont venus, il y aura d’autres temps. Ces temps sont venus, il y aura, il y a l’éternité. Que pèsent les siècles des siècles du temps en face de l’éternité. »

Sages paroles que tout chrétien, à chaque époque, devrait se répéter afin de ne pas sombrer dans la désespérance. Le « Gentil Dauphin », Charles VII, était un chrétien convaincu et craignant le Jugement. Celui que Jeanne conduira à Reims pour le sacre qui le transformera vraiment en roi, en lieutenant de Dieu, n’était pas l’être falot et lâche, image réductrice que l’histoire forgera.

La rencontre décisive du 4 mars 1429, où Jeanne reconnut Charles à Chinon malgré le stratagème que ce dernier avait imaginé pour vérifier la bonne foi de cette jeune fille, ne suffit pas à convaincre le roi qui, pour de justes raisons, désirait être certain de la mission confiée à la Pucelle. Il demande conseil à son entourage, fait vérifier la virginité de Jeanne par des dames de compagnie de la reine, avant de recevoir Jeanne de nouveau en audience, mais cette fois en tête à tête. Charles VII est torturé, croyant qu’il est rejeté par Dieu, peut-être indigne de régner et il est prêt à accepter, avec abandon, la volonté divine à son égard. Jeanne va lui révéler, non point un secret d’état, mais le contenu de la prière que le roi a adressé au Ciel quelque temps auparavant, au jour de la Toussaint, alors qu’il était seul dans son oratoire à Loches. Elle lui dit qu’il avait alors adressé trois requêtes : la première était que, s’il n’était point l’héritier légitime du royaume, que Dieu le lui fasse savoir et lui permette de se retirer en Écosse ou en Espagne ; la seconde était que si le peuple de France souffrait tant de tribulations à cause de lui, qu’il en soit le seul puni, y compris par la mort ; et la troisième était que si le peuple de France était la cause de son destin, que lui, le roi, puisse lui venir en secours. Et Jeanne ajouta, tutoyant le roi pour la première et unique fois :

« Je te le dis de la part de Messire : Tu es le vrai héritier de France et fils du Roi et il m’envoie pour te conduire à Rheims y recevoir ton sacre et ta couronne ».

Voilà ce qui convainquit Charles VII, et non point le fait que Jeanne l’eût reconnu, anonyme parmi les courtisans. Elle sera tout de même examinée à Poitiers avant d’être investie officiellement. Certes, elle veut bouter l’Anglais hors de France, mais sa priorité est le sacre car elle en connaît, plus que le symbole, la valeur quasi sacramentelle. La rencontre de Chinon est bien la charnière de la vie de Jeanne : Domrémy et Vaucouleurs furent la préparation, ce qui suivit, batailles, sacre, emprisonnement et procès, ne fut que l’accomplissement de ce pacte royal voulu par Dieu.

Certes des divergences entre elle et le roi commencèrent à apparaître après le sacre, lorsque Charles VII ne suivit pas le conseil de Jeanne à marcher directement sur Paris. Les armées royales perdirent leur avance sur les troupes anglaises et le roi crut bon de suspendre pour un temps la reconquête du royaume en parlementant avec Philippe le Bon de Bourgogne et Jean de Luxembourg, ainsi qu’avec le chancelier Rolin. Jeanne trépigne et décide, à la fin mars 1430, d’attaquer Lagny-sur-Marne, sans autorisation royale. Elle sera faite prisonnière par les Bourguignons le 23 mai. Il fut reproché à Charles VII, par l’histoire, de ne point avoir versé de rançon pour la délivrer, mais les caisses du royaume étaient à sec. De plus, les Anglais voulaient sa mort, et elle l’avait d’ailleurs prédit. Henry VI d’Angleterre aurait refusé de l’échanger contre John Talbot ou contre de l’argent, y compris une forte somme. Le duc de Bourgogne livra la Pucelle à l’Angleterre. Il était su par avance que, même si le procès s’était conclu en faveur de Jeanne, d’autres auraient suivi, jusqu’à ce que la condamnation à mort fût prononcée. Charles VII et ses conseillers retournent en tout sens la tragique situation, essayant de trouver une solution pour sauver Jeanne. Le roi déclare qu’il doit sa couronne à Jeanne et que, si elle se trouvait condamnée pour hérésie par un tribunal ecclésiastique, sa légitimité s’en trouverait ébranlée. Tel était bien le but anglais. Le roi finança quelques tentatives de libération, en vain. À la cour, le clan des pacifistes, ennemis de Jeanne, dirigé par La Trémoille et l’évêque Regnault de Chartres, prit le dessus. Circonstance aggravante, pendant le procès de Jeanne à Rouen, Charles VII doit régler, par un autre procès, des menaces d’enlèvement et d’assassinat contre lui, fomentées par le comte de Richemont et Louis d’Amboise.

Charles VII fut très affecté par l’horrible mort de Jeanne. Il fit pression sur l’Église afin que, dès 1456, elle désavouât publiquement le tribunal inique et cassât le procès pour « dol, calomnie, fraude et malice ». Une croix fut apposée sur le lieu du supplice et Jeanne reconnue comme exempte d’infamie. Comme il ne pouvait déclarer la nullité d’un procès ecclésiastique, il invita la mère de Jeanne, Isabelle Rommée, et ses sœurs à adresser une requête au pape. L’annulation de la sentence de 1431 fut prononcée le 7 juillet 1456, dans la grande salle du palais archiépiscopal de Rouen, en présence de Jean d’Arc, le plus jeune des frères de la Pucelle, elle qui, bien que femme, avait été anoblie par Charles VII ainsi que sa famille. Le pape Calixte III choisit des commissaires recommandés par Charles VII : les évêques Jean Juvénal des Ursins, de Reims, Guillaume Chartier, de Paris, et Richard Olivier, de Coutances. En revanche, le roi ne fut pas cité à comparaître pour ce procès en nullité. Il prendra en charge toutes les dépenses des défendeurs de la cause de Jeanne. Des historiens l’accuseront, sans preuve, d’avoir manipulé le procès en y envoyant uniquement des témoins à décharge, ce qui ne reflète en rien la réalité puisque des dépositions défavorables à la Pucelle furent entendues. Le roi est artisan de la réhabilitation mais comme un devoir de justice et non point comme un acte politique susceptible de donner du lustre à sa couronne. Charles VII n’était point un héros et il eut besoin de Jeanne pour se ressaisir et habiter sa charge royale, mais il ne fut point un traître machiavélique abandonnant Jeanne à son sort tragique. L’évêque Pierre Cauchon, d’abord conseiller du duc de Bourgogne puis conseiller du roi Henry VI, vouant une haine tenace à la Pucelle, déclarera qu’elle est une sorcière et la fera juger comme telle. Certains hommes d’Église, à sa suite, ont plus à rougir de leur servilité et de leur collaboration avec l’ennemi que le « Gentil Dauphin », homme pieux mais mal entouré. Comme le déclame Paul Claudel dans sa Sainte Jeanne d’Arc :

« Sous l’hermine doctorale et sous le capuchon et sous le grand chapeau,/ On voit pointer tout à coup le mufle d’âne et l’oreille de veau ! »

Au-dessus, bien au-dessus de toutes ces fragilités et ces misères humaines, Jeanne la Pucelle se dresse jusqu’à aujourd’hui alors que tous les autres ont rejoint le séjour des morts en présence de la terrible balance. Que le poète garde la parole : « Voici l’Amour qui a été le plus fort et cette bonne volonté qui a pris feu,/ L’Esprit qui a été le plus fort, et Jeanne d’Arc au milieu !/ Cette flamme déracinée du bûcher ! Elle monte ! Je dis là-haut cette espèce d’ange dans son étui !/ Cette pucelle et cette patronne et cette conductrice au plus profond de la France arrachée par l’aspiration du Saint-Esprit ! »

P. Jean-François Thomas, s. j.

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