Les colonnes du temple, par le Père Jean-François Thomas (sj)

Jamais l’équilibre humain et social ne s’est trouvé en si grave danger, tout au moins depuis le début de l’ère chrétienne. Ce ne sont ni les guerres, ni les invasions qui représentent le péril le plus cruel, mais la dégénérescence de notre tissu, à la fois individuel et communautaire, par une attaque frontal contre les mœurs qui fondent une culture ou une civilisation. Chateaubriand mettait ainsi les révolutionnaires inconscients de son temps : « Gardons-nous d’ébranler les colonnes du temple : on peut abattre sur soi l’avenir. » Cela nous renvoie à la mort de Samson, à l’époque des Juges en Israël, alors que le peuple élu est sous le joug des Philistins. Ses cheveux, faisant sa force, ayant été coupés par sa maîtresse Dalila, ce héros biblique fut emprisonné et les Philistins lui crevèrent les yeux. Lors d’une fête et d’un banquet dans le temple du dieu Dagon, sa chevelure ayant repoussée, il profita de la situation pour ébranler les colonnes de l’édifice qui s’écroula sur les milliers de personnes présentes. Tous périrent, et Samson avec eux : « Et saisissant les deux colonnes sur lesquelles était appuyée la maison, tenant l’une d’elles de la main droite, et l’autre de la main gauche, il dit : Meure mon âme avec les Philistins. Et, les colonnes fortement ébranlées, la maison tomba sur tous les princes et sur toute la multitude qui était là […] (Livre des Juges, XVI. 29-30)  Catastrophe voulue et assumée qui a le mérite d’éliminer l’ennemi mais qui ne libère en rien les Israélites subissant le joug des païens. L’imprudence passée de Samson fait qu’il a déjà compromis son avenir en s’abandonnant dans les bras d’une Philistine et en lui accordant sa confiance jusqu’à lui révéler le secret de l’origine de sa force. Il est le seul responsable de son triste sort et la décision de se sacrifier, geste généreux, ne sauve pas pour autant ses compatriotes. Le désir de tout homme un peu énergique et digne de ce nom, est bien souvent de vouloir faire table rase, rêvant ainsi à l’édification d’un avenir plus radieux. Quête utopique, car rien ne peut s’implanter sans reposer d’abord sur des colonnes indestructibles.

Quelles sont-elles, sinon l’héritage transmis de génération en génération, imputrescible malgré les tempêtes de l’histoire et les négligences des hommes ? Savoir si l’on doit ou ne doit pas accepter cette tradition est une question risible puisque, sans elle, nous ne serions plus rien. Les pires anarchistes, les militants les plus zélés contre la culture ne peuvent que prendre en compte ce qu’ils désirent détruire : ce qu’ils considèrent comme une révolution n’est que l’imposition d’une autre conception de la même culture. Les jeunes, ou moins jeunes benêts qui affichent leur mépris pour tout ce qui les précèdent en sont de purs produits et ne pourraient s’exprimer sans avoir assimilé au moins une partie de cette dernière. Personne ne peut se suffire à lui-même, à moins d’être un sombre imbécile ou bien un démon. La première possibilité est une hypothèse qui n’est pas hypothétique, mais, dans ce cas, la personne ne produit plus rien et demeure stérile. En revanche, la seconde est plus probable. Le suppôt de Satan, grand ou petit, génial ou médiocre, ne déambule que sur de larges avenues, acclamés par les foules. Il sait qu’il est riche d’un passé, mais il le retourne contre lui-même et contre ceux qui l’adulent. Sénèque nous a légué cette fameuse formule : « Levis est malitia, saepe mutatur, non in melius, sed in aliud. «  ( « La malice est légère, souvent elle change, non pas en mieux mais en autre chose. ») (Lettre à Lucilius sur les esclaves) Quel est cet autre chose par lequel la malice, mais aussi tout le reste, se transforme, sinon la nouveauté pour le plaisir du neuf, symbole de progrès, donc de supériorité par rapport aux temps anciens, fussent-ils simplement l’année précédente ! Comme par hasard, le phénomène de la mode,  – désormais central dans nos sociétés uniformisées , trouve son origine au XVIIIe siècle, dans un creuset identique à celui du bouillonnement des idées de progressisme. Jusqu’alors, us et coutumes, et costumes, n’avaient que très lentement connus des transformations, souvent légitimes, produits légitimes d’une patiente maturation. Le développement avait toujours été organique et non point dicté par des autorités extérieures. Loin de nous d’affirmer que les grands couturiers, par exemple, sont des destructeurs, alors qu’ils sont regardés comme des « créateurs », et pourtant, volontairement ou non, ils sont des symboles de notre faim inassouvie pour le changement débridé et sans cause rationnelle. L’homme s’impose à lui-même la dictature de la nouveauté, sous prétexte de fuir l’empire du passé. De toute façon, quoi qu’il fasse, il ne peut échapper à l’empreinte de ce dernier, puisqu’il est tout entier composé par lui, et qu’il en a besoin pour continuer à nourrir les racines. Ce n’est pas la nouveauté qui fait fleurir un buisson de roses chaque printemps, même si ces fleurs sont fraîches, mais la patiente méditation du sol au cours des ans, répétant un cycle parfaitement rodé et transmis par l’âge d’une nature créée par Dieu. Les lois de cette nature demeurent intangibles. Aussi progressiste que soit l’homme, s’il se jette du haut de sa tour de Babel, il ne s’élèvera pas soudain vers le ciel et il continuera de s’écrabouiller lamentablement au sol, pour la plus grande satisfaction de Monsieur Isaac Newton auquel, pour cette fois, nul ne pourra reprocher un manque d’objectivité sous le prétexte qu’il appartiendrait à la perfide Albion.

Ceux qui piétinent la tradition humaine sont bien à plaindre car ils méconnaissent, du même coup, tout le processus, harmonieux, de la Création. Cela est très peu compatible avec leur amour affiché pour la « maison commune » et la « terre mère ». Du coup, ils se retrouvent très en amont, négligeant les lois imposées par le Créateur, eux qui pensaient brûler des vaisseaux et pouvoir marcher sur l’eau. S’ancrer dans une tradition n’est point passéisme mais au contraire une exigence supplémentaire  pour une réelle créativité, celle qui consiste à regarder le temps présent comme fort de tout le passé et gros de tout l’avenir qui est ainsi promis. L’homme de la tradition est celui de l’éternité. Gustave Thibon a fort bien résumé l’attitude de celui qui soutient les colonnes sans les ébranler : « Entre les conservateurs qui barrent l’avenir et les progressistes qui renient le passé, nous devons être avant tout les hommes de l’éternel, les hommes qui renouvellent, par une fidélité éveillée et agissante, toujours remise en question et toujours renaissante, ce qu’il y avait de meilleur dans le passé. » (Les hommes de l’éternel) Voilà ce qui devrait être notre ambition, si nous nous réclamons d’une légitimité politique qu’aucune révolution ne peut mettre à bas : être des hommes de l’éternité, prenant en compte la nécessité du passé qui, de toute façon, s’impose à nous sans nous demander notre autorisation, comme le souligne le Docteur angélique : « Præterita in necessitatem transeunt. » (« Les choses passées appartiennent à la nécessité. ») (Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa– IIae, qu. XLXIX, art. VI, concl.).

Quant à l’avenir, l’homme de la tradition n’emploiera pas la formule gaullienne pour dire qu’il est devant nous… Il est, disait le Gabriel Marcel ayant redécouvert la réalité de l’être, de « la catégorie du menacé ». Il ne coule pas de soi car, comme toute chose vivante, il est extrêmement fragile. Sans disparaître totalement, il peut naître avec des malformations irréversibles. N’est-ce pas celui qui surgit lorsque l’homme oublie les racines et la fidélité qu’elles réclament ? Le même Gabriel Marcel, dans Être et Avoir, note que la fidélité implique « quelque chose d’inaltérable. Arriver à approfondir la nature de cet inaltérable ; d’où partir pour arriver à le saisir ? Nécessité de partir de l’être même – de l’engagement envers Dieu. » En fait, l’homme de la tradition est celui qui aime le réel, tout le réel, et qui ne met point sa confiance, et à plus forte raison pas son espérance, dans les idées. Non point que toutes fussent erronées, mais parce qu’il croit en la stabilité, tandis que les idées volent et s’envolent, se pourchassent et s’éliminent entre elles. Dire ce qui est est peut-être l’action la plus risquée de nos jours. Marcel de Corte affirmait : « En ce monde étrange où nous sommes, dire que le blanc est blanc et le noir noir est une audace qui se paie parfois d’une balle dans la nuque, et presque toujours d’un silence hostile de l’opinion publique et des intellectuels qui la gouvernent. » (L’Homme contre lui-même)

Il est urgent de s’arracher aux liens du temps pour devenir des flambeaux d’éternité dès à présent, en recevant avec reconnaissance le passé et en façonnant l’avenir à partir de ce matériau, sans en perdre une miette. La réalité est trop précieuse pour être gâchée et dilapidée. Elle provient du trésor du ciel. Au lieu d’ébranler les colonnes, nous ferions mieux d’entretenir le temple et de l’embellir. Les hommes qui gouvernent ce monde, troupe de petits diablotins, semblent avoir choisi une autre option. Pour eux le blanc est noir ou inversement, ou un mélange, ou rien de tout cela. Notre fidélité à ce qui ne passe pas prépare, modestement, l’instauration de ce qui régnera pour l’éternité.

Jean-François Thomas s.j.

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