Nicolas II par Hélène Carrère d’Encausse

 

 

Historienne de la Russie, et membre de l’Académie française depuis 1991, Hélène Carrère d’Encausse a notamment publié La Gloire des nations, Victorieuse Russie et Le Malheur russe.  Avec cet ouvrage intitulé Nicolas II, sous-titré La transition interrompue, elle revient sur l’histoire tragique du dernier des Romanov à avoir régné sur la Sainte Russie.

 

L’auteur écrit dès les premières lignes des phrases éclairantes : « L’homme, c’est Nicolas II, souverain pathétique non seulement par sa fin tragique, mais surtout parce que toujours il se montra attentif, et crédule, aux signaux d’un Destin qu’il tenait a priori pour hostile à son bonheur. » En partant de ce préalable, reconnaissons la difficulté qu’il existe pour un chef d’état régnant sur un territoire immense, à réaliser le bonheur de ses sujets quand lui-même estime – certes à tort – que le « Destin » lui en veut.

 

De fait, il n’est guère étonnant de lire dans le très bel essai de Wladimir Weildé, La Russie absente et présente, la phrase suivante : « La Russie n’a jamais eu de chance. » D’Encausse précise son analyse qui confirme cette vision fataliste : « C’est exactement le sentiment qui hantait Nicolas II. Et ce qui rend son destin exceptionnel, ce n’est pas sa mort dramatique – car il n’est pas, et de loin, le seul souverain martyr d’une révolution -, mais que sa malchance et celle de son pays se soient conjuguées au cours d’un règne relativement long, plus de vingt ans, pour aboutir à une double catastrophe, personnelle et nationale. »

 

Il demeure important de comprendre que « ce qui définit le mieux le règne de Nicolas II, c’est en définitive la contradiction intérieure qui déchirait son esprit. Par conviction profonde, religieuse et politique, il tenait à l’héritage reçu, à l’autocratie. Il était convaincu que, seule, elle convenait au peuple russe. Mais en même temps, il savait – et ici, l’intelligence et non plus le cœur le guidait – qu’il fallait composer avec ses convictions, et adapter la Russie à la modernité, c’est-à-dire la démocratiser en réduisant l’autocratie. »

 

Le mérite d’un souverain est de transmettre l’héritage reçu, tout en l’adaptant à son époque, mais sans jamais dénaturer le legs des ancêtres. Il s’agissait d’une mission difficile, nul ne pourra dire le contraire. Nicolas II a échoué. Personne ne contestera cette vérité historique. Pouvait-il réussir ? Nous pensons que oui, mais il n’est pas dans notre intention de refaire l’histoire. Nous estimons simplement qu’il n’existe pas de fatalité et que tout dépend des choix opérés par les uns et les autres, même si les contingences sociales peuvent lourdement peser dans la vie des êtres humains. En définitive, nous constatons objectivement que Nicolas II a fait infiniment plus de choix malheureux qu’il n’a pris de bonnes décisions.

 

Relevons cependant, chose paradoxale, qu’à moins de trois ans d’une débâcle humaine et idéologique qui mènera à une défaite politique et sociale, et se terminera par l’assassinat de la famille impériale et l’avènement de l’ère soviétique, la Russie ne se trouve pas dans une situation difficile, bien au contraire. Nous lisons le propos suivant : « A la veille de la guerre de 1914, la Russie se porte plutôt bien. L’enrichissement du pays, comme celui des individus, malgré des zones de pauvreté, est une réalité. La révolution économique porte ses fruits. Les réformes politiques ont aussi commencé à changer la société et ses rapports avec le pouvoir. » L’auteur n’oublie pas, bien sûr, de souligner que tout ne se montrait pas idyllique au pays du tsar : « Et de fait, l’effervescence révolutionnaire, la montée des mécontentements se combinent avec l’attente de la catastrophe imminente. Celle-ci ne pouvait, dans ces conditions, manquer d’arriver. »

 

Le contexte politique dans lequel évolue l’empereur nous semble résumé avec beaucoup de finesse et de pénétration : « Nicolas II dut engager des réformes dans une situation dont il n’était pas le maître, dans le cadre politique et social hérité de son père. Pour briser son entreprise et détruire le système existant en Russie, il ne fallut cependant pas moins qu’une guerre mondiale à laquelle la Russie paya un effroyable tribut ». D’Encausse a la clairvoyance de relever que « la catastrophe pressentie, et attendue par une société encore peu sûre d’elle-même, ce fut une guerre et son cortège de défaites et de morts ». Néanmoins, elle ajoute aussitôt : « La Russie y résista trois ans, ce qui témoigne que la société en pleine mutation n’était pas si fragile qu’on l’avait cru ; et que la catastrophe n’était peut-être pas inéluctable. » En ce sens, elle rejoint notre idée développée plus haut – que rien n’est écrit à l’avance  – car nous estimons  que « l’histoire est le théâtre de l’imprévu ».

 

L’historienne rappelle également l’état des lieux lors de l’accession au pouvoir de Nicolas II : « Accédant au trône en 1894, Nicolas II, le dernier souverain Romanov, le dernier monarque de l’histoire russe aussi, trouve dans son escarcelle un héritage qui, de prime abord, a de quoi le satisfaire. Cet héritage, fruit de trente-trois années qui ont précédé son couronnement, est composé de grands changements et parfois d’éblouissantes réussites. » L’auteur énumère ainsi à l’actif du bilan : l’émancipation progressive de la paysannerie, l’abolition du servage, la mise en place d’une justice plus équitable, la réorganisation de l’armée, la volonté éducatrice du gouvernement impérial, etc. Ces réussites ne masquent nullement une révolte grandissante de la part des intellectuels, des étudiants, de la bourgeoisie, et des différents groupes d’extrême-gauche. Ces derniers n’hésitent pas à utiliser des méthodes radicales avec l’assassinat de Dmitri Sipiaguine (ministre de l’Intérieur de 1899 à 1902) et du grand-duc Serge (oncle du Tsar), respectivement en 1902 et 1905.

 

En dépit de cet état de fait, l’auteur estime que « Nicolas II est un héritier heureux. Il trouve dans son patrimoine des expériences certes incomplètes et à demi réussies, mais aussi un enseignement capital : la Russie est en transition, en marche, vers une autre définition d’elle-même. Plus de trois décennies mouvementées, certes, mais qui l’ont métamorphosée : cet héritage est celui de toutes les possibilités. » Ce livre permet de comprendre pour quelles raisons, et au travers de quelle déroutante accumulation de choix hasardeux et malheureux, Nicolas II a manqué « les possibilités » nombreuses qui s’offraient à lui pour guider sereinement la Russie, et lui permettre d’accroître à la fois son rayonnement, sa prospérité, et sa stabilité.

 

Toutefois, pour saisir la personnalité et la psychologie de l’empereur, qui expliquent peut-être en grande partie l’échec final, nous reproduisons cet énoncé fort éloquent : « Le fils de l’héritier d’Alexandre II semble ainsi venir au monde sous d’heureux auspices. Certes, il ne manquera jamais, par la suite, de rappeler que le jour de sa naissance a été celui où l’on célèbre la fête de Job, et qu’avoir pour patron celui qui fut, sur son tas de fumier, le symbole de la solitude et de l’abandon, n’était pas un radieux présage… » Décidément, Nicolas II devait vraiment être défaitiste.

 

Subséquemment, il ne faut jamais oublier « qu’ en 1881, le futur souverain avait à peine quinze ans quand il fut confronté à la violence de son peuple. Son grand-père, Alexandre II, fut rapporté au Palais agonisant, les jambes arrachées, défiguré, et la famille se rassembla autour du mourant. Jamais Nicolas n’oublierait : ni cette fin horrible ; ni qu’il s’agissait du tsar libéral qui, contre sa noblesse, avait choisi la voie des réformes et reçu en retour la haine, une longue série d’attentats manqués, enfin cette mort atroce à l’heure même où il imaginait de nouvelles réformes. »

 

A l’instar de Louis XVI, Nicolas II « fut peu préparé à son futur rôle par ses maîtres, apparemment peu enclin à compléter une éducation rapide par un effort personnel, Nicolas fut encore moins préparé à régner par son père, qui le tint toujours à l’écart des affaires publiques. En 1886, à dix-huit ans, il fut associé – le mot ne traduit en fait aucune réalité – au Conseil d’Etat. Nicolas y vient siéger avec ennui, sans participer à quelque débat que ce fût. » Par contre, cet homme apprécie la franche camaraderie, les rapports humains basés sur la simplicité et la courtoisie. Nous citons, toujours avec un grand intérêt, que « l’héritier aime la vie miliaire et ses symboles. Toujours il gardera jalousement ses tenues du corps des gardes. Et, dans les moments de plus grande tristesse, l’armée le rassérénera toujours… »

 

Nonobstant les malheurs s’abattant sur lui, sa famille et son pays, Nicolas II conserve toujours « l’amour de la patrie : le sens de ses devoirs restant inscrits au cœur du souverain déchu ». Après sa vertigineuse chute, alors qu’il est enfermé avec sa famille dans différentes résidences surveillées, « à aucun moment, il ne déplore avoir dû abdiquer ni être réduit à une condition humiliante. Son inquiétude de tous les instants se concentre sur la Russie et sur l’état d’esprit des troupes au front. Pour le reste, il considère que Dieu a imposé Sa volonté et qu’il lui faut l’accepter. »

 

Cette biographie de très grande qualité, servie par une plume des plus vives et alertes, suit pas à pas « cet homme pessimiste, persuadé d’être poursuivi par un destin fatal ». Nous voyons ses nombreuses hésitations, l’influence de ses bons comme de ses mauvais conseillers, le trouble rôle de Raspoutine, et surtout le terrible impact de la Première Guerre mondiale sur la Russie. Ce bourbier meurtrier accélère les déchirures intérieures et lamine les fragiles institutions impériales. Loin d’unir le roi et ses peuples face à un ennemi commun, elle provoque au contraire la division du gouvernement, de l’administration, et encourage les féroces appétits politiques de la gauche au sens extrêmement large du terme.

 

Mal soutenu, et rarement bien conseillé, Nicolas II ne put mener à bien les différentes réformes qu’il avait entreprises. Le tableau de la Russie dépeint par Carrère d’Encausse nous offre ainsi une vision complète de ce pays fascinant, au moment où celui-ci passe du tsarisme au bolchevisme. Léon Trotski avait écrit que « celui qui aspire à une vie paisible s’est trompé en naissant au XXe siècle ». Nicolas II est quant à lui bel et bien né au XIXe, mais il rêvait sûrement à une autre vie que celle d’empereur de Russie, roi de Pologne, grand-duc de Finlande… Il finit abattu devant sa femme et ses enfants, dans un dernier élan, à la fois courageux et vain, pour les protéger des balles.

 

Canonisé ainsi que toute sa famille par le Patriarcat de Moscou le 20 juillet 2000, le Saint-tsar Nicolas est fêté le 17 juillet.

 

 

 

Franck ABED

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