[Ex-Libris] Hilaire Belloc, « Les Grandes Hérésies »

Hilaire Belloc, Les Grandes Hérésies : l’Église dans la tourmente (trad. Benjamin Ferrando), Paris, Artège, 2022, 270 p.

Ami de Chesterton et français d’origine, Hilaire Belloc (1870-1953) est un auteur attachant et abrupt, avec un style piquant et bien de son époque, si piquant que Belloc réussit à se mettre beaucoup de personnes à dos, en étant toutefois reconnu de tous pour son érudition et la qualité de son style littéraire. 

Disons-le tout de suite : comme conseil pratique, nous recommandons de ne lire la préface de cette édition des Grandes Hérésies qu’à la fin, pour ne pas partir avec des présupposés sur l’auteur : à lire la préface, en effet, le personnage comporte quelques aspects désagréables à première vue, mais on comprend pourquoi, vu son époque. Trop français pour plaire aux anglais, trop anglais pour plaire aux français… Ce mélange est très intéressant, mais devait en pratique être difficile à vivre pour l’intéressé.

Dans l’ouvrage qui nous intéresse, publié en anglais en 1938, Hilaire Belloc décrit sous la forme d’une épopée les grandes « hérésies » qui se sont développées depuis l’arianisme dans les débuts du christianisme jusqu’au modernisme, en passant par l’islam, le catharisme et la Réforme. Sa vision de l’histoire est essentiellement juste, mais usant d’un style polémique, il ne faut donc pas forcément prendre pour argent comptant toutes les expressions qu’il emploie.

Sa définition de l’hérésie pose par ailleurs problème, et semble trop extensive : au lieu de cantonner l’hérésie à la falsification de la doctrine chrétienne, Belloc en donne une définition plus large, tirée de l’usage courant à son époque mais ne correspondant pas à la définition historique du terme. Cela n’est pas important, et si l’on peut se demander si l’islam est véritablement une hérésie (l’islam s’est effectivement fondé sur des sectes chrétiennes hétérodoxes, mais il ne s’est jamais dit chrétien ce qui est une caractéristique de l’hérésie), le fond du propos reste vrai : les hérésies et les ennemis de l’Église parlent à leur corps défendant de la doctrine catholique, et en soulignent la vérité en manifestant le combat eschatologique toujours plus intense et généralisé que l’histoire nous expose.

Les Grandes Hérésies est un ouvrage rafraîchissant ! Vous ne trouverez certaines prises de position nulle part ailleurs ! Ainsi, nous avons noté une remarque très intéressante pour des Français connaissant mal le monde anglo-saxon : Hilaire Belloc considère que l’Angleterre moderne est une république (nobiliaire) très démocratique (au mauvais sens du terme) tandis que l’Amérique aurait été bien plus monarchique, et, en ce sens, antimoderne.

C’est aussi un ouvrage de combat, que nous vous conseillerions de compléter avec la lecture de L’hérésie du XXe siècle (1968) de Jean Madiran, qui achève et parfait l’étude de Belloc. 

Nous ne prendrons ici qu’un exemple, un passage se trouvant dans « Les fruits de l’hérésie moderne ». Ce passage est d’autant plus parlant que cent ans plus tard, ces paroles ont acquis une valeur presque prophétique :

« L’ennemi moderne est clairement désigné : c’est cette gigantesque lame de fond, qui annonce la plus grande et ce qui sera probablement l’opposition finale entre l’Église et le monde. Nous devons d’abord le juger par ses fruits ; et s’ils ne sont pas encore mûrs leur portée n’en est pas moins évidente. Quels sont-ils ? En premier lieu, nommons la résurgence de l’esclavage : il s’agit d’une conséquence logique de la négation du libre arbitre, négation d’essence calviniste qui, poussée à ses extrémités, conduit au refus de toute responsabilité vis-à-vis de Dieu, ainsi qu’au refus de toute limite à la puissance de l’homme. Ainsi voit-on peu à peu émerger deux formes de servilité, qui atteindront leur plénitude à mesure que progressera l’attaque moderne contre la foi : l’esclavage organisé par l’État et l’esclavage instauré par les corporations et les individus privés. » (p.249)

L’avènement du libéralisme nie la liberté et signifie le retour de l’esclavage pratique ! Bien vu ! Et si vrai aujourd’hui, où nous nous retrouvons avant tout devant l’esclavage étatique, pernicieux car invisible, puisque tout le monde devenant esclave de l’État on ne sait plus ce qu’est une personne libre et un maître souverain. Hilaire Belloc constate :

« Lorsque, dans son encyclique, le pape en exercice (nd Pie XI dans Quadragesimo Anno) évoquait des hommes réduits « à une condition proche de l’esclavage », il mentionnait précisément ce dont nous venons de parler. Quand la plupart des familles au sein d’un État ne possèdent rien en propre, alors ceux qui étaient des citoyens deviennent des esclaves en puissance. Et plus l’État intervient pour garantir leur sécurité et leur subsistance ; plus il réglemente les salaires, dispense des soins, une éducation et des assurances obligatoires, plus il se porte garant de la vie matérielle des salariés au bénéfice des structures et potentats qui les emploient, plus cette condition de semi-esclavage se précise. Si jamais la tendance devait se poursuivre, disons sur trois générations, on peut craindre que, partout où le corps politique se règle sur un tel socialisme d’État, celui-ci ne s’ancre si profondément dans les mœurs et dans les esprits qu’il deviendra tout bonnement impossible de faire marche arrière (souligné par nous). (…) S’il se retrouve au chômage, le voilà pris en charge par des fonctionnaires publics, au prix de sa dignité. (…)

Afin de traiter le mal engendré par l’esclavage salarial, un remède a été proposé il y a longtemps – on en use actuellement à fortes doses. Il s’agit du communisme : l’esclavage orchestré par l’État, bien plus avancé et plus profond que la première forme, l’esclavage organisé au profit du capitaliste. » (p. 251).

« Tels sont les premiers fruits de l’attaque moderne, qui se manifestent au sein de la structure des sociétés. Avant la fondation de l’Église, l’esclavage était omniprésent ; tout le système social païen reposait sur sa généralisation. Maintenant que nous avons perdu la foi, nous sommes en train de renouer avec cette antique institution. » (p. 253)

Au temps où l’on commence à parler de salaire universel, où l’école à la maison est interdite, où tout est obligatoire et pas que les assurances… nous y sommes ! Seule « l’écroulade » générale permettra-t-elle de s’en sortir ? Néanmoins, même Hilaire Belloc n’avait pas vu venir l’hybridation du communisme et du capitalisme dans lequel nous vivons et qui tend aujourd’hui au mondialisme, nouvel internationale écologiste, transhumaniste et révolutionnaire.

Tout cela est logique : depuis la Renaissance on veut renouer avec « l’antique », avec le « non-chrétien », et bien, nous commençons enfin à obtenir ce qui est voulu depuis des siècles de combat contre l’Église… Dont acte.

Et que se passe-t-il ? Laissons encore parler Belloc :

« Nous pouvons étudier la manière dont nos ancêtres agissaient avant que l’Église n’édifie la Chrétienté. Ce qui nous saute alors aux yeux, c’est qu’au sein du monde païen, un point aveugle borne l’empire de la morale : la cruauté, prépondérante, n’y est jamais remise en question. La cruauté sera donc la conséquence principale de l’attaque moderne dans le domaine moral, de la même manière que la résurgence de l’esclavage sera son incidence majeure dans le champ social. » (p. 253-254).

Nous y sommes encore : massacre froid de centaines de milliers d’enfants par le biais de « l’avortement », euthanasie, mécanisation et robotisation des hommes, (devenus de simple « ressources humaines » au service de leurs entreprises), la banalisation de la violence morale et physique, de la cruauté envers les faibles et les démunis… Alors, vive la Modernité ! N’est-ce pas ?…

Paul-Raymond du Lac

Pour Dieu, pour le Roi, pour la France !

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