François II de Bourbon, roi des Deux-Siciles, détestait-il sa propre Maison ?

François II de Bourbon Roi Deux-Siciles

Le 1er septembre 1883, lors des obsèques du roi titulaire de France – Henri V, comte de Chambord –, François II de Bourbon, roi des Deux-Siciles, laissa passer devant lui le prétendu « comte de Paris », permettant à ce dernier de se poser en héritier du défunt – alors même que la comtesse de Chambord venait de faire connaître la volonté de son époux, qui consistait à ce que la place de chacun fût réglée par le degré de parenté[1]. Pour cet acte, François II est régulièrement encensé par les thuriféraires orléanistes, aujourd’hui encore…
Dans une lettre au marquis de La Valette, ambassadeur de France près le Saint-Siège, alors en exil à Rome, François II déclara par ailleurs :

« Tout Bourbon que je suis, j’aime mieux, vous pouvez m’en croire, quelque étrange que cette déclaration puisse vous paraître, voir l’empereur [Napoléon III] qu’un Bourbon régner en France. »[2]

Pourquoi François II détestait-il sa propre race au point de tenir de tels propos contre les Bourbons ? Pourquoi accepta-t-il ainsi de devenir le marchepied de l’orléanisme aux obsèques d’Henri V ? On a mis en avant sa faiblesse ; des auteurs ont supposé qu’il était peu intelligent[3] ou qu’il n’était pas au fait des règles de succession[4]… En réalité, la raison est sans doute très simple et bassement humaine.

François II des Deux-Siciles est considéré par beaucoup comme un saint homme, un modèle de monarque chrétien et d’abnégation[5], nous n’en doutons absolument pas. Néanmoins, il détestait le successeur légitime d’Henri V, le roi titulaire Jean III, premier roi de la branche dite d’Anjou[6]. Notre Jean III, il faut bien le dire, était l’antithèse d’Henri V ou de ce François II. Il était incontestablement un mauvais chrétien : peut-être franc-maçon[7], vivant en concubinage, entretenant ostensiblement ses bâtards dans son domicile londonien[8], libéral, opposé au pouvoir temporel du pape, etc.

C’est de lui dont Henri V parlait avec désespoir lorsqu’il déclara :

« Mon héritier, vous le connaissez, je n’ai pas le choix, c’est celui que la Providence m’impose, puisqu’elle a décrété que la branche aînée des Bourbons devait s’éteindre avec moi »[9].

Cet héritier était décevant pour Henri V pour les raisons suscitées, et son fils, notre futur Charles XI, déplaisait aussi à Henri V puisqu’il s’était mis à la tête de l’armée carliste pour tenter de reconquérir la couronne espagnole. Henri V détestait faire couler le sang ; François II aussi. De là venaient leurs préventions contre le futur Charles XI, mais là où Henri V, chef de famille, se pliait aux principes de droit monarchique traditionnel – même avec tristesse ou inquiétude –, François II, cadet de la branche d’Anjou, se trompa et agit selon des principes erronés.

Sans doute sa profonde détestation de notre Jean III avait-elle aussi pour origine une lettre envoyée par ce dernier à Victor-Emmanuel II de Piémont-Sardaigne, devenu roi d’Italie du Nord en 1860, lors de la conquête du royaume des Deux-Siciles. Voici le texte de cette lettre :

« Monsieur, je sais que le gouvernement espagnol vient d’adresser une nouvelle protestation, motivée par les événements de Naples, et avec la pensée visible de soutenir les droits éventuels des Bourbons d’Espagne au trône des Deux-Siciles.

Quand je reçus la première nouvelle d’une démarche pareille, j’ordonnai à mon secrétaire de se rendre auprès de votre ministre, résidant à Londres, pour que, par son intermédiaire, Votre Majesté pût connaître quelles sont mes opinions sur la question des droits éventuels que, moi seul, je pourrais réclamer en ce cas. Je vois aussi que la nouvelle se confirme que le gouvernement espagnol cherche à appuyer le pouvoir temporel du pape. Cette conduite me démontre que ce gouvernement, bien que d’origine révolutionnaire, a la prétention de dépasser l’esprit de réaction du gouvernement de Sa Sainteté, et même de celui du roi de Naples. L’un et l’autre ont reconnu la reine d’Espagne au mépris des droits de ma famille, que je représente aujourd’hui, et par la force des faits consommés, en reconnaissant ainsi ce qu’ils ont cru être la volonté nationale. Si le gouvernement espagnol ne se trouvait pas lancé sur la pente réactionnaire où il parait s’enorgueillir, il ne se fût pas immiscé dans un acte qui ne l’intéresse d’aucune manière, parce qu’on ne peut légalement douter de nos droits éventuels, et que je n’ai chargé personne de les garder sains et saufs ; et, politiquement, ce n’est pas lui qui est certainement l’interprète de l’esprit national. Une pareille conduite eût été convenable, si l’ancien parti absolutiste se fût trouvé au pouvoir.

Moi qui accepte comme principe que le droit des princes n’a aucune valeur sans l’assentiment et l’affection des peuples, je ne saurais que respecter les décisions du peuple italien aujourd’hui, comme je respecterai demain les décisions du peuple espagnol. Je ne tiens pas à soulever des droits qui n’ont aucune autre importance que de manifester des sympathies politiques en désaccord avec notre époque. Comme chef de la famille des Bourbons d’Espagne, je renonce à tous droits éventuels à la souveraineté d’une partie quelconque de l’Italie ;  et comme Espagnol, dans la position exceptionnelle que j’occupe, étant bien sûr d’être le fidèle interprète des vœux de la nation, je proteste contre tous les actes du gouvernement qui pourraient compromettre la sympathie des deux peuples frères. Je viens, sire, déposer entre vos mains la renonciation de ces droits et la protestation que je fais au nom du peuple espagnol.

Je ne doute pas que Votre Majesté ne reconnaisse que je m’acquitte d’un devoir, et j’ai la certitude que les Espagnols me verront avec plaisir revendiquer les sympathies qu’ils méritent du peuple italien. Je félicite, sire, Votre Majesté de la haute position qu’elle a su se créer comme régénérateur de la race italienne, et, s’il ne m’est pas donné d’être un jour son pareil en Espagne, je puis assurer Votre Majesté que je n’en serai pas moins toujours son loyal et dévoué ami. »[10]

Ainsi, alors que François II défendait sa couronne, puis refusait de sacrifier inutilement ses troupes et son peuple, Jean de Bourbon déclarait à l’envahisseur de la Maison de Savoie qu’il ne comptait pas revendiquer cette couronne pour sa branche, qu’il lui reconnaissait cette conquête et son titre italien et qu’il se pliait aux injonctions des principes libéraux et modernistes. François II ne pouvait pas oublier une telle attitude, et cela explique la sienne. Certes, on objectera que les Rois des Deux-Siciles, ses prédécesseurs, avaient reconnus Isabelle II comme Reine d’Espagne et que Jean expliquait clairement qu’il ne se sentît pas coupable d’aller contre les droits du Roi des Deux-Siciles et contre la souveraineté temporelle du Pape puisque, en reconnaissant Victor-Emmanuel II, il faisaient la même chose qu’eux, lorsqu’ils reconnurent le pouvoir de fait d’Isabelle II.

Les orléanistes font grand cas de l’attitude de François II en 1883, mais qu’elle eût été motivée par la rancune et la mesquinerie ou par la peur des mauvais principes de Jean III (et des d’Orléans, sans doute inclus dans la citation), c’est-à-dire par des sentiments bons ou mauvais — ce que l’on ne saura jamais —, François II se trompait doublement. En effet, il se trompait du point de vue du droit, mais aussi du point de vue plus strictement humain, car Jean de Bourbon, devenu Jean III, roi titulaire de France, se réforma et, tel Louis d’Orléans devenu Louis XII, il abandonna ses erreurs pour la vérité et put ainsi déclarer à Maurice d’Andigné en 1884 :

« Si je m’asseyais un jour sur le trône de France, mon programme et mon drapeau seraient ceux du Comte de Chambord. »[11]

Notons tout de même que les erreurs de François II furent peu de chose comparées à l’exemplarité de sa vie[12]… Nous soutenons donc les efforts du Real Circulo Francesco II à Naples[13] pour faire reconnaître l’héroïcité des vertus du Roi François II des Deux-Siciles, et ce, malgré la tristesse que nous cause son erreur d’interprétation du droit monarchique français.

Louis de Lauban
Docteur en Histoire
Professeur d’Histoire-Géographie


[1] Daniel de Montplaisir, Le Comte de Chambord, dernier roi de France, Paris, Perrin, 2008, p. 610.

[2] François II des Deux-Siciles, propos tenu à M. le marquis de La Valette, Ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, à Rome pendant son exil. Cité par Jean-Paul Garnier, Naissance de l’Italie : Le dernier roi de Naples, Librairie Arthème Fayard, 1961, p. 148. L’auteur ajoute ce passage qui éclaire les sentiments de François II envers Napoléon III : le marquis de La Valette visite le Roi François II « qui, incidemment, portait la plaque de la Légion d’Honneur » et qui lui dit : « Pourrais-je aller en Espagne où la reine a bien voulu mettre à ma disposition son palais de Séville ? J’y trouverais sans doute le repos, mais plus sûrement encore l’oubli. En France, comme on me l’a proposé ? Certes, c’est auprès de l’Empereur que je chercherais le plus volontiers un refuge : c’est auprès de lui que l’exil me pèserait le moins puisque c’est de lui que comme roi de Naples, j’ai reçu les témoignages d’intérêt les moins équivoques, puisque c’est lui seul qui m’a ménagé l’occasion de prouver que je n’étais pas sans courage. »

[3] Hervé Pinoteau, L’État de l’ordre du Saint-Esprit en 1830 et la survivance des ordres du roi, Nouvelles éditions latines, 1983, p. 49.

[4] Patrick Van Kerrebrouck, Nouvelle histoire généalogique de V Auguste Maison de France. La Maison de Bourbon, 1256-1987, vol. IV, 1990.

[5] Pier Giusto Jaeger, Francesco II di Borbone: l’ultimo re di Napoli, Milan, Mondadori, 1982.

[6] Pour des éléments biographiques sur ce prince : Jacques Bernot, Les princes cachés : ou histoire des prétendants légitimistes (1883-1989), Paris, éditions Lanore, coll. « Lanore histoire », 2014.

[7] Jean-Claude Drouin, « Le droit monarchique : un journal légitimiste et traditionaliste (1883-1884) », Actes du 104e congrès national des Sociétés savantes, Bordeaux, 1979, Bibliothèque Nationale, Paris, 1981. Quelques auteurs affirmèrent cela, mais ils étaient souvent de parti-pris orléaniste. Jean III était certainement libéral, mais de là à affirmer qu’il était effectivement FM, cela reste à démontrer puisque, contrairement à ce qui se produit en 2019 à la mort de M. Henri d’Orléans, aucune loge maçonnique ne publia de faire-part ou d’hommage à Jean III, ce qui, avouons-le, est plutôt rassurant.

[8] Richard Thornton, La esposa y la familia británicas desconocidas del pretendiente carlista don Juan de Borbón : Anales de la Real Academia Matritense de Heráldica y Genealogía, vol. XII, 2009, p. 421-441.

[9] Entretien accordé au journal La Liberté, 1er mars 1872.

[10] Jean de Bourbon, Lettre à Victor-Emmanuel II, Londres, 24 octobre 1860, publiée dans plusieurs journaux de l’époque dont La Revue des races latines, n°24, 55e livraison, janvier 1861, p. 269-270.

[11] Journal de Paris du 27 novembre 1887.

[12] Souvenons nous que ce prince fut l’objet de railleries de la part des politiques modernistes. On en trouve la trace dans le célèbre roman de Giuseppe Tomasi de Lampedusa, Le Guépard, où le prince de Salina pense ceci de François II : « Le Roi, il le connaissait bien, du moins celui qui était mort depuis peu [Ferdinand II] ; le Roi actuel [François II] n’était qu’un séminariste habillé en général. Et, à vrai dire, il ne valait pas grand-chose. ».

[13] Site officiel de l’association : http://www.francescodiborbone.org

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