Histoire

[CEH] De la religion d’Henri IV, par l’abbé Christian-Philippe Chanut. Partie 1 : un petit prince aux rudiments catholiques (1553-1562)

De la religion d’Henri IV

Par l’abbé Christian-Philippe Chanut

De science commune, il est entendu que l’abjuration d’Henri IV fut moins une conversion qu’une action politique. Or, à bien considérer le personnage dont, grâce à une abondante bibliographie, rien ne semble nous échapper, il serait d’abord convenable de s’étonner qu’il ait pu être réellement calviniste, préférant le pessimisme protestant à l’optimisme catholique. Ce faisant, ne pourrait-on pas soupçonner, à l’inverse de l’opinion généralement admise, que ses passages du catholicisme à la « religion prétendument réformée » furent moins des conversions que des mouvements politiques ? Avant que d’aller plus loin, il me semble nécessaire de souligner quelques points sur la situation religieuse française au XVIe siècle, de sorte que l’on ne s’enlise pas dans la confusion des camps. A cette époque, tout le monde réclame une réforme de l’Eglise « dans son chef et dans ses membres » que ratera le cinquième concile du Latran1 et qu’entreprendra durablement le concile de Trente2. Même les catholiques les plus fieffés, le cardinal de Lorraine3 en fait loi, sont critiques vis-à-vis des institutions ecclésiastiques qu’ils entendent réformer. Or, loin d’attendre les décrets tridentins, l’Eglise gallicane a commencé sa réformation dès le début du siècle précédent. La plupart des réformistes français qui appartenaient au courant humaniste, étaient bien évidemment, comme généralement les humanistes, tout optimistes, opposés aux thèses protestantes, toutes pessimistes ; néanmoins, craignant la destruction de l’unité de l’Eglise, ils préféraient privilégier ce qui réunissait les chrétiens plutôt que ce qui les divisait et, contre la Sorbonne qui ne songeait qu’à jeter feu et flamme, ils favorisaient la discussion. On aurait beau jeu de leur reprocher s’ils n’étaient ici en compagnie des martyrs d’Angleterre qui sont aujourd’hui sur les autels, tel saint John Fisher4, évêque de Rochester, ou saint Thomas More5, l’illustre chancelier d’Angleterre. A part certains manuels scolaires, si chers aux suicidaires de l’enseignement catholique contemporaine, personne, depuis Lucien Febvre6 et Allen7, ne songerait plus à ranger Erasme8 dans le camp de la réforme.

Ce courant humaniste, en matière religieuse, se caractérise d’abord par un nouveau rapport avec l’Ecriture sainte qui, jusqu’à eux, n’était proposée à la connaissance de la majorité des fidèles que par les célébrations liturgiques, les œuvres de dévotion et quelques exercices de piété, comme une illustration de la foi et des bonnes mœurs, dont l’accomplissement se lisait dans la vie de l’Eglise, on a illustré des passages scripturaires servant aux propres des messes ou fondement des dévotions ; les scènes de l’Ancien Testament qui sont représentées montrent les figures annonciatrices des mystères du Christ ; les scènes de la vie de l’Eglise, de l’eschatologie9 ou de la vie des saints montrent la continuation et l’accomplissement des mystères du Christ. C’est un schéma courant que l’on retrouve tout au long de la tradition catholique : l’Ancient Testament annonce et figure l’enseignement et l’action du Christ ; le Christ réalise et institue ; l’Eglise continue l’enseignement et l’action du Christ, jusqu’à son résultat final, la parousie10. Déjà, les savants sont épris d’une lecture directe et cursive de la Bible, tandis que certains fidèles, pour une meilleure compréhension de la liturgie et un meilleur fondement de la piété, sont progressivement mis en contact avec certains livres. Aussi, lorsqu’apparaît l’imprimerie dont la première publication est une Bible, sa lecture devient-elle rapidement individuelle et personnelle. Il s’agit de comprendre que c’est moins la connaissance de l’Ancien Testament qui est proscrite que son autonomie qui le fait considérer en dehors de l’histoire du salut dans le Christ que l’Eglise répand et communique, pour parler comme l’incomparable Bossuet. L’intelligence des humanistes les pousse à l’analyse scientifique et de la critique des Ecritures, en même temps que leur piété devient plus individuelle et moins ecclésiale. L’interprétation de l’Écriture deviendra de plus en plus personnelle et, ce faisant, de plus en plus sentimentale ; on ne se fondera plus sur les Pères et les symboles, communiqués par la Tradition, mais sur ce que l’on ressent en soi et ce que l’intelligence individuelle conçoit ; par la suite, on voudra ces opinions par les Pères et les symboles. L’optimiste penchera raisonnablement pour le catholicisme et le pessimiste penchera pour le protestantisme.

Parmi ces humanistes rayonne la figure de Guillaume Briçonnet (1470-1534), évêque de Meaux, qui nous intéresse ici tout particulièrement. Il fut une sorte de directeur de conscience de Marguerite d’Angoulême11, la grand-mère d’Henri IV. On dit que celle-ci fut calviniste avant l’heure, alors que, bien qu’elle leur fût tolérante, on ne la vit jamais opter ouvertement pour la totalité des idées qui se disaient nouvelles, mais toujours pratiquer le culte catholique. Assurément, et c’est ce qui la différencie de la plupart des autres humanistes, elle appartenait à l’augustinisme pessimiste qui, jusqu’à la preuve du contraire, est aussi un courant de l’Eglise catholique, si j’en crois l’Imitation de Jésus-Christ. Briçonnet puise à l’Ecriture comme à la source primordiale de sa foi, mais, ne se contentant pas du sens littéral, il y recherche le sens spirituel dont il nourrit sa méditation. Pour le reste, face aux luthériens, il affirme la foi catholique sur des points qu’ils contestent : Présence Réelle, confession, culte de la Vierge et des saints, prières pour les défunts et purgatoire.

Ainsi, avant de réputer que tel personnage fût ou ne fût pas protestant, outre qu’il conviendrait de déterminer si ce personnage a nettement voulu se déclarer membre d’une Eglise et dans quelles conditions, il faudrait encore pouvoir rendre compte de ses réelles croyances. Nous allons rencontrer, au cours de l’exposé qui suit, bien des abjurations, dans un sens comme dans l’autre, et, plutôt que de n’y voir, comme le commun, que des mouvements opportunistes, peut-être gagnerions-nous quelques lumières en essayant d’y voir, chez certains personnages, d’autres raisons, plus hautes et plus personnelles, résultant d’une réflexion mûrie d’expériences multiples.

Henri, fait prince de Vianne et duc de Beaumont, a été baptisé au sein de l’Eglise catholique, le 6mars 1554, au château de Pau, dans la salle du trône : l’officiant était le cardinal d’Armagnac, évêque de Rodez, et il était, au nom du roi de France, porté par son oncle, le cardinal de Vendôme, archevêque de Rouen et évêque de Beauvais (le futur Charles X de la Ligue)14, en présence des évêques de Lescar15, d’Oloron16, d’Aire17, de Mende18 et de Carcassonne19. Le moins qu’on puisse dire est que l’éducation religieuse de sa petite enfance béarnaise fut rudimentaire, pour ne pas dire inexistante. Si sa mère devint ensuite une huguenote absolue20, elle eut assez peu le temps de l’instruire, sinon de le forcer, puisque, à partir de mars 1562, alors qu’elle était retournée au royaume de Navarre, Henri restait à la cour, sous la surveillance de son père. Antoine de Bourdon21 lui donna un précepteur catholique (Jean de Losses, sieur de Bannes) pour « le divertir de sa religion et le nourrir en la romaine ». La vérité oblige à dire que, comme sa mère lui avait fait jurer de rester calviniste et lui avait promis de le déshériter s’il assistait à la messe, l’enfant, dit-on, résista jusqu’au 1er juin 1562 où, à Vincennes, il assista à la messe du chapitre de l’ordre royal de Saint-Michel dont il fut fait chevalier, jurant de garder la foi catholique et de mourir pour elle ; ce fut sa première abjuration du protestantisme. Son passage au château de Montargis (quand son père, de peur que les huguenots ne l’enlevassent, le confia à la princesse Renée de France22, duchesse de Ferrare), si tant est qu’il eût de l’influence sur lui, ne fut guère favorable à autre chose qu’à l’équilibre politique.

À suivre…

Abbé Christian-Philippe Chanut


1 Le cinquième concile de Latran, convoqué par Jules II Della Rovere, s’ouvrit le 3 mai 1512 et s’acheva le 16 mars 1517. On en resta à de bons sentiments, souvent théoriques, sans aller au fond des problèmes, ni porter le fer là où il l’eût fallu. On édicta des règles, on dénonça des abus, on censura les simoniaques et les spoliateurs, on rappela la discipline ecclésiastique, on mit les ministères des réguliers sous la direction des évêques, mais, pour tout, on avait prévu tellement d’exceptions et de droits particuliers, qu’on ne put franchir le pas entre la velléité et la ferme volonté. Cependant, au moins, Latran V régla pour longtemps la question de l’Eglise gallicane avec l’approbation du concordat de Bologne.

2 Le concile de Trente, convoqué par Paul III Farnèse, s’ouvrit, à Trente, le 15 décembre 1545, se transporta à Bologne où il reprit ses travaux, du 27 mars 1547 jusqu’au 13 septembre 1549. Après la mort de Paul III Farnèse (10 novembre 1549), sous Jules III Del Monte (élu le 7 février 1550), le concile reprit ses travaux, à Trente, le 30 avril 1551, jusqu’à ce qu’il décide sa suspension, le 28 avril 1552. Après la mort de Jules III (23 mars 1555), sous le bref pontificat de Marcel II Cervini (élu le 10 avril 1555, mort le 1er mai 1555), le concile ne se réunit pas ; Paul IV Carafa (élu le 23 mai 1555, mort le 18 août 1559), décida que le concile n’était pas nécessaire ; le concile reprit ses travaux, à Trente, le 15janvier 1562, sous Pie IV Medici (élu le 26 décembre 1559), et travailla jusqu’à sa clôture (4 décembre 1563).

3 Charles de Guise, dit d’abord le cardinal de Guise, puis, à la mort de son oncle (Jean de Lorraine, évêque de Metz, le 21 juin 1550), cardinal de Lorraine, deuxième fils du duc Claude de Guise et d’Antoinette de Bourbon, né au château de Joinville, le 17 février 1525, et mort en Avignon, le 26 novembre 1574, devint archevêque de Reims, à la démission de son oncle, le cardinal Jean de Lorraine, le 6 février 1538. Fait chancelier de l’ordre de Saint-Michel (19 mai 1547) par Henri II qu’il sacra (25 juillet 1547) avant que d’être créé, par Paul III Farnèse, cardinal prêtre, du titre de Sainte-Cécile (27 juillet 1547), puis du titre de Saint-Apollinaire (4 novembre 1547). Zélé archevêque de Reims, aussi bon théologien qu’homme politique, dont les talents d’orateur servaient une implacable logique, conduisant treize évêques français, trois abbés et dix-huit théologiens qui rejoignirent à Trente les évêques de Paris, de Lavaur, de Nîmes et de Vabres ; d’autres arriveront plus tard. Le cardinal de Lorraine, placé immédiatement après les légats, servit au concile un admirable discours où après avoir décrit l’état de la France ravagée par la guerre de religion, il pressa les Pères de travailler à la réforme de l’Eglise dont le retard accélérait la diffusion de l’hérésie, et conclut : « Moi-même, et les évêques qui sont venus de France avec moi, nous attestons, devant ce saint concile universel, notre volonté d’être toujours soumis, après Dieu, au souverain pontife Pie IV ; nous reconnaissons sa primauté sur terre sur toutes les Eglises, nous ne contreviendrions jamais à ses ordres et nous révérons les décrets de ce concile général de l’Eglise catholique. » L’enthousiasme des Pères fut grand et Charles de Lorraine fut recherché par tous les partis en présence. Malgré l’hostilité des légats Hosius et Simonetta, l’attitude des évêques français fut si mesurée et si conciliatrice que le digne archevêque de Braga, le bienheureux Barthélémy des Martyrs, demanda au cardinal de Lorraine de prendre la tête d’une union de Pères réformateurs. C’est assurément à l’art du cardinal de Lorraine que l’on doit le règlement des dernières querelles du concile de Trente.

4 Le cardinal John Fisher, né en 1469, évêque de Rochester depuis 1504, fut décapité à Londres le 22 juin 1535.

5 Thomas More, né en 1460, chancelier d’Angleterre en 1529, fut décapité à Londres le 6 juillet 1535.

6 Lucien Febvre : Le problème de l’incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais (Paris, 1942).

7 P. S. Allen : Opus Epistolarum (d’Erasme) éditées à Oxford (1906-1947).

8 « Après que l’Eglise a défini ces dogmes, méprisant les arguments humains, je suis la décision de l’Eglise et je cesse d’être sceptique. » (Erasme : Hyperaspistes, 1526). « Que les destins nous entraînent où ils veulent, pourvu qu’ils ne nous séparent pas de la communion de la « colombe », a consortio columbae. » (Erasme : lettre au légat Lorenze Campeggio, 18 août 1530.) « Si un tumulte se produit, je serai la première victime des Zwingliens et des Luthériens ; je souffrirai plutôt cela que d’être arraché au camp de l’Eglise catholique columbae. » (Erasme : lettre au légat Lorenze Campeggio, novembre 1530). « Aucune méchanceté à mon égard ne me fera sortir de la communauté de l’Eglise columbae. » (Erasme : lettre du 15 mars 1529). « Ni la haine, ni la faveur de personne ne me séparera ab Ecclesiae consortio columbae. » (Erasme : lettre du 16 janvier 1529).

9 Les fins dernières de l’homme, le jugement particulier, la fin du monde et le jugement dernier.

10 Cette expression qui servait aux Grecs et aux Romains pour intituler les visites officielles des souverains, désigne, pour les chrétiens le dernier avènement du Sauveur où il jugera les vivants et morts et instaurera son règne qui n’aura pas de fin.

11 Marguerite d’Angoulême : fille de Charles d’Orléans, comte d’Angoulême et de Louise de Savoie, Marguerite d’Orléans, puis de France, sœur de François Ier, née au château d’Angoulême, le 11 avril 1493, mourut au château d’Odos, en Bigorre, le 21 décembre 1549. D’abord mariée (2 décembre 1509) à son cousin Charles IV, duc d’Alençon, premier prince du sang de France (né à Alençon le 2 septembre 1489, mort à Lyon le 11 avril 1524), dont elle n’eut pas d’enfant, elle épousa, après la mort de son mari, Henri II d’Albret, roi de Navarre (24 janvier 1527). Son frère, François Ier, lui donna le duché de Berry (11 octobre 1517). Marguerite d’Angoulême est l’auteur de L’Heptaméron, des Nouvelles de très illustre et très excellente princesse de la Marguerite de Valois, Royne de Navarre, et d’un recueil intitulé Les Marguerites de la Marguerite des Princesses, recueil de contes déjà tout classique d’allure et des vers où l’on découvre la plus fine sensibilité. Elle écrit également un ouvrage mystique, le Dialogue en forme de vision nocturne entre très noble et excellente princesse Madame Marguerite de France, sœur unique du Roy nostre sire, et l’âme saincte de défuncte Madame Charlotte de France, fille aynée dudit sieur et niepce de ladite roine, puis en 1531, le Miroir de l’âme pécheresse, et aussi une Comédie sur le Trespas du Roy, présentant une visite de François Ier à Henri II dans ses derniers jours.

14 Charles de Bourbon, dit le cardinal de Vendôme puis, après la mort de son oncle (11 mars 1556), le cardinal de Bourbon, né à La Ferté-sous-Jouarre le 22 décembre 1523, fut évêque de Nevers (1540), évêque de Saintes (1544), archevêque de Rouen (1550) et évêque-comte de Beauvais (de 1572 à 1575). Créé cardinal, au titre de Saint-Sixte, par Paul III Farnèse (9 janvier 1548), il fut nommé légat en Avignon par Pie IV de Médici (1565) ; abbé commendataire de Saint-Denis, de Saint Germain-des-Près, de Saint-Ouen, de Jumièges et de Corbie. Nommé lieutenant-général au gouvernement de Paris et de l’Ile-de-France par Henri II, il le restera jusque sous Henri III ; chef du conseil sous Charles IX et Henri III. Il mourut à Fontenay-le-Comte le 9 mai 1590.

15 Jean de Capdevielle, évêque de Lescar de 1551 à 1555.

16 Gérard Roussel, évêque de Lescar de 1551 à 1555.

17 Jacques de Saint-Julien, évêque d’Aire de 1538 à 1560.

18 Nicolas Dangu, évêque de Mende de 1545 à 1567.

19 François de Faucon, évêque de Carcassonne de 1553 à 1567.

20 Jeanne d’Albret embrasse publiquement la Réforme, en assistant à la Cène, à la Noël 1560.

21 Antoine de Bourbon (né le 22 avril 1518, au château de La Fère), d’abord comte de Marles, puis de Beaumont, est duc de Vendôme depuis la mort de son père (25 mars 1537). Du chef de sa femme, Jeanne d’Albret (épousée à Moulins le 20 octobre 1548), à la mort de son beau-père (25 mai 1555) est roi de Navarre, prince souverain de Béarn et de Donnesan.

22 Renée de France, deuxième fille du Louis XII et d’Anne de Bretagne, née au château de Blois, le 25 octobre 1510, et baptisée, le même jour, en l’église Saint-Calais de Blois, avait épousé, le 18 juin 1528, à Paris (en la chapelle Saint-Louis du palais de la Cité), Hercule d’Este, fils du duc Alphonse Ier de Ferrare et de Lucrère Borgia (né le 4 avril 1508) qui, à la mort de son père (1er novembre 1534), devint duc de Ferrare, de Modène et de Reggio, deuxième du nom. François Ier lui donna comme dot le comté de Chartres, érigé en duché, le comté de Gisors et la châtellenie de Montargis. Le 24 décembre 1570, Charles IX érigea pour elle la châtellenie de Montargis en duché, lui donna la jouissance du duché de Nemours et de la châtellenie de Château-Landon, mais le Parlement refusa l’enregistrement. Après la mort de son mari (3 octobre 1560), elle vint s’installer à Montargis. La duchesse de Ferrare mourut en son château de Montargis, le 12 juin 1575 ; et fut inhumée dans l’église du château. L’Estoile affirma qu’elle se fit calviniste.

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