« Mieux vaut laisser naître le scandale que d’abandonner la vérité. »
Cette maxime tirée de saint Grégoire le Grand reprend la parole de Jésus : « Sais-
tu que les pharisiens ont été scandalisés en entendant cette parole ? » (Mt 15, 12)
Saint Thomas d’Aquin évoque la même idée : « La vérité ne doit pas être
abandonnée à cause du scandale (Veritas non est propter scandalum dimittenda). »
(Summa Theologiae, II-II, q. 43)
Cette vérité est trop souvent oubliée, pour ne pas dire tout le temps oubliée, en
particulier dans l’Eglise, qu’elle soit conciliaire ou non. La pratique de l’omerta ou du
silence, sur des matières plus ou moins graves, mais au détriment de la justice – ou
pire contre le dogme – n’est que trop répandue. A tel point que même l’hérésie
pratique et affirmée d’une Eglise d’Allemagne est tolérée sans réaction, créant ici un
scandale bien pire que le scandale qui naîtrait pour protéger la vérité – car aller jeter
l’anathème sur quelqu’un provoque toujours des remous.
Sans aller jusqu’à ces considérations d’actualité, il faut bien se souvenir que la
vérité, qu’elle soit d’ordre dogmatique, ou de justice, ne doit jamais être sacrifiée à la
fausse « paix » d’apparat, au calme superficiel qui ne fait que cacher des tempêtes
intérieurs bien pires. Lesquelles explosent un jour ou l’autre, d’une façon ou d’une autre
et parfois par des effets terribles de découragement durable, voire de « cassure »
dans la confiance, pire dans la désertion des paroisses et des églises. Répétons que
nous mettons dans le sac toute l’Eglise catholique y compris les sociétés
traditionnelles.
Oui, la charité ne peut exister sans la justice, ni la miséricorde d’ailleurs, qui n’est
rien d’autre que l’abandon gracieux de l’exercice d’une juste sentence méritée. Et
donc sacrifier la justice à un faux calme, outre d’être de la lâcheté, ou de l’orgueil
déguisé, revient à sacrifier la charité : et les lieux où l’omerta règne sur des
scandales cachés assèchent à une vitesse effrayante le flot de charité et l’amour
fraternel (sans aucun jeu de mot maçon ou Novus ordo).
Nous sommes baignés dans une atmosphère moderniste et libérale, qui a peur du
conflit même légitime, qui condamne la guerre surtout si c’est pour la justice, et
cherche un « vivre-ensemble » se fondant sur l’uniformisation, le nivellement, la
généralisation du tout égalité.
Ce phénomène est encore plus prégnant dans un pays comme le Japon qui abhorre
toute forme d’opposition – ou ce qui leur paraît de l’opposition-, du fait d’un lourd
passif de l’époque des Tokugawa (1600-1868) où le droit demandait de punir de
mort les deux parties qui se seraient opposés, sans considérations de circonstance
ou de justice. Cela calme.
Cette peur maladive et ancrée de faire des vagues va au point que même le débat
est vue comme un conflit. Pire, cette fausse paix va jusqu’à légitimer le mensonge et
l’hypocrisie habituelle, qui se manifeste dans l’expression « Honne (ce qu’on pense) –
Tatemae » (ce qu’on dit), et qui signifie qu’il est légitime de ne pas être franc, d’avoir,
au sens propre, de la duplicité.
Quand on est jeune converti, et que la grâce arrive enfin, on a des ailes, qui
aveuglent parfois en oubliant un certain réalisme que François de Sales exprime
dans une syntaxe toujours magnifique : « Là où il y a de l’homme, il y a de
l’hommerie ».
Par réaction, légitime, devant un anti-cléricalisme généralisé (quoique de moins en
moins visible du fait même de la disparition des clercs de l’espace public), et par
la disparition de tout pouvoir temporel ou politique, même dans la société civile,
catholique, le catholique traditionnel, encore plus le nouveau converti, aurait
tendance à surestimer la sainteté de ses pasteurs, à les « gourouiser », à tendre à
une certaine obéissance aveugle. Tendance accentuée encore du fait du recours au
prêtre pour prendre des conseils même dans des domaines où il n’est pas
compétent – et souvent du fait d’une situation réellement compliquée car la
personne compétente n’existe tout bonnement pas. Et ce fidèle a souvent tendance
à confondre conseil et ordre, en croyant que le conseil le libère de toute
responsabilité dans une matière où la décision revient exclusivement in fine au fidèle
– nous parlons bien des matières non dogmatiques, ni spirituelles, par exemple la
gestion de sa famille, de son travail, etc.
Cette situation de crise dans l’Eglise comme dans la société politique attise ainsi la
tentation de céder à l’obéissance aveugle.
Et cela se traduit parfois, par la tolérance de l’injustice en des matières
publiques, importantes, qui atteignent le bien commun de la communauté.
Donc sachons se souvenir de la maxime de saint Grégoire, qui reprend l’Evangile, et
suivie par saint Thomas : il faut savoir protéger la vérité, même en politique, en
justice et dans le temporel, quitte à faire des vagues.
Toute la difficulté consiste à combattre l’orgueil qui ne peut manquer de pointer,
puisque si la remontrance est juste c’est bien qu’on a raison, ou la colère démesurée
et la rancune contre l’injustice – puisque si injustice il y a, elle entraîne une colère juste.
Il faut être courageux et ferme, sans être téméraire ni dur. Il faut toujours bien
contrôler l’ardeur, mais ne pas s’endormir dans la tolérance du mal.
Evidemment, en pratique c’est compliqué, et le fait de remontrer sans se rebeller
entraîne des situations de croix objectives importantes : car il ne s’agit pas de quitter
la barque une fois la résistance légitime entamée. Il ne s’agit pas de céder aux
pressions morales et au chantage sur les sacrements – car se battre contre son curé
signifie qu’il devient bien plus compliqué humainement d’aller se confesser à lui –
sans compter vexations et représailles sur soi ou sa famille.
Il ne faut pas prendre la chose à la légère, mais cette vision claire des
conséquences de la défense de la vérité doit encourager à exciter la vertu de
force et l’amour de la gloire de Dieu avant tout !
Nous légitimistes, qui voulons une foi intégrale et une contre-révolution intégrale,
nous devons montrer la voie.
Ni obéissance aveugle, ni rébellion, mais une résistance virile, franche, sans
amertume, sans rancune, même quand il faut mettre un grand coup.
Nous sommes la Légion étrangère de la politique et de l’Église, si vous me permettez
cette comparaison.
Hauts les cœurs !
Pour Dieu, pour le Roi, pour la France
Paul-Raymond du Lac
