Faire bon commerce

Le commerce n’a jamais eu bonne presse. L’esprit commerçant, mercantile, bien que reconnu pour son habileté, est généralement méprisé, tout au moins par ceux qui en sont victimes et par ceux qui, ayant tenté désespérément de se l’approprier, sont les vaincus des bonnes affaires. Les Saintes Écritures ne manquent pas, dès l’Ancien Testament, d’épisodes mettant en relief les ombres et les lumières du commerce car tous les patriarches y participent. Le Christ est souvent regardé comme Celui qui se serait opposé au commerce en chassant les marchands du Temple, mais cette interprétation hâtive ne prend pas en compte le contexte de son geste de divine colère. À d’autres moments, Il louera ceux qui sont adroits dans le maniement d’argent, les donnant en exemple de façon allégorique afin que chaque homme fasse preuve de la même intelligence dans le domaine spirituel. L’Église n’a jamais condamné le commerce, et ce ne sont pas, malgré la légende, des Juifs ou des Protestants qui ont inventé la banque moderne, mais bien les très catholiques Florentins. D’ailleurs, l’Italie, foyer de foi en ses nombreux royaumes, républiques et duchés, ne fut florissante qu’en développant le commerce en le portant au rang d’un art à part entière. Le commerce et l’argent qui en découle ne sont pas diabolisés. En revanche, il est nécessaire de se garder d’un certain esprit commerçant qui ligoterait Dieu dans les chaînes de Mammon.

Alphonse Allais, en une pirouette humoristique, souligne dans Le Parapluie de l’escouade : « La vraie devise sociale devrait être : Chacun son tour. Ou bien encore : C’est pas toujours les mêmes qui doivent détenir l’assiette au beurre. » Cette lutte intestine qui noue les hommes depuis toujours conduit parfois à l’explosion. Il ne faut pas négliger la puissance de l’argent dans le processus de destruction de la Révolution menée par de grands bourgeois enrichis et commerçants qui vont multiplier leurs mises en se partageant les biens de l’Église et des émigrés. Si Dieu et le Roi furent écartés et guillotinés, ils furent remplacés aussitôt par le sens des affaires. Ainsi disparut une grande partie du patrimoine religieux de notre pays sous la pioche des démolisseurs en quête de revendre les matériaux bruts, ainsi furent fondus les trésors d’orfèvrerie sacrée, ainsi fut vendu à des étrangers le contenu des demeures royales. À chaque étape, l’argent roi triompha et engraissa l’esprit commerçant. La priorité n’était plus de servir Dieu et son Lieutenant sur terre mais de faire des affaires. Faire des affaires se résume rapidement à faire ses affaires, en oubliant les affaires de Dieu et le bien commun. Il fut un temps où l’enrichissement de quelques-uns ne perdait pas non pus de vue la survie de ceux qui travaillaient pour produire ces richesses. Aujourd’hui, l’anonymat des sociétés et des industries réduit considérablement le souci du destin de ceux qui sont en bas de l’échelle. L’utilisation des franges les plus défavorisées dans de nombreux pays, facilitée par les délocalisations vers les paradis pour hommes d’affaires sans scrupules, montre à quel point nous sommes éloignés de l’esprit des corporations médiévales qui perdurèrent jusqu’à la Révolution française. L’embourgeoisement des esprits a tué la noblesse d’âme qui fut présente y compris chez les plus simples. Léon Bloy, qui avait bien compris que l’argent est le sang du pauvre, livre ces imprécations prophétiques au sujet des affaires, ceci dans son Exégèse des lieux communs : « Il serait impossible de dire précisément ce que c’est que les Affaires. C’est la divinité mystérieuse, quelque chose comme l’Isis des mufles par qui toutes les autres divinités sont supplantées. Ce ne serait pas déchirer le Voile que de parler, ici ou ailleurs, d’argent, de jeu, d’ambition, etc. Les Affaires sont les Affaires, comme Dieu est Dieu, c’est-à-dire en dehors de tout. […] Les Affaires sont l’Inexplicable, l’Indémontrable, l’Incirconscrit, au point qu’il suffit d’énoncer ce Lieu Commun pour tout trancher, pour museler à l’instant les blâmes, les colères, les plaintes, les supplications, les indignations et les récriminations. Quand on a dit ces Neuf Syllabes, on a tout dit, on a répondu à tout et il n’y a plus de Révélation à espérer. »

Dans un système républicain comme le nôtre, tout est désormais axé sur les affaires comme fin en soi. On « fait honneur à ses affaires », faute d’appliquer cet honneur à ce qui donne plus d’être à l’homme. Les périodes de crise font cruellement émerger ce travers et cette voie sans issue. Tout s’écroule lorsque l’argent et le commerce sont en péril. Les affaires ne sont des amies que si elles entraînent plus loin que le profit qu’elles apportent et que si elles ne sont pas l’horizon à atteindre. Les puissants de ce monde, GAFA et compagnie, sont en fait de misérables pauvres, tandis que bien des pauvres sont riches dans leur dénuement. Faire bon commerce n’est pas inné. Cela nécessite un apprentissage et une ascèse, une assise sur des vertus intouchables. La parabole de Lazare dans l’Évangile selon saint Luc doit retentir à nos oreilles car, à aucun moment, il n’est dit que le riche soit mauvais. Il est riche, tout simplement, et ainsi enclin à oublier le reste du monde, à ne vivre que pour les plaisirs que lui procurent ses affaires dont le Seigneur ne dit pas qu’elles fussent répréhensibles. Le problème est qu’il avait sans doute mis son don du commerce au centre de son existence, ne vivant plus que pour l’accumulation du profit. Il aurait été un mauvais riche s’il avait donné ! Car le propre du commerçant qui ne vit que pour ses affaires est de ne point donner, donc d’être conforme à la façon dont l’argent le modèle peu à peu, un agent qui l’appauvrit puisqu’il se vide de son être et met son âme en danger. Même un homme aussi peu chrétien et spirituel que Gustave Flaubert avait flairé le danger lorsqu’il confesse dans ses Carnets : Dans cinquante ans d’ici il ne sera pas possible de vivre même de son revenu sans s’occuper d’argent, comme un banquier ; il me semble que (pour l’esprit) cela équivaut à peu près à l’esclavage. » L’homme n’est pas un pur esprit et il est bien obligé de subvenir à ses besoins, mais lorsque ces derniers prennent une telle proportion qu’elle met en péril la demeure, il est sage de réfléchir sur la nécessité de tout miser sur les affaires et de ne pas transformer l’honnêteté en un moyen, parmi d’autres, pour spéculer.

Une société qui choisit de sacrifier le travail ordinaire, à la sueur de son front, pour favoriser les groupes tentaculaires, qui méprise les petits tout en leur faisant croire qu’elle s’en soucie, qui rend dépendants les plus faibles en les assistant comme des clochards, cette société a définitivement sacrifié sur l’autel de Mammon, sans l’ombre d’un remords. Il fut un temps où les allégories peintes du commerce ou de la fortune révélaient encore un équilibre et une juste répartition des tâches et des richesses . Ce temps est révolu. Le commerce est devenu tout aussi aveugle que la justice manipulée et mal éclairée. La mondialisation forcée des esprits  conduit au cataclysme, tandis que l’argent est devenue la première puissance, bien plus forte que les politiques qui n’en sont plus que les serviles domestiques. Reste à combattre dans son propre pré pour garder une saine distance avec l’empire d’un commerce et d’affaires qui ont signé un pacte contre l’ordre naturel pour l’asservissement à de nouvelles idoles.

P. Jean-François Thomas, s. j.

Une réflexion sur “Faire bon commerce

  • 2 mars 2021 à 4h37
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    Certes les juifs n’ont point inventé le commerce, mais l’usure, oui. Or, l’usure était interdite dans les États chrétiens. Jusqu’à… la Révolution, bien entendu, qui a donné le statut de citoyens aux juifs, le 28 février 1790, leur permettant l’accès aux plus hautes fonctions de l’État, ainsi que l’usure tous azimuts. Le XIXe siècle a été appelé « le siècle juif » par certains, et il semble que cela soit pleinement justifié. Il n’y a qu’à se pencher sur la famille Rothschild, par exemple, enrichie considérablement par diverses tractations financières aussi peu honorables que licites. Et l’on sait que tout le monde de la finance est aujourd’hui calqué sur ce modèle. Pas étonnant que les petits n’y soient plus considérés que comme des pièces interchangeables… Prions pour le retour du Roi, pour le retour de la sainte doctrine catholique !

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