Etranges cas de conscience du noble…
Je connais une personne, un ami très intime, qui a, comme on dit, une bonne
situation. Directeur financier d’entreprise, propriétaire d’une belle maison et une
grande famille, tout va bien. Il passe beaucoup de temps à développer
commercialement son entreprise, car il a un certain entregent qui correspond bien
au secteur où il travaille.
Et il me confiait tantôt un étrange cas de conscience. Que chaque jour qui passait
une épine le faisait souffrir profondément : il est noble, et il a l’impression, chaque
jour que Dieu fait, de ne pas honorer son nom ni sa naissance. Gérer la caisse,
s’occuper des changes, aller négocier un contrat pour « faire de l’argent », louvoyer
avec les procédures des grands groupe, négocier pied à pied avec son propre chef
pour obtenir une juste augmentation de salaire…toute chose qu’il aurait vertement
dénoncé, dit-il, quand il était jeune.
Il a toujours résisté, mais Dieu fait ce qu’il veut, pour entrer dans le monde des affaires.
Il fut pourtant banquier pendant dix ans… Mais il a continué la recherche, et multiplié
les engagements intellectuels, religieux et politique avec l’apostolat, l’édition, la
marche, le combat royaliste.
Nécessité fait loin pourtant et il faut bien nourrir la famille ; Dieu l’a emmené à des
fonctions de celui qui tient la caisse. Certes, Louis XI autorisa par ordonnance aux
nobles de faire du commerce. Certes, tant qu’on reste juste l’honneur est sauf…
Mais il ne peut s’empêcher de penser à ses ancêtres, et ce qu’ils auraient dits. De
son ange gardien. De Jésus. Il ne peut s’empêcher de rire de lui, et de l’admiration
de gens qui admirent une situation économique pourtant si ridicule, si secondaire,
qui n’a rien de la gloire des armes spirituels, des armes terrestres, de la protection
du bien commun.
Tout cela le détache du moins de cette terre, et lui rappelle la vanité de toute chose.
Il résiste au cynisme et tente de faire ce pauvre petit bien discret, à manière de sainte
Thérèse, qui fait tant plaisir à Dieu.
Un noble se bat pour l’honneur, et la gloire bien comprise. Mais sa plus grande gloire
est de servir, même dans l’obscurité. Sert-il de bonnes personnes ? Il sert un peu la
France, il sert beaucoup sa famille, il sert ses employés en tenant le cap financier de
la baraque. Et il n’est pas responsable des fautes d’une autorité qu’il n’a pas.
Cela reste pourtant une épine qui lui transperce le cœur, chaque jour. La pire des
épines est certainement ce sentiment d’impuissance dans l’apostolat, qu’aucun
autour de lui ne se convertisse… Il sait pourtant que ceux qui sèment ne sont pas
ceux qui récoltent… Et sa nouvelle position d’autorité l’empêche de pouvoir tout dire
comme avant, car ce serait mal reçu d’une autorité qui par définition peut imposer
aussi des idées, mais qui en l’occurrence est une autorité purement
« économique »… Le jeune chevalier tout fou pouvait tout dire, même si on ne
l’écoutait pas. On l’écoute, mais plus par conviction, plus par intérêt.
Cela ne l’empêche de continuer les autres combats, cela le détache pour le faire
travailler mieux à obéir à sa devise familiale : « Tout pour l’honneur ». Même dans
des situations tout à fait imprévues par le code de chevalerie…
Que Dieu le garde
Pour Dieu, pour le Roi, pour la France
Rémi Martin
