[Diffusion] Les morts de Lyhanna et de Louis, de nouveaux drames qui traduisent un échec institutionnel
Nous republions l’article paru ce 29 juin 2026 dans le Journal du Dimanche. https://www.lejdd.fr/Societe/louis-de-bourbon-les-morts-de-lyhanna-et-de-louis-de-nouveaux-drames-qui-traduisent-un-echec-institutionnel-177672
TRIBUNE. Les morts de Lyhanna et de Louis ravivent la colère des Français. Face à la répétition des actes de grandes violences, le prince Louis de Bourbon appelle à restaurer une justice incarnée, digne de l’héritage capétien.
La mort de Louis, à 17 ans, vient à nouveau remplir d’émotion le cœur de tous les Français. Je veux d’abord présenter à sa famille et à ses proches toute ma compassion et ma solidarité de cœur, de chagrin et d’indignation. Le 4 juin, les Français étaient déjà frappés d’épouvante devant l’affaire Lyhanna. Je présente également à la famille le témoignage de mon indicible douleur.
Dans la France de ce siècle écartelé par les menaces, il n’est de semaine qu’un drame ne vienne heurter de toute sa cruauté. Les crimes déchaînent les colères, les passions, les ressentiments, et suscitent les appels à la justice et à l’action des autorités. Les gouvernements s’engagent à ce que le pire ne se reproduise jamais. Cependant, nous constatons chaque jour que leurs promesses se révèlent bien souvent limitées, voire impuissantes à prévenir la réitération de l’atrocité.
De trop nombreux analystes relativisent ou nient ce que ces crimes peuvent avoir de récurrent et de symptomatique. Ils oublient que la France put être une nation apaisée. Une nation dans laquelle les Français, s’ils ne furent jamais exempts des multiples vices inhérents à la nature humaine, partageaient des codes moraux suffisamment communs et puissants pour que les lynchages à mort soient des faits rarissimes – a fortiori contre des mineurs et des innocents. Au long du siècle précédent, des bagarres collectives pouvaient survenir entre clans rivaux. Des violences existaient : rixes, règlements de comptes et violences politiques, dont certaines tristement célèbres, mais il était exceptionnel qu’un groupe d’inconnus s’acharne à mort sur un individu en le rouant de coups, sans motif majeur apparent. Des confrontations visaient à la démonstration de force, rarement avaient-elles pour objet de détruire les individus et de dévaster les familles. Mais surtout, ceux qui étaient dépositaires de l’autorité et du pouvoir avaient à cœur de faire appliquer la justice avec rigueur et efficacité.
Cette évolution m’inquiète, car elle signale une incapacité des institutions et du tissu social à forger pleinement la conscience de la communauté d’appartenance, des valeurs morales et de la civilité. Elle préfigure un affrontement des identités morcelées dans lesquelles les pulsions les plus abjectes agissent sans aucune limite. Cela est profondément antagoniste à l’histoire et à la conscience nationale françaises, auxquelles ma famille est intimement mêlée.
La France s’est construite autour de la figure tutélaire de la Justice royale, incarnée par le Chêne de Vincennes. Le simple nom de Capétien était un rappel de la centralité, de la verticalité du fléau de la balance. Justice punitive quand il fallait amener les coupables au châtiment et à la réparation ; justice distributive lorsqu’il s’agissait de soutenir les hospices, les veuves ou de soulager la misère ; justice émancipatrice contre les excès des féodaux. De ce souci constant de la Justice, le tempérament français et nos institutions politiques ont conservé des traces profondes.
Parmi les plus brillants auteurs de la langue française, nombreux, à l’instar de Charles Péguy, discernèrent dans l’exigence de Justice qui anime le tempérament des Français, la permanence des vertus fondatrices du Royaume. À ma manière, chers Français, je veux défendre Lyhanna et Louis. Parce que je ressens au plus profond de moi-même que les défaites de la patrie contemporaine prennent racine dans un abandon des principes mêmes qui ont fait la France et qui la tenaient debout. Je veux ardemment éviter que des parents aient à pleurer d’autres enfants.
La France est un miracle de l’Histoire. Les docteurs en sciences politiques enseignent que c’est une nation créée par son État. S’ils s’arrêtent là, alors ils oublient de préciser que cet État n’était pas une machine désincarnée. Il portait le visage d’un homme. Un homme sensible, comme il pouvait l’être, à la grandeur et aux malheurs de son peuple ; un homme qui tenait l’unité des régions et des provinces ; un homme garant des promesses données, des espoirs reçus, et de la longue durée. Un homme enfin personnellement responsable de la Justice.
Quand il s’est agi de restaurer des institutions solides pour le pays en 1958, Charles de Gaulle – quels que puissent être nos sentiments à l’égard de son œuvre – a été animé de cette préoccupation de l’incarnation de la Justice par le Chef de l’État. Cette disposition ne se limitait pas au droit de grâce. Le chef de l’État présidait les séances du Conseil supérieur de la magistrature, l’instance chargée de la nomination et de la discipline des magistrats. Ainsi pouvait-il réellement, comme le prévoit la constitution, « assurer, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ». Tout en se portant à l’encontre de toute instrumentalisation politique « garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire ».
Cette disposition ne pouvait tenir dans la durée que si le chef de l’État lui-même se tenait en dehors de toute mécanique partisane. Le jeu des institutions de la Ve République a eu tôt fait de jeter une suspicion croissante sur la neutralité du Président dans sa relation avec l’autorité judiciaire. C’est pourquoi, depuis 1993 pour la formation disciplinaire des juges du Siège, et depuis 2008 pour les magistrats du Parquet, la présence du Président de la République au Conseil supérieur de la Magistrature a été supprimée.
De surcroît, comme l’a remarqué l’Observatoire des décisions de Justice, les magistrats professionnels sont de facto majoritaires dans les séances de cette instance. Dès lors, les juges en France ne sont pas seulement indépendants : ils sont autocéphales. C’est dans le huis clos de leur Conseil devenu souverain, qu’ils administrent les enjeux institutionnels des promotions et de la discipline des juges, c’est-à-dire des conséquences que doivent assumer ceux dont le comportement ne correspond pas à l’éthique attendue dans l’exercice de leurs fonctions. Je déplore donc que le fonctionnement de la discipline des magistrats soit à nouveau insuffisamment pourvu de garanties institutionnelles, et ainsi insuffisamment transparent aux yeux des Français.
Que l’on s’entende bien : en exposant cette situation, je n’entends pas jeter le discrédit sur une profession dont la majorité des membres accomplit ses devoirs avec honnêteté, vertu et conscience, dans l’obscurité d’une administration débordée par les demandes et souvent indigente par les moyens qui lui sont accordés. Mais les Français, qui ne sont plus que 35 % à avoir foi dans la Justice, doivent pouvoir retrouver le chemin de cette confiance. Voilà le vœu intime que je formule, et auquel, par l’Histoire glorieuse de ma famille, je me sens intimement lié. Que saint Louis, modèle des justiciers, puisse nous faire retrouver la voie d’un État de Justice, protecteur et épanouissant.
Louis, duc d’Anjou
