De frais pâturages, par le Père Jean-François Thomas

Que souhaitons-nous trouver au début de chaque année donnée par Dieu ? Un carré de pré vert, un petit coin de paradis, pour nous-mêmes, pour ceux qui nous sont chers. Nous avons tous au fond du cœur cette promesse prophétique : « Dans un bon pâturage je ferai paître mes brebis, et sur les hautes montagnes d’Israël sera leur pacage. C’est là qu’elles se reposeront dans un bon pacage ; elles brouteront de gras pâturages sur es montagnes d’Israël. C’est moi qui ferai paître mes brebis et c’est moi qui les ferai reposer, oracle du Seigneur Dieu. » (Livre d’Ezéchiel, XXIV. 14-15) Tout au long des Saintes Ecritures revient ce refrain chanté par Dieu à propos de son pâturage, celui où Il rassemble son troupeau. Le pire serait la destruction de ce havre de paix, comme l’annonce le prophète Habacuc : « Car le figuier ne fleurira pas, La vigne ne produira rien, Le fruit de l’olivier manquera, Les champs ne donneront pas de nourriture. Les brebis disparaîtront du pâturage, Et il n’y aura plus de bœufs dans les étables. » (Livre d’Habacuc, III. 17) Il n’empêche que malgré toutes les épreuves, tous les cataclysmes qui frappent les hommes, et dont ils sont souvent responsables, un même désir continue d’habiter les âmes d’un grand nombre : « Sur des prés d’herbe fraîche, le Très Haut me parque. Vers les eaux du repos Il me mène, Il y refait mon âme. » (Psaumes, XXIII. 2-3) Si tout être rêve de se reposer dans son pré carré, il est parfois habité par la jalousie et l’envie lorsqu’il découvre que son voisin est mieux loti que lui, ou qu’il semble l’être alors que les apparences sont trompeuses. Telle est l’histoire du roi d’Israël Achab louchant sur la vigne de Naboth qui refusait de la lui céder car elle était l’héritage de ses pères. Poussé par sa terrible épouse Jézabel, le monarque fit accuser Naboth de blasphème contre Dieu et le roi, et ce pauvre homme fut lapidé quoique innocent. Le couple signa ainsi sa mort ignoble annoncée par le prophète Elie, comme le rapporte Ezéchiel (Livre III des Rois, XXI) Nous n’allons généralement pas jusqu’à exterminer ceux qui nous font de l’ombre, mais, au moins par la langue, nous exprimons parfois notre détermination à salir les autres lorsque nous jalousons ce qu’ils ont, ce qu’ils sont. Il est rare que nous nous contentions du pâturage qui nous fut assigné. Ailleurs semble être tellement plus prometteur et riche de surprises et de plaisirs. Lorsque nous résidons en Egypte, nous voulons y échapper ; lorsque nous sommes dans le désert, nous regrettons la servitude égyptienne avec ses oignons frais ; lorsque nous avons enfin atteints la Terre promise, nous râlons car le travail est dur et la vie austère. En regardant par-dessus la clôture du voisin, nous avons souvent l’impression que l’herbe de son jardin est plus verte, plus drue, et que ce propriétaire est moins méritant que nous, que tout lui sourit et que c’est injuste. Pourtant, l’herbe verte est pour tous. Il suffit de regarder pour être ébloui par sa couleur qui n’est pas réservée aux paysages irlandais. Un magnifique détail est glissé dans la description de la multiplication des pains et des poissons par Notre Seigneur, telle que relatée par saint Marc. Il est rapporté cet ordre de Jésus à ses disciples alors qu’Il va nourrir la foule : « Il leur commanda donc de les faire tous asseoir par groupes sur l’herbe verte. » (Evangile selon saint Marc, VI. 39) Pourquoi donc l’Evangéliste souligne-t-il ainsi ce qui semble anecdotique ? Certainement pour nous rappeler qu’en cet instant tout le troupeau se repose et se nourrit grâce au Pasteur qui veille
sur ces frais pâturages. Déjà se dessine la réalisation de la prophétie d’Isaïe : « Le loup habitera avec l’agneau, et le léopard se couchera près du chevreau ; le jeune taureau, et le lion, et la brebis demeureront ensemble, et un petit enfant les conduira. Le veau et l’ours iront aux mêmes pâturages ; leurs petits se reposeront ensemble ; le lion comme le bœuf mangera la paille. » (Livre d’Isaïe, XI. 6-7)
Certes, le pré est désormais moins familier à nos contemporains, plus rats des villes que rats des champs. A l’école d’antan, nous connaissions tous l’adage du bon Sully rappelant au roi Henri IV que « labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée et les vrais mines et trésors du Pérou. » (Références) Il n’en reste pas moins que demeure en chacun la nostalgie de ce petit lopin de terre où pouvoir rêver en toute quiétude, à l’abri des rumeurs du monde. Ainsi notre âme se souvient-elle de ce qui lui est promis pour l’éternité. Non point que nous soyons des bovins ruminant uniquement occupés à notre tâche quotidienne : nous aspirons vraiment à passer de cette prairie aux demeures éternelles, là où l’herbe demeure toujours verte et grasse. Encore faut-il accepter de demeurer dans le pré qui nous est assigné, sans vivre dans l’illusion que l’herbe est plus appétissante chez le voisin. Un proverbe français dit que « changement de prairie donne appétit aux veaux », mais il n’est pas certain que le pré ainsi découvert soit de meilleure qualité. Il existe une prairie dans laquelle le troupeau peut vivre en paix. Celle dont parle saint Paul aux Anciens d’Ephèse : « Soyez donc attentifs et à vous et à tout le troupeau sur lequel Dieu vous a établis évêques, pour gouverner (paître) l’Église de Dieu, qu’il a acquise par son sang. » (Actes des Apôtres, XX. 28) L’Eglise est cette immense prairie, à perte de vue, où chacun peut s’asseoir et contempler. Elle est sans barrière car elle ne cultive pas une élite mais abrite un troupeau divers et pas toujours reluisant mais qui se serre malgré tout autour de son Berger du Ciel et de ses aides terrestres. Certes « petit troupeau », mais résistant, affrontant les âges, traversant les tempêtes, recevant une nourriture surnaturelle abondante et inépuisable. Avoir la chance et la grâce de marcher dans cette prairie devrait suffire à ne plus nous laisser tenter par d’autres terres limitrophes et ensorcelantes.
La Très Sainte Vierge, dans les peintures des Primitifs, est souvent représentée au sein d’un jardin clos au sol verdoyant et parsemé de fleurs, symbole de sa pureté et de sa virginité. Elle nous conduit dans ce pré préservé, comme le Fils aimait regrouper ses Apôtres dans le Jardin des olives, ce champ planté d’oliviers robustes et rassurants. L’herbe verte est une parure de l’Histoire sainte. Elle est promesse de ce qui ne passe pas, ne se fane pas, ne dessèche jamais. Au seuil de l’année, il est bon de fouler au pied cette prairie, de nous y réfugier pour reprendre souffle, pour recevoir grâces et consolations. L’herbe n’y est point amère mais douce comme le miel. Il ne faut pas prendre le risque de finir comme Achab et Jézabel en convoitant une autre terre. Celle qui nous est attribuée est suffisante pour combler nos attentes et notre faim. Comme des enfants heureux, décidons de découvrir l’étendue et la richesse de ce pâturage divin.
P. Jean-François Thomas s.j.
22 décembre 2025
Lundi de la Vigile de Noël
