Considérations sur la France : « La république française peut-elle durer ? »

[Au fil des classiques Série Joseph de Maistre – 6]

Paul de Beaulias– Au fil des classiques

Série Joseph de Maistre

Maistre, Joseph de (1753-1821). Œuvres complètes de J. de Maistre (Nouvelle édition contenant  les œuvres posthumes et toute sa correspondance inédite). 1884-1886

Articles précédents: 

1-Joseph de Maistre, une figure traditionnelle prise dans les tourments de l’époque

2- Joseph de Maistre vu par son fils 

3- Introduction et chapitre I « Des révolutions » [Considérations sur la France-1]

4- Chapitre II « Conjectures sur les voies de la Providence dans la révolution française »[Considérations sur la France-2]

5-  Chapitre III « De la destruction violente de l’espèce humaine. »[Considérations sur la France-3]

  • IV « La république française peut-elle durer ? »

Joseph de Maistre aborde ici la question fondamentale de la souveraineté et de quelques principes essentiels de la philosophie politique. Il affirme d’une part l’impossibilité totale d’une souveraineté divisée parmi toute une nation et la nécessité de l’existence, toujours constatée dans la réalité, du binôme sujet-souverain, ainsi que la méthode empirique comme fondement de toute pensée politique sérieuse :

« Un petit nombre de républicains renfermés dans les murs d’une ville, peuvent sans doute avoir des millions de sujets : ce fut le cas de Rome ; mais il ne peut exister une grande nation libre sous un gouvernement républicain. La chose est si claire d’elle-même, que la théorie pourrait se passer de l’expérience; mais l’expérience, qui décide toutes les questions en politique comme en physique, est ici parfaitement d’accord avec la théorie. »[1]

Il tranche ainsi en quelques mots les folles velléités théoriques des lumières et autres penseurs à partir « d’hypothèses » des origines fixées arbitrairement et souvent sur des considérations fausses afin de déduire ce qu’ils veulent, en particulier dans les théories dites « contractualistes ». La théorie sans âme et sans induction depuis le réel ne vaut rien ni en histoire ni en politique, ni, en fin de compte, dans toute sciences dites « humaines ». La pensée révolutionnaire se fonde en effet sur une théorisation arbitraire qui se fonde sur des postulats faux : le résultat consiste à tenter de forcer la réalité à entrer dans le cadre théorique, quitte à tout violenter et massacrer, quitte à aller contre la nature. Nous ne connaissons que trop bien, hélas, cette situation dans la République contemporaine.

Il n’exclut pas la possibilité d’une démocratie, mais qui au fond aristocratique chez Rome par exemple, et où la souveraineté reste une souveraineté constante.

L’empirisme ne se suffit pourtant pas à lui seul, car seule la loi des grands nombres ne semble pas suffire à découvrir des lois universelles, même si le procédé peut sembler fonctionner pour du moins les vérités dans le monde venant de l’autre monde qui s’appliquent à des ensembles humains. Joseph de Maistre prend d’ailleurs ici l’exemple du dé que l’on tirerait une infinité de fois, sans que jamais le chiffre « 4 » ne sorte par exemple : l’homme de bonne foi ne peut que déduire que le dé n’a pas de face « 4 », et que donc la possibilité n’existe pas :

« La comparaison du dé est donc parfaitement exacte : les mêmes nombres étant toujours sortis du cornet de la fortune, nous sommes autorisés, par la théorie des probabilités, à soutenir qu’il n’y en a pas d’autres. »[2]

Les penseurs modernistes rentrent effectivement dans ce cadre en pensant et interprétant de mauvaise foi : ils supposent au contraire que « 4 » est non seulement une possibilité mais plus, un but en soi, une fin absolue, jusque-là interdite par on ne sait quelle force – enfin certains le savent, c’est pourquoi ils honnissent Dieu. D’où la négation de la vérité, et la proclamation absurde de chimères.

Il faut bien distinguer ce raisonnement d’un autre, qui pourrait y ressembler, mais très différent : celui des révolutionnaires qui iraient arguer d’une réalité, par exemple le « fait » du divorce, pour dire que le divorce est normal, voire bon et à encourager. Ils évoqueraient la loi du nombre en disant que si la majorité fait ceci, alors c’est bon. Le raisonnement est lourdement spécieux, en disant que comme le mal existe, il est au minimum admissible. C’est un raisonnement spécieux. On peut déjà dire que le mal est un manque de bien, et en tout cas il n’existe pas comme un être créé, mais comme une déviation de la réaction. Le bien ne saurait en effet engendrer le mal. De plus, dans les faits, si un mal se répand presque universellement à un certain moment dans une certaine société, cela ne le légitime évidemment pas, au contraire, on devrait s’en horrifier. Enfin, il suffit du recul historique pour remarquer que quand ce genre de généralisation gangréneuse du mal se produit, cela ne finit jamais bien, et l’histoire nous apprend au contraire les conséquences terribles que le mal entraîne. Ce pseudo-raisonnement n’est ainsi guère plus qu’une tactique momentanée pour clouer le bec à l’adversaire en se fondant sur le sentiment naturel de la vérité qui dit que « ce qui existe est bien », sauf que le mal « n’existe pas », il n’est qu’un manque de bien, d’un manque de vitalité, d’un manque d’existence justement. Joseph de Maistre le dit autrement, mais le fond est le même :

 « Le mal n’a rien de commun avec l’existence ; il ne peut créer, puisque sa force est purement négative : Le mal est le schisme de l’être ; il n’est pas vrai.

Or, ce qui distingue la révolution française, et ce qui en fait un événement unique dans l’histoire, c’est qu’elle est mauvaise radicalement; aucun élément de bien n’y soulage l’œil de l’observateur : c’est le plus haut degré de corruption connue ; c’est la pure impureté. »[3]

Le raisonnement Joseph de Maistre est fondamentalement différent : il critique justement le fait que ce qui n’a jamais existé et n’existera jamais, dont le mal, mais aussi dont les possibilités chimériques, soient prises non seulement comme des possibilités plausibles et pire souhaitables : l’esprit humain peut toujours rêver dans le vide, et se monter la tête de cette façon, mais ces divagations sont non seulement vaines et inutiles, mais dangereuses car elles installent l’esprit humain dans un monde rêvé, d’ailleurs rêvé pour on ne sait quelle raison car ce monde n’a au fond rien d’enviable, en excitant la fuite de la réalité et la lâcheté de ne pas accepter le réel tel quel et sa nature telle qu’elle l’est.

Il déduit ainsi que la souveraineté existe toujours chez les hommes dans un souverain, en général incarné et un, parfois plus collectif, avec un souverain multiple (un sénat par exemple), mais jamais universellement démocratique et en tout cas se réduisant toujours à se trouver exprimer dans les mains de quelques hommes, car c’est la nature de la souveraineté. Imaginer le contraire n’est que de l’imagination et ne change rien à la réalité : affirmer le contraire ne conduit qu’aux souffrances de nier une réalité naturelle ; comme dire qu’un homme est une femme alors qu’il est un homme ;  il pourra toujours s’affirmer autant qu’il veut femme, mais il sera toujours un homme, et la négation de sa nature ne produira que souffrances, destructions et maux, quand l’acceptation de son état est le départ de tout cheminement sur la voie donnée aux hommes vers le Ciel.

Joseph de Maistre nous donne ensuite une petite critique savoureuse de la « représentativité » de la souveraineté, concept absurde s’il en est quand on comprend le raisonnement précédent, avec un ton assez ironique et presque moqueur :

 «On suppose assez souvent, par mauvaise foi ou par inattention, que le mandataire seul peut être représentant: c’est une erreur. Tous les jours, dans les tribunaux, l’enfant, le fou et l’absent sont représentés par des hommes qui ne tiennent leur mandat que de la loi: or le peuple réunit éminemment ces trois qualités; car il est toujours enfant, toujours fou et toujours absent. Pourquoi donc ses tuteurs ne pourraient-ils se passer de ces mandats ?  »[4]

Dans la même veine, il tente d’imaginer comment une vraie démocratie, si cela existait, fonctionnerait : on désignerait la personne souveraine à intervalles réguliers, puisque la souveraineté ne se partage pas et doit être incarnée – d’où l’absurdité de la volonté générale qui ne sort de nulle part et qui ne connaît pas ni bien ni mal ; en fait un prétexte pour soumettre le bon peuple à toutes les horreurs sans noms ; et d’où l’absurdité de la démocratie pure qui respecterait ce principe de souveraineté. Joseph de Maistre calcule en effet que si cette démocratie était concevable en France alors : « [..] chaque Français viendrait exercer à son tour la souveraineté nationale tous les soixante mille ans.

Mais comme on ne laisse pas que de mourir de temps en temps dans un tel intervalle ; que d’ailleurs on peut répéter les élections sur les mêmes têtes, et qu’une foule d’individus, de par la nature et le bon sens, seront toujours inhabiles à la représentation nationale, l’imagination est effrayée du nombre prodigieux de Souverains condamnés à mourir sans avoir régné. »[5]

Il finit d’achever le système représentatif dont nous souffrons toujours aujourd’hui en soulignant pertinemment qu’il ne représente rien : pas la souveraineté évidemment puisque le peuple n’est pas souverain, mais pas non plus le peuple, puisque ses représentants ne portent ni mandats, ni demandes et n’ont même plus de contacts avec les représentés :

 « Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le système représentatif exclut directement l’exercice de la souveraineté, surtout dans le système français, où les droits du peuple se bornent à nommer ceux qui nomment ; où non seulement il ne peut donner de mandats spéciaux à ses représentants, mais où la loi prend soin de briser toute relation entre eux et leurs provinces, respectives, en les avertissant qu’ils ne sont point envoyés par ceux qui les ont envoyés, mais par la nation; grands mots infiniment commodes, parce qu’on en fait ce qu’on veut. En un mot, il n’est pas possible d’imaginer une législation mieux calculée pour anéantir les droits du peuple. »[6]

Le peuple n’est en effet jamais souverain, de là, est-ce l’intérêt du peuple que d’être sujet des chambres ? C’est l’inversion du fonctionnement traditionnel des institutions : la représentation est bonne pour faire remonter au souverain créances, conseils, remontrances, plaintes, etc et cette pratique est nécessaire à tous les niveaux dans une société traditionnelle ; la modernité pervertit malheureusement cette représentation traditionnelle en faisant accroire aux gens qu’ils sont souverains, alors qu’ils ne le sont pas, ce qui permet de les faire taire, avec des représentants qui ne représentent jamais les gens qui les ont envoyés… étrange conception de la démocratie pour ces soi-disant démocrates. Et tragédie pour les réactionnaires qui rejetteront toute forme de représentation, sous prétexte qu’ils englobent forcément toutes ces formes dans l’erreur manifeste et réductrice des révolutionnaires.

Il est à noter que si la souveraineté est une et non divisible, elle existe aussi pure et aussi parfaite à plusieurs niveaux, complexité que l’on ignore trop souvent, ou qui incline à vouloir croire que la souveraineté est divisible, alors que cette complexité de souverainetés toutes aussi pures et de même origine et nature ne font que renforcer la philosophie politique traditionnelle : le Père de famille est ainsi souverain dans son foyer ; le chef de lignée est ainsi souverains sur sa Maison, le seigneur sur son fief, le Roi sur son royaume. Dans leurs sphères respectives, elles sont des souverainetés parfaites, et ainsi la souveraineté royale ne va pas se mêler des affaires internes du foyer par exemple, à la différence de l’état moderne qui par l’arnaque intellectuelle de dire que tout le monde est souverain, et que l’état, au nom de ce souverain infini, doit aussi s’occuper des sphères de tous les souverains, à commencer par la famille. Mais la souveraineté royale dépasse toutes les autres de part sa proximité privilégiée au divin, et dans toutes les affaires qui sortent des souverainetés pures subsidiaires, mais leur fonctionnement est au fond le même et ce n’est pas pour rien que le souverain, le roi, est souvent comparé au père de famille, qui a aussi un rôle quasi-sacerdotal au sein de son foyer. La Royauté est l’extension naturelle de ces vérités de nature rehaussée de la bénédiction directe et manifeste de l’action divine pour organiser la société dans son entier.

Joseph de Maistre discute ensuite de liberté :

 « La jeunesse de la liberté a des caractères si frappants, qu’il est impossible de s’y méprendre. A cette époque, l’amour de la patrie est une religion, et le respect pour les lois est une superstition: les caractères sont fortement prononcés, les mœurs sont austères : toutes les vertus brillent à la fois ; les factions tournent au profit de la patrie, parce qu’on ne se dispute que l’honneur de la servir ; tout jusqu’au crime, porte l’empreinte de la grandeur.

Si l’on rapproche de ce tableau celui que nous offre la France, comment croire à la durée d’une liberté qui commence par la gangrène ? ou, pour parler plus exactement, comment croire que cette liberté puisse naître (car elle n’existe point encore) et que du sein de la corruption la plus dégoûtante puisse sortir cette forme de gouvernement qui se passe de vertus moins que toutes les autres? Lorsqu’on entend ces prétendus républicains parler de liberté et de vertu, on croit voir une courtisane fanée, jouant les airs d’une vierge avec une pudeur de carmin. »[7]

Il est intéressant de constater que la première partie de la réflexion, qui est la vision idéale de la liberté pour Joseph de Maistre, sonne comme une image d’Épinal bien de son temps, avec  ce côté chevaleresque, du panache, de l’honneur, où tout est fait pour le bien, même quand cela tourne parfois mal, avec les vertus qui brillent et les mœurs frugales. Il a raison évidemment, mais la définition de cette liberté mériterait d’être développée : simple libre-arbitre ? Simple esprit d’indépendance bien dirigée vers le bon ? Ou encore subsidiarité ? Privilèges ? Et patrie, entend-il la terre des pères, ou autre chose ? Tout cela n’est pas tout à fait clair, et l’on sent l’esprit du temps. Il est vrai que les mots de « liberté » ou de « patrie » ont été tellement dévoyés par la révolution qu’il semble plus prudent d’user d’autres expressions plus neutres, pour éviter des lectures en forme de quiproquo ou de contre-sens. La révolution, comme il l’évoque dans la seconde partie, flétrit évidemment tout, mais nous pourrions nous demander si dès le départ « l’aspiration à la liberté » n’est pas une sorte d’absurdité langagière. De deux choses l’une : soit on parle de libre-arbitre, et nous l’avons tous, il n’y a rien à acquérir, soit nous parlons de la liberté comme soumission aux réalités surnaturelles et aux vérités universelles, dans cette posture d’accepter activement ces réalités, et ce n’est pas non plus une aspiration de quelque chose qu’on acquiert, mais bien une conversion ou une prise de conscience. S’il s’agit d’esprit d’indépendance ou d’entreprise, il suffit d’user de ces expressions, s’il s’agit des privilèges, parlons de libertés au pluriel, mais en définitive si liberté il y a, on ne peut vraiment y aspirer dans le sens d’acquisition, comme si on nous l’avait ravie. Non, la liberté de l’homme de Foi qui s’abandonne à Dieu il ne l’acquiert que dans cet abandon à Dieu, et l’abandon de ses propres vices qui voilait cet état de sainteté, cet état de bonheur, et en ce sens nous aspirons tous à vivre au sein de Dieu, mais il n’y a pas de raison de parler « d’aspiration à la liberté », qui porte à confusion.

Joseph de Maistre conclut enfin sur les fonctionnements sataniques de la révolution, qui pervertit et souille tout raisonnement et tout ce qui touche aux bas instincts des hommes :

 « La révolution française a parcouru, sans doute, une période dont tous les moments ne se ressemblent pas ; cependant, son caractère général n’a point varié, et dans son berceau, même elle prouva tout ce qu’elle devait être. C’était un certain délire inexplicable, une impétuosité aveugle, un mépris scandaleux de tout ce qu’il y a de respectable parmi les hommes ; une atrocité d’un nouveau genre, qui plaisantait de ses forfaits ; surtout une prostitution impudente du raisonnement et de tous les mots faits pour exprimer des idées de justice et de vertu. »[8]

Et il souligne encore le procédé révolutionnaire par excellence contre lequel il faut se battre absolument, à commencer dans nos propres discours et raisonnement : l’usage perverti des mots pour cacher des maux sans fin et des réalités mauvaises, pour instiller le vice insidieusement en manipulant ce qui était bon en abusant les pauvres gens :

« Et maintenant encore, voyez comment le crime sert de base à tout cet échafaudage républicain ; ce mot de citoyen qu’ils ont substitué aux formes antiques de la politesse, ils le tiennent des plus vils des humains ; ce fut dans une de leurs orgies législatrices que des brigands inventèrent ce nouveau titre. Le calendrier de la république, qui ne doit point seulement être envisagé par son côté ridicule, fut une conjuration contre le culte ; leur ère date des plus grands forfaits qui aient déshonoré l’humanité : ils ne peuvent dater un acte sans se couvrir de honte, en rappelant la flétrissante origine d’un gouvernement dont les fêtes mêmes font pâlir. »[9]

Il nous reste ainsi à restaurer en toute chose, et en particulier dans les mots, qui recouvrent des vérités traditionnelles, en rétablissant le sens bon et originel de tous les mots manipulés, et en refusant d’en user dans leur forme pervertie, en employant soit d’autres expressions, soit en corrigeant immédiatement dès qu’une déviation est observée. Cela demande beaucoup de travail et une grande assurance mais avec de l’exigence, de l’opiniâtreté, et de la modestie, la restauration avancera, et il suffit de toujours aller dans le bon sens, même si la chute est là : peu importe l’important est de se relever comme le Christ sur le chemin de croix, et continuer.

[1] Ibid, p.40

[2] Ibid, p.42

[3] Ibid, p.50

[4] Ibid, p.46 en note

[5] Ibid, p.48

[6] Ibid, p.49

[7] Ibid, p.51

[8] Ibid, p.52

[9] Ibid, p.53

Une pensée sur “Considérations sur la France : « La république française peut-elle durer ? »

  • 1 février 2019 à 13 h 53 min
    Permalink

    Emle finira bien par chuter et c’est tanr mieux. Espérons qu’alors la monarchie de droit divin pourra la remplacer de manière définitive,

    Répondre

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.