Les sacres épiscopaux de la Fraternité Saint Pie X – deuxième approche
Cet article fait suite à celui publié précédemment, et vise à analyser l’annonce des sacres épiscopaux dans la Fraternité saint Pie X. Nous ne prétendons pas entrer à proprement parler dans le débat théologique, car nous ne sommes que simples laïcs, mais de tout de même apporter une humble pierre.
J’évoquais dans l’article précédent le fait que les sacres seront bienfaisant tant pour la Fraternité saint Pie X que pour la Tradition catholique dans son ensemble. Un autre argument peut être avancé : à la différence de 1988, il est peu probable que des défections de grande ampleur aient lieu, vue que l’eau a coulé sous les ponts, et que l’option de la trahison et la compromission ont été récompensées comme il se doit par Traditionis Custodes… Ce même texte devrait aussi calmer les jaloux de la Tradition face à la fraternité saint Pie X en leur imposant au moins un respectueux silence, puisqu’ils savent que leur avenir humain, et l’avenir de la Foi dépend encore dans ces sacres…
Pourtant, certains ne peuvent pas s’empêcher de réagir, comme un Père de Blignières*. Après la proposition tout à fait naïve d’un ordinariat de la Tradition, qui fut magistralement ignorée par le Vatican, il joue bien le rôle de “l’idiot utile” de la branche progressiste du Vatican, usant des transfuges comme pour devenir des fauteurs de doute. Lui aussi doit tout à la Fraternité, mais à la différence d’un abbé Claude Barthe, qui sait garder son indépendance sans acrimonie, et dont le réalisme prime sur ses passions passés, le Père de Blignères fait du zèle moderniste. Il le peut, puisqu’il a défendu des position sédé-privationnistes autrefois, ce que n’aurait jamais certainement fait Mgr Lefebvre… Bref on n’est pas à une contradiction près.
Il publie une note voulant démonter les arguments de la Fraternité en quatre points.
Nous ne décortiquerons pas ses points 3 et 4 qui sont hors sujet et de mauvaise foi. La FSSPX ne veut pas se soustraire à la juridiction de l’Eglise ; elle continue simplement son œuvre à l’abri des loups, et l’atteinte à la communion des fidèles est pour le moins spécieuse. Cette “communion” est atteinte par Vatican II, et de facto ébranlée depuis longtemps : quand presque tous les catholiques ne croient plus en la présence réelle, il y a un gros problème. Les sacres ne changeront rien à cela, mieux : ils permettront peut-être à certains, par le bruit médiatique, de réaliser l’ampleur de la crise, et combien ils ne connaissent pas leur Foi, qui leur a été amoindrie, ainsi que toute l’histoire du Concile et de l’après-concile. (Je faisais partie de ceux-là).
En revanche, les deux premiers points méritent attention car le fond du problème est là. L’argument central de cette affaire est en effet la séparabilité du pouvoir de juridiction et d’ordre.
Le P. de Blignières affirme que les deux pouvoirs ne sont pas séparables dans son point 2. C’est faux dans la pratique de l’Eglise, on a l’exemple des évêques auxiliaires, sans juridiction, mais on a aussi dans le sens inverse l’exemple des vicaires apostoliques, qui n’ont pas l’ordre, mais bien la juridiction sur un diocèse vacant.
Il évoque un principe théologique certainement vrai : que l’ordre est ordonné à la juridiction (et au magistère). Certes, et cela veut bien dire, donc, que l’on peut avoir un ordre sans juridiction, puisque c’est simplement ordonné à ! Personne n’a dit que la situation actuelle, de crise, n’est souhaitable, et l’œuvre de facto que la Fraternité peut parfois pratiquer sur le terrain ne vient que de la demande expresse des fidèles éperdus qui viennent comme les forcer de faire leur travail d’ordre.
Car tout le nœud du problème est là : la FSSPX dans ses œuvres n’existe que par les fidèles qui viennent leur demander en détresse le soin de leurs âmes pour leur sanctification.
Je témoignerai ici personnellement avec l’exemple du Japon. Comme partout dans le monde, la mission a commencé ici sur demande express d’un groupe de fidèle dans les années 80. C’est toujours partout pareil ; des âmes demandent et la FSSPX répond. Ce qui explique son expansion « anarchique » et sans plans : elle va où les fidèles l’appelle.
Par ailleurs, de facto, les prêtres de la Fraternité n’ont aucun pouvoir de juridiction sur leurs fidèles : ils ne peuvent pas exiger un carême plus exigeant que la discipline laxiste d’aujourd’hui, comme ils ne peuvent pas interdire aux fidèles d’aller voir ailleurs, ni d’assister au Novus ordo. Ils ne peuvent que conseiller et déconseiller – c’est ce qui se passe sur le terrain, et c’est la ligne officielle. Idem pour les mariages : c’est pour répondre aux besoins des fidèles. Il en est ainsi pour la Croisade eucharistique, les retraites de saint Ignace, etc.A chaque fois cela vient à eux, et non l’inverse. Ils ne vont pas le chercher.
Cette passivité imposée à la Fraternité saint Pie X par l’absence de juridiction n’est pas théorique. Voici un témoignage : je n’ai même pas réussi à obtenir d’un abbé de la FSSPX qu’il impose le rétablissement d’une injustice qui m’était faite par un autre fidèle ailleurs, sur un sujet a priori dans le domaine du prieuré (à savoir la procure), car justement l’abbé n’avait pas le pouvoir de le faire ! La chapelle ne leur appartient pas, et ils sont dépendants des bénévoles qui « rendent service »…
Evidemment, quand la Fraternité acquiert et gère ses prieurés, ce n’est plus la juridiction qui fonctionne, mais bien leur simple pouvoir temporel sur leurs biens, qui leur permettent de gérer plus sereinement. Mais ils n’ont aucun pouvoir politique et royal, comme le dit saint Thomas, sur les fidèles, puisque ce pouvoir politique et royal est réservé à la juridiction et non à l’ordre. C’est du vécu : les prêtres de la FSSPX sont limités à un simple pouvoir « diplomatique », et cela implique des servitudes et des souffrances. La Fraternité est à ce point fidèle à l’esprit de Mgr Lefebvre en incarnant bien dans la réalité quotidienne cette absence de pouvoir de juridiction.
Revenons au premier point du père de Blignières, qui veut faire croire que même si la séparabilité des deux pouvoirs est réelle, l’acte de sacrer implique un acte de juridiction et donc en l’espèce une juridiction. Bien essayé mais c’est spécieux ! D’ailleurs l’ordre des arguments trahit son manque de confiance dans l’argument seul qui pourrait faire la différence, le point 2, mais cela n’est pas important…
Qu’en est-il alors ?
C’est une objection vaine : la Fraternité saint Pie X est une congrégation fondée régulièrement avec des statuts approuvés canoniquement. Elle a ainsi un pouvoir sur ses membres (les prêtres et autres clercs) un pouvoir reconnu par le droit canon et tout à fait régulier. Que je sache, la fraternité n’a jamais été dissoute par le Vatican. Ce n’est que le résultat normal de son fonctionnement interne qui aboutit à la décision de quel prêtre sera sacré, sans aucune implication sur la juridiction. On reste sur l’ordre, et sur l’état de nécessité. Cette loi supérieure qui s’applique en la matière et rend non seulement légitime les sacres épiscopaux, mais en fait encore un devoir moral.
Après, les hommes étant des hommes, prions et jeûnons pour la conversion des clercs et l’assistance de Dieu dans ces affaires.
Pour Dieu, pour le Roi, pour la France
Paul de Lacvivier
* Lire ici l’article du P.de Blignières https://lesalonbeige.fr/consecration-episcopale-peut-on-vraiment-separer-le-pouvoir-dordre-de-celui-de-juridiction/:
