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Retour au Kivu

La République Démocratique du Congo n’est pas encore une grande destination touristique. Ce pays, vaste comme près de cinq fois la France, aurait cependant beaucoup plus à offrir que des contrées plus prisées des voyagistes, telles que la Tanzanie, la Namibie ou le Botswana. A cette liste de pays fréquentés par le grand tourisme, j’aurais pu aussi ajouter l’ancienne star, le Kenya, mais son intérêt est moindre malheureusement depuis quelques années des contrecoups du conflit somalien et du terrorisme islamiste.

C’est pourtant dans cet ancien Zaïre que j’ai choisi de venir passer 8 jours. Plus précisément au Kivu, cette région orientale, frontalière de l’Ouganda, du Rwanda, du Burundi et de la Tanzanie. Région martyre qui, depuis 1996, n’en finit pas de sortir de la guerre, imposée par certains de ses voisins. J’ai autrefois vécu et travaillé dans cette région. J’y ai été témoin de l’occupation rwandaise, de l’oppression, des pillages et des atrocités. J’y ai aussi vécu une catastrophe naturelle. Comme si les affres de l’occupation et de la guerre ne suffisaient pas, une bonne partie de la ville de Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu fut recouverte par la lave, lors de l’éruption du volcan Nyiragongo, en 2002.

Il y a moins d’un an, le Nord-Kivu était encore le théâtre des atrocités d’une énième « rébellion », commanditée et soutenue par le Rwanda voisin. C’est par Bunagana, localité située aux confins de l’Ouganda et du Rwanda, que je franchis la frontière, en provenance de Kampala, la capitale ougandaise. Ce poste frontière fut longtemps aux mains du « M23 », le dernier en date des groupes armés pro-rwandais. Je m’attendais à découvrir une bourgade en ruines, des bâtiments criblés de balles. Il n’en fut rien. Rien n’indiquait que Bunagana fut reprise par les forces régulières en décembre dernier seulement. A ma grande surprise, il n’y eut aucun problème au poste frontière : on tamponna mon passeport sans difficulté, après avoir vérifié mon visa, et on ne chercha aucunement à m’extorquer cinq, dix ou vingt dollars sous des prétextes aussi divers que futiles, comme cela était encore le cas lors de mes précédentes visites, huit ans plus tôt. Les choses se seraient-elles améliorées, dans ce vaste pays miné par la corruption ?

Une fois ces formalités accomplies, je grimpais dans un vieux minibus brinquebalant, qui commença aussitôt à dévaler la piste de Rutshuru,  pleines de ravines et de gros cailloux volcaniques. Les grands volcans sont tout près, j’en aperçus leur majestueuse silhouette, à travers la brume humide et la grisaille. Ils délimitent la frontière entre les trois pays, Ouganda, Rwanda et RD Congo. Lorsque nous fûmes sur la route de Goma, cela s’améliora quelque peu. Cette route avait jadis été goudronnée, et on apercevait encore quelques morceaux de macadam épars. Nous fûmes cependant bien secoués jusqu’à l’arrivée à Goma. Durant tout le trajet, à part un canon abandonné et une présence militaire importante, je ne vis aucune trace des combats qui avaient opposé les rebelles pro-rwandais aux forces congolaises, il y a à peine six mois. Il y avait beaucoup de monde au bord de la route et, à chaque arrêt, femmes, hommes et enfants se précipitaient sur notre minibus pour tenter de nous vendre leurs carottes, oignons et autres légumes, fort abondants au Nord-Kivu, ainsi que des petites brochettes de chèvre et des bananes frites. La vie semblait avoir repris son cours normal, dans cette région dévastée par des années de pseudo-rébellions, de massacres et de déplacements de populations. Çà et là, nous dépassions d’invraisemblables « chikudu », sortes de bicyclettes en bois sans pédales, lourdement chargées de légumes, dévalant les descentes à toute vitesse mais poussées par plusieurs hommes ou adolescents dans les montées et sur le terrain plat. Ils allaient à Goma, vendre leur production aux marchés de la grande ville. La circulation devint rapidement intense et chaotique, à mesure que nous entrions dans l’agglomération de Goma. A 19 heures, je me rendis au port, qui est en fait un morceau de cratère volcanique immergé, afin d’embarquer à bord du MV Akonkwa, le navire devant me permettre de traverser le lac Kivu durant la nuit. Je me suis royalement offert la 1e classe, et même une cabine, afin de pouvoir dormir en m’éloignant de la télé du salon qui hurla des chansons congolaises toute la nuit !

Au petit matin, je pus distinguer Bukavu dans le lointain, à travers la brume. Très lentement, notre navire s’approcha du port de la capitale provinciale du Sud-Kivu. Le débarquement se fit dans une cohue indescriptible, entre les sacs de farine et les paquets en tout genre portés sur la tête ou sur le dos. En traversant la ville en voiture, je me rendis compte que rien n’avait changé depuis les années où j’y avais vécu, voici près d’une décennie. Toujours cette circulation chaotique sur des routes défoncées, cette foule bigarrée marchant au bord des avenues et des rues, cherchant à éviter les motos et les véhicules qui slalomaient autour des nids de poule. Tous ces piétons regardent passer avec indifférence les militaires pakistanais de la MONUSCO[1], à bord de gros camions ou les officiels de l’ONU et d’ONG internationales, dans de luxueux 4×4. Bukavu, ville aux innombrables collines verdoyantes tombant à pic dans les eaux du lac Kivu. Ville surpeuplée, grouillante de vie et assourdissante de musique ou de publicités, de prêches évangéliques enflammés diffusés des haut-parleurs crachotants, de coups de klaxon des moto-taxis et autres véhicules cherchant à se frayer un passage. Les collines sont toutes recouvertes de constructions, humbles cahutes pour la plupart, formant d’immenses quartiers aux airs de favelas brésiliennes. La plupart de ces modestes logis sont loin de la route et, pour y accéder, leurs occupants doivent escalader des sentiers abrupts et franchir d’innombrables passerelles branlantes.

Partout, durant mon séjour, je fus frappé par le dynamisme et l’inventivité de ce peuple qui doit se débattre pour survivre, alors que depuis près de 20 ans l’Etat est le grand absent de cette contrée. Kinshasa est tellement loin… Et pourtant, écoles et universités fonctionnent, souvent dans le plus grand dénuement. L’électricité est fournie de manière intermittente, quelques heures par semaine, avec des jours « sans », selon les quartiers. L’eau courante et potable est une denrée rare. Bukavu est une véritable fourmilière, où, pour réussir à payer des études à leurs enfants, chacun a recours à mille et un petits boulots des plus inimaginables souvent.

C’est avec émotion que je retrouvai des gens connus autrefois. Des enfants devenus étudiants, des jeunes qui essaient avec ténacité de développer leurs talents, malgré les difficultés de la vie quotidienne. Car les Congolais sont avant tout des gens créatifs, innovants. Les années de guerre, d’occupation, la menace permanente du voisin rwandais que l’on aperçoit sur l’autre rive du lac et de la rivière Ruzizi et surtout le chômage de masse, ne semblent pas affecter la joie de vivre congolaise.

Mes retrouvailles avec le « Groupe Alliance » furent particulièrement émouvantes. J’avais connu ce groupe de jeunes issus de quartiers défavorisés en 2005. Je les avais aidés à produire leur premier album. Ces garçons et ces filles se sont formés sur le tas. Dirigés par Jean-Paul « Rossignol », un jeune homme dynamique qui écrit et compose leurs chansons, ils sensibilisent leurs concitoyens aux grands problèmes qu’ils affrontent quotidiennement. Ils chantent en français et en swahili, la langue véhiculaire de l’Est de la RDC, évoquant la guerre et la paix, le SIDA, la corruption, le tribalisme, la réconciliation. Ces jeunes plein d’énergie ont bien du mérite. Développer leurs talents dans des quartiers surpeuplés, sans accès à l’électricité, à internet ou aux grands studios, dans une ville où tout se paye au prix fort : instruments, sonorisation, lieux où répéter, salles où se produire. Pour la Journée de l’Enfant Africain, célébrée chaque année sur le tout le continent au mois de juin, le groupe organisa un grand concert dans une salle paroissiale d’un quartier périphérique. J’eus le bonheur d’y assister. Que d’entrain, quel talent ! Point d’imitations dans la performance de ces jeunes. Tout est leur propre création, la musique, les chants et les danses, mêlant traditions locales et harmonies plus modernes. L’argent généré par ce genre de manifestations leur permet de continuer à se développer, à poursuivre leurs études, à préparer un avenir meilleur, tout en faisant passer des messages au sein de leurs communautés. Ils mériteraient certainement mieux que cette modeste salle paroissiale. Je rêve de les voir se produire au Printemps de Bourges ou dans d’autres manifestations de renommée internationale, où ils pourraient donner toute la mesure de leur talent et révéler au monde la véritable image de l’Afrique.

Le Congo Kinshasa est le deuxième pays francophone, après la France. Partout, un français savoureux, fait d’expressions locales et imagées, de néologismes, à l’orthographe approximative, s’affiche sur les devantures des boutiques, des kiosques et des étals. Ce français s’entend aussi dans les conversations de la rue, mêlé de swahili et de langues locales. Nulle part ailleurs que dans ce pays le visiteur venu de France ne peut éprouver le sentiment de rencontrer une langue française vraiment vivante, en pleine évolution.

Demain, je quitterai Bukavu et le Congo avec regret. J’y ai retrouvé des gens attachants, chaleureux, accueillants et talentueux, un petit peuple besogneux et ingénieux, une jeunesse avide d’éducation et d’ouverture sur le vaste monde. Cette ville, ce pays, ne méritent pas de figurer au dernier rang, que ce soit dans le domaine de la santé ou dans celui du développement. Le Kivu est une terre très fertile qui, de surcroît, recèle de multiples richesses naturelles. Si seulement le pays voisin pouvait cesser de l’agresser ! Si seulement le pouvoir de Kinshasa créait des conditions propices à son développement ! Si seulement les multinationales étaient moins avides dans leur acharnement à se procurer le coltan et la cassitérite, l’or ou le pétrole ! Si seulement on pouvait le laisser en paix, enfin ! Alors, oui, je n’ai aucun doute que le Kivu pourrait devenir une terre d’avenir capable d’assurer la prospérité de sa population…

Bukavu, dominant le magnifique lac Kivu parsemé d’îles, est située dans un cadre splendide. Non loin de là se trouvent des parcs nationaux où vivent de nombreuses espèces menacées. Un jour peut-être, cette ville pourra servir de base aux touristes venus du monde entier pour découvrir une autre Afrique, une Afrique authentique et attachante. Un jour, peut-être…

Hervé Cheuzeville



[1] Mission d’Observation des Nations Unies pour la Sécurité au Congo

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