Les chroniques du père Jean-François Thomas

L’ordo de saint Louis, par le Père Jean-François Thomas

Ordo de saint Louis, L'onction du roi
Ordo de saint Louis, L’onction du roi

Parmi les commémorations nationales en 2026, apparaît dans la liste publiée par l’Institut de France l’anniversaire du 8 novembre 1226 : « Avènement de Louis IX (saint Louis), régence de Blanche de Castille ». Louis VIII meurt à cette date à Montpensier dans le Puy-de-Dôme, laissant un héritier de douze ans menacé par Philippe Hurepel, demi-frère du roi défunt. Ce jeune baron de vingt-six peut attirer à lui tous les seigneurs mécontents d’avoir dû se soumettre à Philippe Auguste et à son fils Louis VIII. Le danger est réel et la reine-mère, Blanche de Castille, ne perdra pas de temps pour sauver le trône du jeune Louis IX en devenant régente et en accélérant les préparations du couronnement à Reims le 29 novembre. Ce nouveau roi sera un tournant dans la monarchie française, donnant à celle-ci, pour les siècles à venir, une définitive sacralité trouvant sa source essentiellement dans la cérémonie du couronnement qui est un sacre, un autre sacrement.

Il se trouve que le premier ordo du sacre, composé de façon rationnelle et détaillée, fut composé sous le règne de saint Louis. Il date de 1250 et il est le premier manuscrit français enluminé conservé. Les miniatures représentent Louis IX lors des différents rites de la cérémonie, et pourtant l’auteur n’a pas assisté au sacre et il compile en fait des ordos plus anciens rédigés entre les VII e et XII e siècles, notamment à Reims. Cet ordo est un livre de sacre comme le précise l’historien Patrick Demouy dans son magistral ouvrage Le Sacre du Roi. Il s’agit d’un codex à l’usage d’une bibliothèque et non point d’une sacristie. Jacques Le Goff et une équipe étudièrent chaque détail de ce texte dans Le Sacre royal à l’époque de Saint Louis. Ils montrèrent comment cet ouvrage est charnière, tant par les images que par l’écriture, pour fixer la liturgie du sacre, – qui ne changera guère jusqu’à Charles X-, et pour mettre en valeur les idées propres à la sacralité de la fonction royale. Il semble que la composition définitive soit réalisée aux alentours de 1254, donc après l’échec malheureux de la croisade qui poussa le roi à redéfinir les valeurs liées à sa personne et à la pratique du gouvernement. Il est nettement souligné, par exemple, l’indépendance du roi par rapport aux autres seigneurs et aussi le passage de la féodalité à un autre type de gouvernement, à une autre forme de justice. D’autres ordos furent composés par la suite, dont celui de Charles V, mais ce dernier tomba entre les mains des Anglais lors de leur occupation de Parise et il demeura ensuite en Angleterre (où il se trouve toujours, à la Bristish Library). Donc c’est cet ordo de saint Louis qui sera en grande partie utilisé pour le sacre de Charles VII en 1429, en présence de sainte Jeanne d’Arc. Ensuite, une copie de l’ordo de Charles V fut combiné à l’ordo de saint Louis. Il est donc impressionnant de découvrir cet ordo de Louis IX et il faut espérer que, dans le cadre de l’anniversaire du sacre, il soit visible cette année lors d’une exposition à la Bibliothèque nationale, – sans espérer pour autant le retour sur notre sol de l’ordo de Charles V.

Louis VIII, enterré à Saint-Denis, le 15 novembre, Louis IX reçut l’onction sainte le 29 novembre dans la cathédrale de Reims, le premier dimanche de l’Avent. Le contexte était compliqué et il manquait à l’appel bien des acteurs normalement prévus qu’il fallut remplacer au débotté. Comme l’archevêque de Reims était mort de dysenterie en accompagnant l’armée, c’est l’évêque de Soissons, Jacques de Bazoches, qui procéda aux gestes essentiels du sacre. De même, plusieurs grands barons, normalement porteurs des insignes royaux, étaient absents, certains par distance politique. De plus, le comte de Champagne, Thibaud IV, fut interdit par la reine Blanche car il avait mal servi le roi au siège d’Avignon. Une véritable hémorragie, comme le signale Patrick Demouy, parmi tous ces princes : plus de duc en Normandie, désormais propriété du roi de France depuis Philippe Auguste ; pas de duc d’Aquitaine, territoire tenu par les Anglais ; pas de comte de Toulouse, car excommunié et en rébellion contre la couronne de France ; quant au comte Ferrand de Flandre, vaincu à Bouvines, il rongeait ses sangs dans une prison du Louvre. Rare survivant de cette hécatombe, le duc de Bourgogne qui remit les éperons. Les femmes présentes, comtesse douairière de Champagne, comtesse de Flandre, auraient aimé porter l’épée, mais, diplomatiquement, Philippe Hurepel fut choisi pour cet honneur. Blanche de Castille n’oublia pas non plus de mettre en valeur Jean de Brienne, roi de Jérusalem, qui avait épousé sa nièce Bérengère. Ceci dit, aucun récit direct du sacre ne nous est parvenu, mais un ordinaire rémois de 1230 semble être un écho de cet événement. La conception religieuse de la charge royale prend en tout cas une nouvelle ampleur avec saint Louis car ce dernier avait une vision mystique de ses devoirs et il essaya de l’incarner dans les faits : « Défense de la paix et pratique de l’arbitrage, souci de la bonne justice, charité agissante, écoute des sujets par le biais des enquêtes et moralisation de la vie publique, engagements pour la délivrance de la Terre sainte et des chrétiens d’Orient. » (Patrick Demouy) Il devint non seulement respecté, admiré et pris comme modèle par ses pairs européens, mais il fit l’admiration de ses ennemis, y compris dans l’islam et jusqu’aux territoires moghols où il fut considéré comme le plus grand des rois alors que ses terres n’étaient pas bien vastes comparées à certains empires. Les objets sacrés pour la liturgie du couronnement, – déposés entre les mains des moines notamment à Saint-Remi de Reims pour le plus précieux d’entre eux, la Sainte Ampoule -, deviennent les signes tangibles de la bienveillance de Dieu pour le roi, et, à travers lui, pour ses peuples. De plus, Louis IX ajouta à ces reliques purement françaises d’autres reliques, encore plus insignes, purement chrétiennes en achetant à Byzance les reliques de la Passion et en les déposant dans le reliquaire qu’il fit construire au cœur de son palais de la Cité, la Sainte Chapelle (1242-1247). Lorsque la Sainte Couronne d’épines du Christ arriva à Paris en 1234, la ferveur populaire fut à son comble et saint Louis montra ainsi que sa couronne d’or n’était que paille en comparaison. Cette humilité marqua le royaume et se répandit au-delà des frontières. Toute une épopée de foi s’écrivit ainsi, plongeant ses racines dans le baptême de Clovis. Pierre le Gros souligne en 1464 : « Dieu n’a jamais cessé de se manifester à la France par des signes merveilleux et des miracles comme la Sainte Ampoule, l’oriflamme, les fleurs de lys, la Pucelle. » (rapporté par Jean-Paul Roux, Le Roi, Mythes et symboles)

Lorsque le jeune Louis franchit la porte de Reims, le doyen du chapitre, entouré par les habitants de la ville, l’accueillit en ces termes, fixés dans le rituel : « Béni soyez-vous, Sire, le bienvenu, qui venez au nom de Dieu […] pour recevoir votre saint sacre de la divine onction envoyée de Dieu le Créateur pour le très-chrétien roi de France, et non pour autre. » Le fidèle Joinville rapporte, dans son Histoire de Saint Louis, cette adresse d’Hugues de Barjols, prêchant à Hyères devant saint Louis : « Que le roi prenne garde de faire si bien justice à son peuple qu’il en garde l’amour de Dieu, sans quoi Dieu lui ôterait le royaume de France. » Il y a huit cents ans, la France entra dans un de ses âges d’or, le prodigieux XIII e siècle des cathédrales et des sommes théologiques, du rayonnement international, car ce petit prince de douze prit au sérieux l’onction sainte qu’il reçut, le transformant en lieutenant du Christ et en serviteur des hommes.

P. Jean-François Thomas s.j.
Solennité de l’Epiphanie du Seigneur, Sainte Famille
11 janvier 2026

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