Politique d’abord – au XXIe siècle, par Paul-Raymond du Lac

« Politique d’abord. »
Le dicton de Maurras est devenu célèbre. Le légitimiste normal de 2026 dirait : certes mais religion (catholique) d’abord.
Que veut dire Maurras ? Rien en contradiction avec cela :
« Quand nous disons « politique d’abord », nous disons : la politique la première, la première dans l’ordre du temps, nullement dans l’ordre de la dignité. Autant dire que la route doit être prise avant que d’arriver à son point terminus ; la flèche et l’arc seront saisis avant de toucher la cible ; le moyen d’action précèdera le centre de destination. » (Mes Idées Politiques)
Maurras ne dit pas que la politique est le plus important, mais qu’il est l’instrument essentiel pour parvenir à toute fin naturelle. En cela nous ne pouvons qu’acquiescer. Nous ajoutons même : à toute fin surnaturelle, la politique est une cause instrumentales nécessaire. Saint Rémi ne douta pas un instant de la nécessité de faire le mariage très politique de Clothilde à Clovis, et de s’appuyer sur ce païen pour sauver l’orthodoxie, les jésuites du XVIe n’ont pas hésité à user du monde sans en jouir pour évangéliser de nombreuses contrées, dont le Japon, etc. Nous proposons et Dieu dispose : mais pour que Dieu dispose il faut bien que nous proposions. Et cette proposition est le combat politique et les œuvres.
En ce sens cette devise, dans les circonstances présentes, peut nous servir pour nous sortir de deux écueils, un chez les laïcs agissants, un autre chez les clercs (et les fidèles).
I. Les limites de l’activisme volontariste du XXe siècle
Quand on lit les Mémoires de Jean-Marie Le Pen, un premier fait nous frappe : on se rend compte combien les gens de sa génération avait encore ancrés dans leur ethos le savoir-faire en société, ou plutôt de savoir faire société. Que l’on soit communiste ou action française, on sait créer des communautés, organiser des mouvements, et naturellement se fondre dans relation hiérarchique pour un objectif commun, et un bien réputé commun. La puissance des organisations de ces temps en atteste, et, j’allais dire, surtout dans les mouvements qui ne profitent ni de grands moyens ni du soutien public.
La Contre-révolution en Algérie française de Robert Martel le manifeste dans un autre genre ; on savait collecter et bien canaliser les fonds, et les acteurs savaient servir à leur place malgré les egos et les faiblesses.
Constatations à faire. Nous devons ici constater une première chose : nous, enfants des temps post-65 (concile Vatican II) et post-68, nous avons perdu cet éthos naturel. Aussi droit dans ses bottes que nous pouvons être dans les principes, nous ne savons plus agir en société, plus obéir, plus créer des mouvements ni se fondre pour un bien commun dans tout en tant que bonne partie.
Enseignement pour nous : nous devons réapprendre cela par l’expérience répétée, et, sachant notre très grande faiblesse sur ce point, nous prévenir particulièrement, dans un monde où tout pousse à ne pas s’engager, à fuir au premier désagrément, à abdiquer la fidélité, et abhorrer la persévérance.
Nous, légitimistes, devons incarner cette fidélité et cette persévérance dont le monde manque tant !
Revenons aux laïcs du XXe siècle : malgré le talent humain de toutes ces organisations, l’échec fut cuisant. Pourquoi ? Car, justement, et en particulier dans les bons combats, on évacuait Dieu systématiquement du combat, et on oubliait de se détacher et de s’en remettre à la Providence, comme si tout pouvait dépendre de la manœuvre humaine.
La manœuvre humaine est certes nécessaire, il faut savoir en user, et notre devoir aujourd’hui et de la réapprendre, mais en l’ordonnant toujours au plan supérieur, à notre fin dernière, à la volonté de Dieu.
Robert Martel le dit bien pour l’Algérie : à quoi bon se battre pour des raisons secondaires quand la cause profonde de la crise algérienne est bien que l’on a refusé d’apporter Dieu aux indigènes ? On en arrive à la guerre d’Algérie, dont certains féroces tenants étaient les gauchos de l’époque avant les événements – comme les centristes et gauchos d’aujourd’hui, pacifistes dans les mots, deviennent chaque jour plus bellicistes et va-t-en-guerre… l’histoire se répète.
A quoi bon faire de la politique politicienne sans aller jusqu’au Roi, lieutenant de Dieu sur terre ? Cela donne la RN nationaliste, lessivé, et révolutionnaire de Marine Le Pen.
Première conclusion : politique d’abord au sens chrétien, et donc bien ordonné à la Providence.
En d’autres termes apprenons de nos aînés la politique au sens humain, sans perdre de vue notre part chrétienne.
Ainsi ni quiétisme, ni providentialisme, et usage de tout ce qui est légitime et indifférent pour le combat politique !
Notre priorité est de réapprendre cette vie politique qui était naturel pour nos aïeux : diriger, obéir, tomber et se relever, persévérer, être fidèle et courageux, être fort et juste.
II. La carence politique dans le combat catholique en 2026
Politique d’abord devrait encore plus s’appliquer parmi les prêtres de la tradition et les fidèles. Disons-le tout net : cette carence politique est béante et handicapante.
La raison de cette réalité présente est relativement simple à comprendre, une fois qu’on l’a vu : c’est une sorte de retour de flamme de l’ultramontanisme du XIXe siècle, et de cette tendance de recourir à tort et à travers aux clercs, et au pape – du fait même de l’affaissement politique des pouvoirs catholiques, puis de leur destruction totale dans le premier XXe, sans compter la liquidation totale par Vatican II ensuite.
Cette tendance est compréhensible : sans plus de seigneurs catholiques, les fidèles se sont tournés vers les clercs pour régler non pas les affaires spirituelles, mais aussi les affaires politiques. Ce fut d’abord insensible et progressif : aujourd’hui nous arrivons aux dernières conséquences, d’une papolâtrie ridicule, et de clercs qui ne parlent que d’humanitarisme, d’écologie et de fraternité universelle sans plus s’occuper des choses spirituelles (à peine caricaturé, malheureusement).
Le problème de cette tendance, bien compréhensible par ailleurs dans le contexte du monde post-révolutionnaire de déficience politique catholique, est de demander aux clercs des choses qu’ils ne sont pas censés en premier lieu faire – ils peuvent et doivent souvent s’occuper aussi du temporel, de la politique (Vatican, principautés ecclésiastiques) et ils exercent la juridiction. Néanmoins, et encore malheureusement, les clercs de ces derniers siècles ne sont pas les saint Rémi, Ambroise, Avit, et autres évêques et seigneurs dont le talent politique, souvent d’origine familiale, était une seconde nature. Dieu a utilisé ces talents, mais ce n’était pas automatique. Et avec le temps passant, la distinction naturelle spirituelle et temporelle s’est affermi… un peu au point de rendre aujourd’hui les évêques des femmelettes sans courage et sans politique réel (pour un sens politicien catastrophique).
Jean Madiran a parlé de l’hérésie des évêques, c’est très vrai.
Bref, les prêtres de la Tradition et leurs évêques sont souvent, du fait de cette histoire moderne et contemporaine, assez peu préparés au combat politique, pour ne pas dire pas du tout. Et les demandes incessantes des fidèles de gérer aussi leur problème politique contient toujours le risque de l’abbé-gourou qui s’occupe de trop de choses et ne sait plus (ou ne peut plus) s’appuyer sur le seigneur, le Roi, le patron laïc comme arme temporel et politique. Ce dernier pouvant aussi très bien corriger et s’opposer au clerc en matière politique quand celui-ci se fourvoie, comme le clerc reprend et enseigne les laïcs en matière spirituelle.
Car disons-le : il sera impossible de résoudre la crise de l’Eglise sans un combat politique sain. Toutes les grandes crises se résolvent certes dans l’Eglise par la condamnation de l’hérésie ; mais ensuite ou concomitamment une restauration politique va confirmer ce triomphe. C’est Clovis, c’est Pépin le Bref, c’est Charles Quint, c’est saint Louis, c’est Brigitte, Edouard, Vladimir, etc.
Nos abbés et fidèles croiraient un peu trop facilement qu’être bon chrétien et faire sa vie de chrétien dans une réserrve d’indien, ou même dans le monde mais en acceptant les mauvais principes de facto suffiraient au renouveau : que nenni. La reconquête passe par un combat politique positif, et la crise de l’Eglise ne se résoudra qu’avec ce combat politique, qui ne sera pas suffisant mais est nécessaire.
Imaginez une seconde qu’un roi très chrétien revienne sur le trône de France, et décide que partout dans son royaume, là où il a des droits, seule la messe tridentine sera dite. Que pourra dire le Vatican moderniste ? Pas grand-chose, et qu’il condamne ou pas ne changera rien : ce serait comme une fraternité saint pie X laïc : au royaume de France une chrétienté pourrait se refonder dans le calme et la tranquillité, et démontrer par les faits et les fruits son succès, pour aider à la résolution de la crise de l’Eglise.
Deuxième enseignement : politique d’abord comme moyen, en particulier pour les clercs et les fidèles.
Conclusion : politique d’abord pour combattre nos deux déficiences bien contemporaines.
La perte du savoir-faire politique, de faire société, et de travailler pour le bien commun
Et la déficience politique ecclésiale qui parle beaucoup de Christ-Roi mais qui croit que sans lieutenant cet ordre peut se réaliser.
A bon entendeur !
Pour Dieu, pour le Roi, pour la France
Paul-Raymond du Lac
