[Considérations sur la France-6] Chap.VI « De l’influence divine dans les constitutions politiques. »

[Au fil des classiques Série Joseph de Maistre – 8]

Paul de Beaulias– Au fil des classiques

Série Joseph de Maistre

Maistre, Joseph de (1753-1821). Œuvres complètes de J. de Maistre (Nouvelle édition contenant  les œuvres posthumes et toute sa correspondance inédite). 1884-1886

Articles précédents: 

1-Joseph de Maistre, une figure traditionnelle prise dans les tourments de l’époque

2- Joseph de Maistre vu par son fils 

3- Introduction et chapitre I « Des révolutions » [Considérations sur la France-1]

4- Chapitre II « Conjectures sur les voies de la Providence dans la révolution française »[Considérations sur la France-2]

5-  Chapitre III « De la destruction violente de l’espèce humaine. »[Considérations sur la France-3]

6- Chap.IV « La république française peut-elle durer ? » [Considérations sur la France-4]

7- Chap. V « De la révolution française considérée dans son caractère antireligieux.— Digression sur le christianisme. » [Considérations sur la France-5]

  • Chap.VI « De l’influence divine dans les constitutions politiques. »

Joseph de Maistre touche à nouveau un sujet central tant pour remettre à l’endroit nos conceptions politiques, mais aussi pour redresser nos conceptions anthropologiques : la politique n’est au fond qu’une extension de la nature humaine en un tout cohérent qui tient par le ferment divin, et si la conception de la nature humaine, vue précédemment, et la conception de ses capacités sur cette terre sont erronées car allant contre la nature, alors les conceptions politiques qui en découlent sont aussi nécessairement fausses.

Joseph de Maistre résume ainsi la marge de manœuvre humaine dans une sentence ramassée :

« L’homme peut tout modifier dans la sphère de son activité, mais il ne crée rien : telle est sa loi, au physique comme au moral. »[1]

Cela est très vrai, et l’homme ne crée rien au sens divin. Il peut néanmoins agir dans sa sphère, œuvrer, il le doit même, pour parachever l’œuvre divine, et accomplir le dessein divin, sans pour autant que personne ne puisse percer ce dessein. C’est pourquoi en pratique il s’agit de se laisser « guider » par la Providence, sans qu’il soit facile de décrire la façon concrète dont cela le passe. Nous pouvons en tant qu’hommes nous fixer des buts, et nous pouvons parfois croire que ces buts correspondent au dessein divin, mais au fond nous n’en savons rien, c’est pourquoi, s’il n y a rien de mauvais à se fixer des buts que notre raison juge raisonnablement en adéquation avec ce que nous pouvons comprendre du dessin divin – soit pas grand-chose –, même que cela est nécessaire et utile pour amorcer les œuvres et ne jamais tomber dans une sorte d’attentisme ou d’inaction bien peu dans l’esprit divin – sachant que la prière et la vie monastique sont des œuvres comme d’autres aux fruits tout aussi visibles comme invisibles, vue que souvent la matière est spirituelle, mais pas que, et même si le lien de cause à effet est plus difficilement saisissable aux yeux extérieurs -, il faut aussi posséder comme cette sérénité d’âme, ou plutôt ce calme qui donne de la marge, cette tranquillité, qui sait recevoir les évènements et les signes, et se laisser guider dans les méandres de la vie selon les touches providentielles sans les laisser échapper du fait d’une trop grande obsession de vouloir réaliser le but premier fixé, en oubliant pourquoi nous l’avions fixer :

« Assez communément même, c’est en courant à un certain but qu’ils en obtiennent un autre. »[2]

C’est peut-être effectivement dans ce phénomène qui s’observe toujours que se repère si bien la justice divine, ou l’existence divine : toute vie montre que l’homme ne prévoit que peu et ne réalise rien, au fond par lui-même, mais participe à des œuvres quand il s’abandonne aux forces divines. Comme aussi, en vieillissant, on ne peut que se dire que souvent les résultats de nos actions et de nos entreprises aboutissent de façon dont nous n’aurions jamais pu prévoir le résultat au départ, parfois en bien ou en mal, et une observation plus minutieuse montre souvent que quand cela finit mal, c’est dû au pêché de l’homme qui se fourvoie dans l’œuvre, et prend un but pour plus que ce qu’il est, ou un moyen comme une fin, ou une créature quelconque pour une chose divine, et que le succès consiste souvent dans une alliance subtile de grande activité mais dans un esprit d’abandon et de sacrifice, dans l’esprit que même en cas d’échec apparent, c’est un bon fruit, puisque si la Providence fait aboutir à l’échec, c’est qu’il le fallait, ou que nous n’étions pas à la hauteur pour réussir, car plus que le résultat, c’est le fruit qui doit être bon, et cela demande un sacrifice et un abandon dans l’entreprise même et l’activisme apparent.

Une fois cette compréhension de la portée des actions humaines, qui sont minuscules face à Dieu, mais immenses dans les sphères étriquées si elles s’abandonnent à Dieu, et terribles dans sa sphère limitée quand les hommes se détruisent eux-mêmes en se prenant pour des dieux, Joseph de Maistre nous donne de précieuses indications sur les constitutions politiques et leur fonctionnement : au fond, une constitution politique possède sa nature universelle et ses singularités particulières, comme une personne individuelle, et il s’agit ainsi de découvrir sa constitution, qui est déjà là, tant dans son caractère universel – et cela correspond à la théorie politique voire à la théologie politique – mais aussi dans ses singularités, qui permet de mieux comprendre les talents de ce grand corps, et ainsi les œuvres particulières que cette constitution permet de réaliser au mieux selon son caractère. Comme l’homme est union indissociable d’âme et de chair, il l’est aussi d’universel et de particulier, et l’accomplissement de la Providence c’est quand chacun dans sa singularité parvient à développer les œuvres particulières qui participent à l’universel. C’est la même chose pour les pays, incarnés dans le Roi, et dans le corps à travers ses membres. Cet aspect est hautement traditionnel, en ce sens que cette vision accepte d’abord la transcendance évidemment, mais surtout la réalité de l’union synthétique d’universel et de particulier, de spirituel et de matériel dans tout homme, et toute constitution étatique, et c’est cette acceptation qui permet de chercher par la volonté de travailler en harmonie avec sa propre constitution. La tradition n’oublie jamais de voir toute chose dans son entier, l’analyse n’étant là que pour mieux saisir l’entier, le synthétique, seule réalité en fin de compte.

La modernité, la révolution, cherchent à nier cette nature et cette constitution, et elles croient inventer, elles croient créer, et tombent dans la pire démesure qui entraîne en fin de compte maux et souffrance – c’est comme vouloir tomber dans le ciel quand la gravité nous attire vers le sol.  D’où son jugement important en matière de constitutions politiques :

« Quoique les lois écrites ne soient jamais que des déclarations de droits antérieurs, cependant il s’en faut de beaucoup que tout ce qui peut être écrit le soit ; il y a même toujours dans chaque constitution quelque chose qui ne peut être écrit (1), et qu’il faut laisser dans un nuage sombre et vénérable, sous peine de renverser l’état. »[3]

Nous retrouvons ainsi le concept de Constitution qui se découvre, et que toute loi, pauvre moyen de tenter de dire des réalités qui dépassent les mots, ne sont que des constatations de réalités antérieures, et de vérités originelles, parfois pour la première fois formalisées, mais cela ne change rien à la réalité antérieure de ce qui est écrit. Quand une loi commence à décréter arbitrairement et révolutionnairement que ceci est cela, par exemple la France est une république indivisible, comme une sorte d’imprécation qui sort des rêves de têtes un peu brumeuses, alors c’est absurde, et cela ne dépasserait pas l’anecdote comique du romancier qui commet un livre étrange si les démesurés ne croyaient pas que ces chimères soient des réalités, et que donc ils l’imposent, au prix de souffrances inimaginables puisque de toute façon ce changement imposé ne change rien à la réalité naturelle, puisque l’homme ne peut créer. Nous pouvons dire par exemple que nous sommes immortels, mais nous serons toujours mortels, et le fait de le nier ne change pas la réalité, cela ne fait que fonder des souffrances et des contradictions qui apportent des maux et détruisent des vies.

Joseph de Maistre souligne aussi une autre vérité essentielle : tout ne peut pas être dit et écrit, puisque l’essentiel est dans l’ineffable et la réalité vraie. Les paroles, importantes néanmoins, et qui sont aussi performantes, c’est-à-dire réalisantes, quand elles sont vérité[4], ne sont là que pour aider à vivre en Dieu. C’est pourquoi il est impossible de tout dire, et le fait même de le croire est déjà une démesure, car par l’usage de mots, surtout dans un texte légal, nous limitons par force tout un pan d’infini, et nous limitons ce que n’a pas de limite : en réalité, cette limitation ne limite pas la réalité, mais porte à croire que l’homme peut limiter ou créer. En bref, la Constitution réelle du Royaume de France ne sera jamais saisie entièrement par un quelconque écrit quel qu’il soit. Joseph de Maistre nous invite aussi à citer un autre aspect de l’écriture en partant du fait que cette écriture n’a pas d’intentions révolutionnaires : vouloir mettre par écrit montre au fond que toutes ces choses autrefois évidentes à tous mais inconsciemment ont besoin d’être mises par écrit car elles ne sont plus évidentes[5]. Avec le danger de croire, comme un bout de papier est remplaçable, que l’homme serait capable de changer la constitution, donc la création divine, de créer en bref, alors que cela n’est pas possible. D’où le Roi, qui incarne au fond la Constitution du royaume, et permet de toujours rappeler l’origine divine de celle-ci en contenant la démesure des hommes. Cela n’empêche pas d’octroyer des chartes, dont certaines peuvent se permettre de décrire simplement quelques réalités constitutionnelles, en restant à leur place, en sachant que c’est un travail limité, mais guère plus.

Joseph de Maistre n’use pas du mon « constitution » comme nous le faisons, et le limite à la partie des lois au fond qui ne s’occupent que de la singularisation de l’universel au caractère particulier du pays. Nous pourrions remarquer que la tendance à dire que l’homme peut décider de cette singularisation, ce que lui-même ne croit pas puisqu’il sait que l’homme ne crée pas, témoigne du moins de l’esprit de son temps où l’idée erronée que l’homme crée est profondément ancré dans les esprits :

« Qu’est-ce qu’une constitution? n’est-ce pas la solution du problème suivant ?

Etant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d’une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent. »[6]

Joseph de Maistre continue ensuite par une assertion si vraie, tout disant d’une autre façon ce que nous avons dit un peu avant sur le fait que l’écriture montre que des vérités sont attaquées[7] :

« Plus on écrit, et plus l’institution est faible, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsqu’ils sont attaqués; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d’une destruction. »[8]

Il s’agit ensuite de ne jamais innover, ou avec grande parcimonie et en faisant en sorte qu’une forme nouvelle ne soit que selon l’esprit universel et n’est pas au fond une innovation, mais une adaptation de la vérité universelle selon des singularités. La volonté d’Hybris, de démesure qui est au fond la source de toute pensée révolutionnaire, et parfois contenue à l’insu d’eux-mêmes chez des pseudo-conservateurs ne conduit qu’à la catastrophe :

« Si des imprudents franchissent ces limites par des réformes téméraires, la nation perd ce qu’elle avait, sans atteindre ce qu’elle veut. De là résulte la nécessité de n’innover que très rarement, et toujours avec mesure et tremblement. »[9]

« Avec mesure et tremblement », c’est clef : il est possible de se tromper, mais il faut toujours trembler, toujours être dans la crainte de Dieu, nécessaire, pour ne pas transgresser ce qu’il ne faut pas transgresser, et pour rester dans la voie divine, tout en permettant le pardon, la repentance et la réparation en cas de faute – les purs n’existent pas et l’homme est pêcheur, simplement la différence entre le révolutionnaire et le traditionnel, c’est que le premier affirme que le mal est bon, ne connaît ni l’humilité ni la sainte crainte, ni ne croit jamais pêcher, là où le second reconnaît qu’il est pêcheur, et cherche à ne pas pêcher, et  quand cela arrive, il se repend et répare, là est toute la différence – et avec mesure, qui permet d’adoucir les conséquences néfastes que toute erreur et toute faute ne manquent pas de provoquer.

Ainsi, politique et religion ne sont qu’un, comme dans toute société traditionnelle. La politique n’est que le développement du divin au niveau collectif et du corps de tout le pays. Elle est tout aussi religion puisqu’elle participe à la mission de relier les hommes à Dieu à travers le Roi, et les hommes entre eux par le divin et dans l’harmonie, que l’on pourrait aussi appeler la paix divine, ou encore l’ordre divin :

« La politique et la religion se fondent ensemble : on distingue à peine le législateur du prêtre; et ses institutions publiques consistent principalement en cérémonies et vacations religieuses »[10]

Joseph de Maistre finit sur deux réflexions célèbres qui restent encore aujourd’hui comme des commentaires admis dont ne sait bien souvent d’où ils viennent. Le premier est une vérité dont notre époque a bien besoin, et expose le parfait principe que l’important est la volonté et la morale, là où la raison n’arrive qu’après pour soutenir volonté et morale bien dirigées vers les œuvres divines, et il dénonce ensuite dans une seconde phrase célèbre l’idéalisme chimérique des philosophes qui s’inventent des mondes, en niant la singularité tout en s’inventant un universel – qui n’existe dans ce monde qu’à travers la singularité en réalité, d’où le  caractère chimérique et faux de cet « Homme » dont parle les philosophes :

« J’ai parlé d’un caractère principal des véritables législateurs ; en voici un autre qui est très remarquable, et sur lequel il serait aisé de faire un livre. C’est qu’ils ne sont jamais ce qu’on appelle des savants, qu’ils n’écrivent point, qu’ils agissent par instinct et par impulsion, plus que par raisonnement, et qu’ils n’ont d’autre instrument pour agir, qu’une certaine force morale qui plie les volontés comme le vent courbe une moisson. »[11]

« La constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour l’homme. Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc., je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu.»[12]

Nous remarquerons par incidente que Joseph de Maistre n’hésite pas à citer Montesquieu, malgré certains aspects révolutionnaires de sa pensée : ce qui compte c’est de ne pas faire comme la révolution et donc éviter les étiquettes. Ce qui est bon est bon et mauvais est mauvais. Peu importe qui le dit.

[1] Ibid, p.67

[2] Ibid, p.68

[3] Ibid, pp.68-69

[4] Dieu est le Verbe, et le langage nous vient de Dieu, mais ceci est un autre sujet, déjà abordé ailleurs pour commenter Bonald.

[5] Exemple simple: vouloir par exemple mettre dans la loi fondamentale en vigueur en France (que l’on appelle à tort constitution), qui usurpe le mot de “constitution” là où elle n’est que loi fondamentale en grande partie en contradiction absolue avec la Constitution de la France (qui est naturelle). Cette contradiction entre la loi fondamentale et la Constitution naturelle et historique provoque la souffrance de notre pays, que le mariage est forcément celui d’un homme et d’une femme installe dans le monde révolutionnaire où on n’est la possibilité de nier ce genre de vérité universelle frontalement par les révolutionnaires. Mais au fond peu importe, la réalité ne change pas, mais une fois la royauté restaurée, n’oublions jamais de mettre tout en harmonie avec notre constitution  non écrite, qui contient aussi l’universel, et donc toutes les grandes vérités universelles, c’est-à-dire chrétiennes.

[6] Ibid, p.75

[7] C’est comme en histoire quand on retrouve des décrets qui interdisent de jeter les ordures sur la voie publique: cela témoigne en général que les gens en jettent sur la voie publique de façon si étendue qu’il faille l’interdire.

[8] Ibid, p.69

[9] Ibid, p.70

[10] Ibid, p.71

[11] Ibid, p.72

[12] Ibid, p.74

Une pensée sur “[Considérations sur la France-6] Chap.VI « De l’influence divine dans les constitutions politiques. »

  • 6 février 2019 à 7 h 02 min
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    La théorie providentialiste de Maistre a eu pour conséquence de dévaloriser l’action politique royaliste. A ce titre, elle fut pour notre courant de pensée une véritable calamité.

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