Saint Augustin, politologue légitimiste du Ve siècle ?
Dans les milieux royalistes français, la question revient comme un vieux refrain : faut-il restaurer d’abord le trône ou bien l’autel ? Autrement dit, la monarchie capétienne peut-elle renaître sans une restauration religieuse préalable ? Ou bien est-ce au pouvoir politique de préparer le terrain à la reconquête spirituelle ?
Cette interrogation, souvent formulée comme un dilemme stratégique, trouve une réponse lumineuse chez saint Augustin d’Hippone (354-430). Dans La Cité de Dieu, écrite à la suite du sac de Rome par les Goths païens en 410, l’évêque propose une position radicale : aucune société n’est véritablement juste si elle n’est pas ordonnée à Dieu.
Nous, légitimistes héritiers d’une doctrine capétienne fondée sur le droit naturel et la continuité dynastique, trouverons dans cette analyse une ressource précieuse pour penser notre combat : la restauration politique n’a de sens que si elle est subordonnée à une restauration spirituelle.
Les fondements augustiniens : deux amours, deux cités
Saint Augustin formule son intuition majeure ainsi : « Deux amours ont donc bâti deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité de la terre ; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité de Dieu » (T. 14, Chap. XXVIII).
Ces deux amours engendrent deux ordres sociaux distincts :
- La cité terrestre, marquée par la libido dominandi (volonté de puissance), produit des institutions instables, cherchant une paix fragile fondée sur la possession des biens matériels.
- La cité de Dieu, elle, unit les hommes par la charité et les oriente vers la paix véritable (tranquilitas ordinis), c’est-à-dire la paix enracinée dans l’ordre divin.
Saint Augustin ne réduit pas la cité terrestre à Rome ou à un régime particulier. Elle symbolise toute communauté qui place son bien ultime dans les choses périssables. À l’inverse, la cité céleste n’est pas l’Église terrestre pure et simple, mais une réalité eschatologique qui transparaît déjà dans l’histoire à travers les fidèles
La politique selon saint Augustin : justice et paix ordonnée
L’évêque d’Hippone définit le peuple comme une « multitude raisonnable unie dans la paisible et commune possession de ce qu’elle aime » (Les deux Cités, Olivier Sarre)
Autrement dit, n’en déplaise aux philosophes modernes, la politique n’est pas d’abord une question de contrat social ou d’efficacité institutionnelle : elle est l’expression d’un amour commun.
Pour lui, la vraie justice n’existe que là où Dieu est reconnu comme source de l’ordre. C’est pourquoi il affirme : « il ne peut y avoir de peuple, ni par conséquent de république [de chose publique] où il n’y a pas de justice. » (T. 19, Chap. XXI)
La paix recherchée par les sociétés terrestres n’est qu’un simulacre si elle n’est pas orientée vers Dieu. Ainsi, même une monarchie puissante peut devenir injuste et fragile si elle se ferme à la transcendance et succombe au positivisme.
Le mythe de l’“augustinisme politique”
Pour autant, il ne faut pas faire de Saint Augustin un maître en Sciences Politiques. Au XXᵉ siècle, certains historiens s’y sont essayé et ont accusé Saint Augustin d’avoir inspiré la théocratie médiévale. Henri-Xavier Arquillière forge en 1934 le concept d’« augustinisme politique » pour désigner une prétendue tendance de l’Église à absorber l’État. Mais cette interprétation est aujourd’hui critiquée.
Wagdi Sabète (« Du mythe de « l’augustinisme politique » de Carl Schmitt », Cahiers de la recherche sur les droits fondamentaux) montre que parler d’ « augustinisme politique » est largement un mythe : Augustin n’a pas construit de théorie juridique de l’État, ni proposé de modèle institutionnel clos. Ce qu’il nous offre, c’est une vision critique qui relativise tout pouvoir politique par rapport à l’ordre divin. En cela, d’ailleurs, nous prenons à contre-pied les maurrassiens qui ont une vision utilitariste du fait religieux, c’est-à-dire comme un instrument au service de l’ordre social et politique, et non comme une fin spirituelle ou une vérité de foi (Ouvrage collectif, L’Action française – culture, société, politique, Presses Universitaire du Septentrion).
Pour nous, légitimistes, cette distinction est capitale : Saint Augustin n’apporte pas une constitution clé en main, mais une boussole. Il rappelle que l’État n’a de légitimité que s’il reconnaît sa dépendance à l’égard de Dieu.
Une lecture légitimiste contemporaine
Que peuvent tirer de saint Augustin les légitimistes du XXIᵉ siècle, soucieux non d’un retour décoratif à l’Ancien Régime, mais d’un ordre monarchique vivant, fidèle à l’esprit capétien et à la loi naturelle ? La leçon de l’évêque d’Hippone est claire : une restauration ne peut se réduire à une mécanique institutionnelle ; elle doit être avant tout un relèvement spirituel, une conversion du cœur des peuples comme de ceux qui les gouvernent.
Autel avant trône
Dans une perspective augustinienne, la réponse au dilemme est nette : il n’y a pas de trône légitime sans autel. Restaurer une monarchie catholique sans restauration spirituelle préalable reviendrait à reconstruire une cité terrestre, vouée à l’instabilité et à la discorde. D’ailleurs, avec Saint Augustin, nous touchons du doigt la véritable raison du refus du Comte de Chambord.* L’ordre politique doit donc être subordonné à la conversion religieuse du peuple et de ses élites ; autrement, il n’est qu’un mirage désordonné.
Contre l’idolâtrie du pouvoir
Le légitimisme ne saurait se perdre dans les mirages du nationalisme moderne. Le roi n’est pas une idole, il est un serviteur. Saint Augustin nous met en garde : Rome s’effondra non de faiblesse, mais d’orgueil ; elle adorait ses victoires plus qu’elle ne servait la justice.
Ainsi, la fidélité dynastique n’a de valeur que si elle plonge ses racines dans la fidélité à Dieu — ou, à tout le moins, dans la reconnaissance de la supériorité du droit naturel sur la volonté humaine. Le trône n’est pas le terme du politique : il en est le moyen, ordonné à la paix et à la charité.
Justice et bien commun
L’autorité royale, dans la tradition capétienne, n’est pas domination, mais ministère. Saint Louis l’avait compris : le roi juge sous l’arbre parce qu’il se sait comptable devant Dieu.
Augustin l’affirme : « Sans justice, il n’y a pas de peuple véritable ». Ce que Cicéron résumait déjà dans La République (Livre III, § 22) : iustitia suum cuique tribuit — la justice rend à chacun ce qui lui est dû.
Le roi n’est donc pas le propriétaire du royaume ; il en est le dépositaire, selon le principe de non-disponibilité que rappellent les Lois fondamentales. Il veille à ce que la loi reflète l’ordre naturel, à ce que les puissants ne dévorent pas les faibles, à ce que la paix ne soit pas seulement le silence des armes, mais la tranquillité de l’ordre.
Vision critique et espérance
Enfin, Augustin rappelle à tous les politiques — y compris les rois — la précarité de toute œuvre terrestre. Même la monarchie la plus droite demeure inachevée tant qu’elle ne conduit pas les âmes vers la Cité céleste. Voilà pourquoi le légitimisme n’est pas une nostalgie, mais une espérance : non pas retour en arrière, mais orientation du présent vers le Bien.
Idolâtrer l’institution royale serait trahir son sens. Le trône n’est qu’un instrument de la Providence ; il n’a de valeur que s’il élève le peuple vers Dieu. La Cité chrétienne ne se confond pas avec la Cité de Dieu, mais elle peut en devenir le signe et le reflet.
Pour conclure
À la question « Le trône ou l’autel d’abord ? », saint Augustin répond par un geste : il s’agenouille. L’autel ordonne le trône. La cité de Dieu précède et juge la cité terrestre. Pour les légitimistes d’aujourd’hui, cette perspective ouvre un horizon clair : la restauration monarchique ne sera pas seulement un changement institutionnel, mais également par une conversion des cœurs et surtout une restauration spirituelle et sociale intégrale.
Saint Augustin nous avertit : toute cité fondée sur l’orgueil et la volonté de puissance est condamnée à la discorde. Seule la charité, orientée vers Dieu, fonde une paix véritable. Pour les héritiers de la tradition capétienne, la restauration n’est donc pas d’abord une affaire de stratégie politique, mais un combat de civilisation : remettre l’autel au cœur de la cité, afin que le trône retrouve son sens de service et de justice. Pour nous, héritiers du lys, voici le conseil de Saint Augustin : replacer Dieu au sommet de la cité afin que le roi puisse, un jour, régner en serviteur.
Loïc Baverel,
Président du Cercle d’action légitimiste
* « Répétez-leur sans cesse qu’il faut, pour que la France soit sauvée, que Dieu y rentre en maître pour que j’y puisse régner en Roi. » Lettre de M.le comte de Chambord à M. le Comte Albert DE MUN, Frohsdorf, 20 novembre 1878.
