Lettre ouverte à Mgr Aupetit, par M. Bouscau

Présenté par F.V.

Mort le 26 septembre dernier, le président Chirac était enterré en grandes pompes  quelques jours plus tard, en l’église Saint-Sulpice, qui fait office d’église cathédrale pour l’archidiocèse de Paris depuis l’incendie de Notre-Dame. Bien qu’Emmanuel Macron souhaitait présider lui-même la messe de suffrage (!), c’est Mgr Aupetit, archevêque de Paris, qui s’acquitta de cette tâche, et ce malgré les insistances élyséennes.
Le prélat était alors assisté de nombreux évêques et de nombreux prêtres, qui transformèrent cette messe d’obsèques en une fastueuse cérémonie d’hommage, marquée par l’incommensurable foule de politiciens venus pour se montrer et, quelquefois, pour apporter un dernier témoignage d’amitié au vieux radical-socialiste qui aimait se dire gaulliste.
Ainsi, l’ancien président de la République française, le grand pontife de la religion républicaine, celui-là même qui affirmait qu’« il ne [pût] y avoir de lois religieuses  au-dessus des lois de la République » reçut tous les honneurs de l’Église – tel que le mériterait, par exemple, un roi Très Chrétien, soumis à Dieu et à l’ordre naturel –, or, nous le savons, Jacques Chirac était excommunié latæ sententiæ pour avoir participé, en tant que Premier ministre, à la dépénalisation de l’avortement en 1975.
Le jour-même, l’historien du droit Guillaume Bernard s’étonnait déjà qu’une messe d’enterrement publique eût été célébrée pour feu Monsieur Chirac. Aujourd’hui, c’est le Professeur Franck Bouscau, un autre – mais tout aussi éminent – historien du droit qui adresse une très juste et tout aussi nécessaire lettre ouverte au successeur de saint Denis. En voici la teneur :

« Monseigneur.

Simple fidèle catholique, et un peu canoniste, je viens, comme cela est loisible à tout laïc, vous faire part de mon désaccord relatif au traitement qui a été réservé par l’Église au président Chirac lors de ses obsèques, lequel me paraît constituer un scandale.

En effet, sans entrer dans des détails politiques, Jacques Chirac était premier ministre à l’époque où le gouvernement français a fait adopter l’ignoble loi Veil sur l’avortement. Or cet acte est réprouvé par le droit canonique qui sanctionne les « procurantes abortum » par la peine suprême de l’excommunication (CJC 1917, canon 2350 §1 ; CJC 1983, canon 1398). Dans sa sagesse, la sainte Église a voulu marquer ainsi la gravité de cet acte.

Est-il juste que des femmes, certes coupables, mais parfois poussées à cette extrémité par des circonstances, subissent cette peine canonique, alors que l’un des principaux responsables politiques qui ont légalisé cette pratique assassine et l’ont donc rendue possible et facile et enterré, en présence de plusieurs évêques, non comme un pécheur public mais comme un chef d’État chrétien ? Le fait qu’il ait été président de la République change-t-il quelque chose ? Bossuet n’a-t-il pas écrit que les puissants seraient jugés puissamment et que Dieu leur demanderait un plus grand compte?

Que l’on ne me dise pas que je juge alors que nous ne devons pas juger. Je ne fais que tirer les conséquences d’actes publics et appeler au respect de la discipline ecclésiastique, qui n’est pas facultative. Pour le reste, Jacques Chirac relève désormais du tribunal de Dieu et je ne porte aucun jugement sur son sort éternel.

J’ai bien observé que, dans votre homélie, vous aviez parlé de l’attention aux plus faibles et même de « toute personne du commencement de sa vie à sa conception jusqu’à sa mort naturelle. » C’est peut-être une allusion. Si tel est le ce cas, cela est positif, mais, me semble-t-il, insuffisant. N’auriez-vous pas dû aller plus loin et refuser l’entrée de l’église à ce personnage (comme vous devriez d’ailleurs le faire, que ce soit pour les obsèques ou pour la communion, à l’égard des députés et sénateurs qui ont voté les lois avorteuses et, quand ce sera le moment, au président Giscard d’Estaing) ?

Le Pape Jean-Paul II qui disait : « le premier des droits de l’homme c’est de vivre » a aussi incité les catholiques à agir par cette phrase : « n’ayez pas peur ! ». Je constate avec regret que l’Église semble avoir peur d’un État à la laïcité agressive. Je ne m’explique pas autrement ce genre de cérémonie (de même d’ailleurs que précédemment des obsèques solennelles accordées par divers évêques à des francs-maçons notoires). Dès lors, quel crédit accorder aux normes canoniques ? Peut-on encore parler d’excommunication des femmes avortées et des francs-maçons ?

Que l’on ne m’oppose pas la miséricorde. En effet, celle-ci n’est due qu’au pécheur qui la demande en se repentant. Et je ne sache pas que le président Chirac se soit jamais repenti d’avoir fait passer la loi sur l’avortement. Si c’était le cas, sa repentance aurait dû être rendue publique, et ses obsèques auraient dû se dérouler discrètement et non en présence de plusieurs évêques (et, à défaut du courage de refuser, n’auriez-vous pu envisager un voyage urgent à Rome ou à Jérusalem, ou une maladie inattendue – morbus diplomaticus – pour épargner ce scandale ?)

La doctrine des rapports de l’Église et de l’État a-t-elle changé ? Nous voyons ici des évêques (qui, à ma connaissance, ne sont pas des fonctionnaires, et ne sont donc pas en service commandé) devant un parterre de politiciens athées et francs-maçons, solennisant par leur présence mitrée une cérémonie voulue par une République laïque est séparée de l’Église. Et, subsidiairement, n’était-ce pas au moins l’occasion d’infliger à ces politiciens quelques bonnes vérités ? Il me semble que Notre Seigneur n’avait pas tant de ménagements pour les autorités du Temple et les pharisiens de son temps…

Je termine en précisant – mais la chose me semble aller de soi – que je n’ai aucune hostilité envers votre personne. Je n’ai pas l’honneur de vous connaître. Ma démarche vise seulement à rappeler que les catholiques sont en droit d’espérer des évêques fidèles à leur tradition plutôt que des évêques républicains.

Je prie votre Excellence d’agréer l’expression de mon respect pour ses hautes fonctions et l’assurance de ma prière à son intention ».

Franck Bouscau

 

Une pensée sur “Lettre ouverte à Mgr Aupetit, par M. Bouscau

  • 9 octobre 2019 à 08:29
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    ben oui, avortement, parricide et quoi d’autre encore ?

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