[Cinéma] L’Odyssée, par Christophe Nolan
Ce film a défrayé la chronique, et ce n’est pas pour rien : c’est un bon film.
Soulignons d’abord qu’il n’y pratiquement pas de scènes impures, à part une vers le début, et encore c’est très léger comparé à ce qui se fait habituellement.
Le film est, d’un point de vue cinématographique, vraiment magnifique. On appréciera aussi l’entremêlement des plans chronologiques, qui font alterner Troie, les aventures d’Ulysse, Ithaque et la « captivité » d’Ulysse auprès de Calypso.
Soulignons ensuite que, pour l’essentiel, le film est très juste dans sa description de la réalité de l’époque, de la réalité païenne et de la dureté de tout ce monde. La logique des sacrifices est tout à fait bien retranscrite : Agamemnon sacrifie sa fille, non par cruauté, mais parce que le sacrifice de ce que l’on a de plus précieux obtient davantage de fruits. C’est anthropologiquement très vrai. Dans notre religion catholique, le sacrifice de Jésus, qui est Dieu et homme, et donc l’être le plus précieux au monde, produit l’effet le plus grand, celui de nous ouvrir les portes du Ciel.
Le film fait aussi bien comprendre que ces divinités grecques, cruelles, méchantes, jalouses et ridicules, ne sont, au fond, qu’une histoire d’hommes. Il montre également que cette religion païenne, sombre, remplit son rôle : quelques tabous, ici la loi de Zeus, permettent de tracer des lignes rouges afin d’éviter que les sociétés ne s’autodétruisent ; celui qui brise le tabou sera lynché et livré comme bouc émissaire.
Le film retranscrit encore bien cette sorte de fatalité qui fait des hommes les jouets des dieux : quoi qu’ils fassent, ils leur sont soumis.
Nous n’avons pas encore relu la version écrite de L’Odyssée ; la critique se concentrera donc sur le film. Nous sommes essentiellement d’accord avec la critique de Terry Mattingly*, qui souligne que le grand défaut du film est d’avoir « christianisé » Ulysse en le peignant avec des remords et, sans le vouloir, d’avoir christianisé les païens.
Nolan est naïf sur plusieurs points. Il dénonce à demi-mot certaines horreurs commises par les Grecs, par exemple le pillage, par l’équipage d’Ulysse, d’une île du Sud située hors de la sphère grecque. On pourrait avoir l’impression que, pour les punir, les dieux les conduisent ensuite sur l’île des Cyclopes. C’est très faux. Piller des barbares, c’est-à-dire des non-Grecs, est une pratique habituelle qui ne pose aucun problème : un barbare, pire qu’un étranger, n’est pas tout à fait considéré comme un homme ; il n’y a donc rien de plus normal que de le piller à merci.
Si l’équipage d’Ulysse se retrouve condamné à errer sur la grande mer, c’est avant tout à cause de l’offense faite au Cyclope, fils de Poséidon, qui les maudit. Le passage du Cyclope, sorte de barbare cannibale, est d’ailleurs très mal réalisé et constitue le passage le moins fidèle au récit original. Dans le film, il ressemble à une sorte d’animal béat et il est seul, alors que, dans le récit, il existe d’autres Cyclopes et qu’Ulysse le trompe en se faisant passer pour « Personne »…
L’autre point de naïveté est le suivant : Nolan veut croire que le massacre de Troie par les Grecs alliés serait comme la marque de la décadence d’une civilisation et qu’il serait également la cause de la grande errance d’Ulysse, ainsi que de la mort de la plupart des acteurs du conflit. L’âme de la prêtresse d’Athéna, qui le conseille au cours du film, irait dans ce sens. Lors du massacre, Ulysse est également dépeint comme étant atterré par ce spectacle. C’est très faux : il était alors tout à fait normal et logique de piller et de massacrer le vaincu, puisque celui-ci, parce qu’il avait été vaincu, était réputé maudit des dieux. Ulysse a certainement participé au massacre, et tout cela était considéré comme glorieux, sans poser de problème à personne. Personne, ensuite, ne le regrettait. Troie a connu le même destin que Carthage bien plus tard, comme tant d’autres vaincus du monde païen, sans susciter le moindre remords. Disons-le encore : Ulysse a dû errer parce qu’il avait offensé un dieu, et son équipage a dû périr parce qu’il avait offensé Zeus en mangeant ses vaches. On sentira encore bien là combien tout cela est « humain ».
C’est là que se trouve le hiatus si intéressant du film : alors qu’il est très réaliste sur le plan anthropologique, notamment dans ses descriptions de la nécromancie, de la magie et des massacres, les remords d’Ulysse sont tout à fait à côté de la plaque. Ulysse est avant tout un héros grec menteur : il ment comme il respire, tout le temps et à tout le monde. L’honneur païen est tout à fait particulier : on peut être un héros célébré par les chants tout en étant un menteur invétéré. Depuis le cheval de Troie jusqu’à son retour à Ithaque, en passant par le Cyclope et Circé, il ment constamment. Son équipage l’indiffère pour lui-même : ce qui l’intéresse, c’est d’avoir des hommes qui le ramènent chez lui et qui, parce qu’ils sont ses hommes, participent à sa gloire.
D’ailleurs, il n’hésite pas à massacrer tous les prétendants, ce qui est contradictoire avec tous ses « remords ». Le païen est implacable, et la vengeance dure…
Autre point d’une naïveté extrême : tout ce qui tourne autour des histoires d’amour, et en particulier autour de celle de Pénélope et d’Ulysse. Là encore, tout est à côté de la plaque. La fin, déjà, n’existe que dans le cerveau de Nolan, comme s’ils pouvaient vivre une histoire d’amour après quinze ans d’absence. L’envolée lyrique de Pénélope, tant au début, lorsqu’elle essaie de proposer une fuite, ce qui est complètement ridicule d’un point de vue grec et politique, que lorsqu’elle reproche presque à son fils de ne pouvoir monter sur le trône parce qu’elle est une femme, sorte de féminisme avant l’heure, ne correspond pas à la réalité de « l’amour » païen. Celui-ci n’a rien de courtois, de chrétien ou de romantique : il relève de la politique, de l’honneur de la race et du royaume, et il est rempli de calculs.
Il en va de même pour Clytemnestre, l’une des femmes qui tuent Agamemnon à son retour : Nolan présente son geste comme une vengeance liée au sacrifice de sa fille. C’est illogique. Dans Homère, c’est Égisthe, lié à Clytemnestre, qui tue Agamemnon. Les païens entretenaient de nombreuses liaisons, sans que cela pose de difficulté tant que celles-ci n’avaient pas de portée politique. Lorsqu’elles devenaient politiques, elles pouvaient conduire au meurtre, mais non en raison de simples passions terrestres.
Soulignons encore que la représentation d’Ulysse défiant les dieux pour tenter de changer son destin est par trop « prométhéenne » et moderne : c’est celle d’un homme qui se rebelle contre les dieux.
Malgré toutes ces réserves, qui n’en sont pas vraiment, mais qui constituent plutôt des reflets de notre monde contemporain, ce film vaut le détour. Il reflète notre crise actuelle. Dans notre monde déchristianisé, il devient possible de retranscrire assez fidèlement l’horreur païenne, sans passer par ces péplums lumineux, mais bien faux quant à l’horreur profonde d’un monde sans Dieu. Cependant, ce qui demeure de chrétien transparaît dans tous les petits hiatus concernant l’histoire d’amour, les massacres et les remords d’Ulysse. On reste encore quelque peu dans l’optimisme béat des Lumières, qui peine à concevoir l’horreur de la nature humaine déchue privée de la grâce, et qui ne se perpétue que grâce à un monde dur, à un ordre sévère, à des tabous et à des sacrifices, ainsi qu’à la magie et aux mensonges.
À voir, donc, mais que les âmes sensibles s’abstiennent, car le film est violent, sans l’être toutefois de façon outrancière.
Pour Dieu, pour le roi, pour la France
Paul de Beaulias
