En l’attente de Dieu, par le Père Jean-François Thomas

Tandis que la création retient son souffle, engourdie en nos pays tempérés par le frimas de l’hiver, le mystère de l’Incarnation prend forme et chair dans le sein de Marie, choisie parmi toutes les femmes. Pour Elle, il ne s’agit pas de faire semblant : Elle est enceinte par l’opération divine du Saint-Esprit, pour mettre au monde, pour donner au monde le Fils de Dieu comme Sauveur du genre humain. Formule classique dont les mots ne nous font même plus sursauter à force de les entendre ou de les lire. Pour en comprendre la réalité, il faudrait, se faisant petits, nous glisser auprès de la Très Sainte Vierge durant ces mois de grossesse pour saisir la profondeur de cette attente à nulle autre pareille. Marie brisa cette attente obscure et douloureuse de l’ancien monde pour la virgo genitrix. Pour porter l’Enfant, Elle fut préservée dans l’enfance, celle de l’humilité car Elle ne reçut aucune gloire humaine en cette terre, n’eut droit à aucun triomphe, ne fit aucun miracle. Elle demeura l’enfant en tant qu’innocence, n’ayant aucune expérience du péché, comme le rappelle puissamment le doyen de Torcy au jeune curé de campagne : « Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d’enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur. Oui, mon petit, pour la bien prier, il faut sentir sur soi ce regard qui n’est pas tout à fait celui de l’indulgence – car l’indulgence ne va pas sans quelque expérience amère – mais de la tendre compassion, de la surprise douloureuse, d’on ne sait quel sentiment encore, inconcevable, inexprimable, qui la fait plus jeune que le péché, plus jeune que la race dont elle est issue, et bien que Mère par la grâce. Mère des grâces, la cadette du genre humain. » (Georges Bernanos, Journal d’un Curé de campagne) L’attente du Sauveur par la Vierge est toute enveloppée de paix et de confiance, sans l’ombre d’un trouble tandis qu’Elle nourrit dans ses entrailles l’Enfant à naître, car Elle est résistante comme une tour de guet par son Immaculée Conception, cette « clé de voûte » de la religion de Charles Péguy. Le P. Paul Doncoeur, commentant ce poète, souligna cette exception qui fit de l’attente des neuf mois, comme pour tout le reste des temps, un moment à l’abri de toute angoisse, de toute crainte : « L’Eglise nous a appris qu’une créature est demeurée parfaitement en place au milieu de la déroute universelle. Immobile et non pas rétablie ; inviolée et non pas guérie ; droite et non pas rectifiée. Celle qui aux sources de son être n’a pas connu autre chose que l’ordre. » (Notre Dame de l’Annonciation) « Havre de silence et de désistement », comme l’écrit encore Péguy, Marie sait qu’Elle donne à Dieu ce qu’Il n’a pas encore : la nature humaine. Marie Noël met ces mots dans la bouche de la Mère de Dieu qui tient son Fils en son giron : « De bouche, ô Dieu, Vous n’en aviez pas / Pour parler aux gens perdus d’ici-bas… / Ta bouche de lait vers mon sein tournée, / O mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée. // De main, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas / Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las… / Ta main bouton clos, rose encor gênée, / O mon Fils, c’est moi qui te l’ai donnée. // De chair, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas / Pour rompre avec eux le pain du repas… / Ta chair au printemps de moi façonnée, / O mon Fils, c’est moi qui te l’ai donnée. » (Berceuse de la Mère de Dieu) Dans cet avènement de l’Incarnation, Dieu réalise trois choses en la Vierge Marie, comme le rappelle Monsieur Jean-Jacques Olier : « La première a été d’orner son âme des dons et des beautés les plus magnifiques qui puissent être communiquées à une simple créature ; la seconde, de former le corps et l’âme de Jésus Christ ; la troisième, d’unir la divinité du Verbe à cette humanité au moment de sa formation. » (Vie intérieure de la très sainte Vierge) Au milieu de ces mois d’attente, se déroule la Visitation qui n’est point seulement la rencontre entre deux mères, mais aussi le face à face mystérieux et silencieux du dernier des prophètes et du Messie sauveur. Marie Noël, encore elle, si ardente dans son amour marial, l’exprime ainsi : « Mais soudain le miracle a bougé dans leur âme, dans leur corps ! / Le silence autour a chancelé, / Elle, la jeune fille, elle, la vieille femme, tressaillent : / leurs petits entre eux se sont parlés. // C’est impossible, ô Dieu ! / C’est une rêverie… impossible ! / Et pourtant plus vrai que tout, / plus vrai que le soleil qu’on voit. / Et le cœur de Marie en a chanté comme un buisson au mois de mai. // Elle part, elle monte, elle a pris sa volée, / Elle monte et sans route arrive au pied de Dieu. / Elle chante, à jamais hors de terre en allée, / Elle chante, perdue au milieu du ciel bleu. » (Visitation) Si Marie est bien le Tabernacle contenant la Présence divine, Elle nous aide aussi à devenir, d’une autre manière bien sûr, des tabernacles vivants en accueillant le Christ en nous afin qu’Il puisse y faire sa demeure. Le poète Gérard Manley Hopkins chante cet « échange » lorsque la Mère nous confie son Fils car Elle sait qu’Elle ne possède rien : « Elle est mère éminente / De tout bien en nous de l’esprit / Et a dans la grâce sa part / Auprès du cœur frémissant de l’homme, // Apaisant, comme un flux subtil d’air, / La mortelle danse du sang ; / Mais cette part toujours / Reste le Christ Sauveur. / De sa chair il a pris chair / – Et ne cesse encore de prendre, / En un mode tout de mystère, / Aujourd’hui, non chair, mais esprit // Et donne, Ô merveilleusement ! / En nous de nouveaux Nazareth / Où encore elle concevra / Son Fils, à l’aube, le midi et le soir, / De nouveaux Bethléem où lui / Naîtra le soir, le midi, le matin. » (Ô Marie, Air jaillissant, Mère du monde…) Comme le dit toujours Péguy, « Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas. / Alors il faut prendre son courage à deux mains. / Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout. » (Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu) Aussi l’attente est-elle douce en compagnie de cette jeune Mère qui partage tout avec nous et qui ne porte cet Enfant que pour nous, dans un entier détachement. Les premiers êtres à accueillir le nouveau-né, à en prendre soin, ensemble avec Marie et Joseph, ne seront d’ailleurs pas de notre race, mais de ces animaux qui, plus que nous, savent attendre parce que leur volonté est moins rebelle et qu’elle ne fait pas obstacle constamment à la réalité. Charles Péguy leur rend hommage, ne se trompant point au sujet de leur fidélité, malgré leur petitesse : « Sous le regard de l’âne et le regard du bœuf / Cet enfant reposait dans la pure lumière. // Et dans le jour doré de la vieille chaumière / S’éclairait son regard incroyablement neuf. / Et ces laborieux et ces deux gros fidèles / Possédaient cet enfant que nous n’avons pas eu. // Et ces industrieux et ces deux haridelles / Gardaient ce fils de Dieu que nous avons vendu. / Et les pauvres moutons eussent donné leur laine / Avant que nous n’eussions donné notre tunique. // Et ces deux gros pandours donnaient vraiment leur peine. / Et nous qu’avons-nous mis aux pieds du fils unique ? / Ainsi l’enfant dormait sous ce double museau, / Comme un prince du sang gardé par des nourrices. » (Eve)
Ces jours qui s’écoulent lentement vers Noël, à l’image des mois séparant l’Annonciation de la Nativité, nous invitent à laisser une place au Sauveur dans notre propre chair. Saint François d’Assise, vieillissant eut la grâce de tenir dans ses bras l’Enfant Jésus vivant lors du Noël 1223 à Greccio, alors qu’une certaine torpeur risquait de l’habiter après bien des désillusions. Le privilège qu’il reçut lui permit de reprendre souffle car il avait su attendre, sans rien exiger de Dieu. Soyons aussi patients, en compagnie de notre Mère.
P. Jean-François Thomas s.j.
IIe dimanche de l’Avent
7 décembre 2025
