Le gros animal

À chaque époque se reposent les questions soulevées par Platon dans son Gorgias et dans La République, celles de la pertinence des formes de gouvernement, et, surtout, quelle que soit la couronne, quel que soit le régime, celles relatives à la conscience et à la responsabilité politiques des peuples. Cependant, ce qu’il dit de la vie politique, s’applique d’abord à l’existence personnelle, notamment lorsqu’il parle du « gros animal ». Platon oppose la sagesse du philosophe, seul apte à faire grandir dans les vertus et à diriger la cité, à la manipulation du sophiste qui retourne les foules comme un gant et qui les glisse dans sa poche : « Tous ces particuliers mercenaires, que le peuple appelle sophistes et regarde comme ses rivaux, n’enseignent pas d’autres maximes que celles que le peuple lui-même professe dans ses assemblées, et c’est là ce qu’ils appellent sagesse. On dirait un homme qui, après avoir observé les mouvements instinctifs et les appétits d’un animal grand et robuste, par où il faut l’approcher et par où le toucher, quand et pourquoi il s’irrite ou s’apaise, quels cris il a coutume de pousser en chaque occasion, et quel ton de voix l’adoucit ou l’effarouche, après avoir appris tout cela par une longue expérience, l’appellerait sagesse, et l’ayant systématisé en une sorte d’art, se mettrait à l’enseigner, bien qu’il ne sache vraiment ce qui, de ces habitudes et de ces appétits, est beau ou laid, bon ou mauvais, juste ou injuste; se conformant dans l’emploi de ces termes aux instincts du grand animal; appelant bon ce qui le réjouit, et mauvais ce qui l’importune, sans pouvoir légitimer autrement ces qualifications; nommant juste et beau le nécessaire, parce qu’il n’a pas vu et n’est point capable de montrer aux autres combien la nature du nécessaire diffère, en réalité, de celle du bon. » (La République, livre VI)
Le sophiste caresse dans le sens du poil ceux qui lui font confiance ou qui deviennent ses clients. De lui-même, il n’invente presque rien : il se contente de flatter les tendances, les désirs, les attentes du plus grand nombre, de la majorité qui décide ainsi des modes et des coutumes, des goûts et des rejets. La prédominance de ce « gros animal » fut la hantise de Simone Weil, esprit libre s’il en fût. Elle élargit les dimensions de ce « gros animal » enne le cantonnant pas uniquement dans le registre de la société, mais en montrant qu’il est tapi en chacun d’entre nous : « Le gros animal est le seul objet d’idolâtrie, le seul ersatz de Dieu, la seule imitation d’un objet qui est infiniment éloigné de moi et qui est moi. » (La Pesanteur et la Grâce) Cet animal présent en moi sait que je ne peux me prendre pour ma propre fin, pas même en ce qui concerne mon semblable puisqu’il n’est guère différent de moi, et certainement pas quelque objet matériel. Dans le refus de Dieu, le moi va se diriger vers le collectif, sorte de succédané de transcendance. Le collectif est ce qui nous rend prisonnier de la terre et de toutes les émotions, passions et activités liées de près ou de loin au social : ambition, avarice, soif du pouvoir, y compris les arts ou les sciences qui sont plus nobles. Rien ne lui échappe, sauf l’amour pur qui appartient à Dieu et qui vient de Lui. Voilà pourquoi Simone Weil se méfie du « social » : il est le terrain de jeu du « gros animal ». Elle affirme que « le végétatif et le social sont les deux domaines où le bien n’entre pas.
Le Christ a racheté le végétatif, non le social. Il n’a pas prié pour le monde. Le social est irréductiblement le domaine du prince de ce monde. On n’a d’autre devoir à l’égard du social que de tenter de limiter le mal. » (Idem) Pas étonnant que les meilleures bonnes volontés se cassent les dents sur ce « gros animal » à chaque fois qu’elles veulent œuvrer, patiemment, à son amélioration. Le cardinal de Richelieu, totalement donné à ce « gros animal », ne se faisait pourtant pas d’illusion, -sans doute grâce à sa foi-, lorsqu’il reconnaissait que le salut des États n’est que dans ce monde. En effet, aucun empire, le plus prestigieux soit-il, n’a les promesses de l’éternité. Cette certitude permit à saint Augustin, après le sac de Rome en 410, de demeurer impassible, contrairement à saint Jérôme angoissé, et de méditer sur ce qui sépare la cité terrestre de la Cité de Dieu. Le « gros animal », dans ses formes les plus extrêmes des révolutions de toutes les couleurs, est habité par une telle horreur de ce qu’il nomme le mal, -parce qu’il se regarde comme le bien-, est prêt à utiliser toutes les méthodes pour parvenir à ses fins, ce qui conduit aux massacres les plus effrayants : « Le service du faux Dieu (de la Bête sociale sous quelque incarnation que ce soit) purifie le mal en éliminant l’horreur. À qui le sert, rien ne paraît mal, sauf les défaillances dans le service. Mais le service du vrai Dieu laisse subsister et même rend plus intense l’horreur du mal. » (Idem) Tous les chantres du collectif veulent purifier toutes les mains et finissent par les couper. Simone Weil avait touché concrètement du doigt cette réalité en s’engeant auprès des Brigades internationales en Espagne, et, accablée par ce dont elle avait été témoin, elle avait jeté l’éponge. Si elle avait survécu à la guerre, elle aurait abouti à des conclusions identiques à celles de Hannah Arendt sur la banalité du mal et sur la conscience professionnelle criminelle de ceux qui servent le « gros animal ». Ce dernier, malin, n’utilise pas la violence physique à tous les coups. Il a de multiples tours dans son sac dont celui de créer la confusion et le chaos par le mensonge. Arendt disait justement dans un entretien : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et, avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu’il vous plaît. » (Entretien avec Roger Errera, Sur la question du totalitarisme, 1974).
Le « gros animal » pousse toujours le même cri, à travers les siècles. Il est persuadé qu’il gagne à jamais, et, soudain, l’empire qu’il a construit s’écroule, et il enrage. Il ne se lasse pas, rebat les cartes, se retrousse les manches et érige un nouveau royaume à son service, et ceci indéfiniment. C’est le bruit de fond de chaque époque et, à y prêter l’oreille, à ne s’attacher qu’à son refrain lancinant et enjôleur, il y aurait de quoi désespérer. Le disciple du Christ connaît une autre réalité : tout est déjà contenu dans la Révélation et les Saintes Écritures. Les prophètes furent régulièrement apocalyptiques mais ils attendaient le Sauveur. La Parousie n’est pas qu’un mot. Comme est juste la formule du grand Leonardo Castellani : « Si le monde actuel va si mal, c’est que le Christ avait raison. » (La Vérité ou le néant. Lettre à Barletta. Idéal communiste ou idéal chrétien). Les aboiements du « gros animal » ne doivent pas nous troubler dans notre devoir quotidien.
P. Jean-François Thomas s.j.
14 septembre 2025
Exaltation de la Sainte Croix
