L’indifférenciation

Contemplant la marche du monde, le spectateur abasourdi découvre un fil ininterrompu depuis les bouleversements initiés au XVIIIe siècle en France, répercutés rapidement dans toute l’Europe puis, par raison de mondialisation, sur toute la terre. Ce que disait Léon Bloy du XIXe siècle en 1878 est plus que jamais actuel :

« Notre siècle a l’insolence d’un fils de laquais devenu grand seigneur par substitution, et qui se donne des airs de mépriser ses anciens maîtres. Ce parvenu a le génie de l’abolition et le délire de la sécurité. »

Nous vivons bien en plein cœur de cette folie puisque l’abolition trouve sans cesse de nouvelles choses à détruire, des statues à déboulonner, des racines à arracher et que tout est remplacé par des réflexes et des commandements sécuritaires plus contraignants que la Loi divine jetée à bas. Tel est l’âge sacré des droits de l’homme où ceux qui refusent d’entrer dans la danse, ceux qui s’absentent et ceux qui gardent distance se voient exclus et privés de ces droits. En fait, nous sommes asservis au règne de l’indifférenciation puisque, désormais, tout se joue dans la nasse de la masse, tout y commence, s’y épanouit, puis disparaît. La plupart d’entre nous, comme essayant de fuir ce nouveau déluge, se précipitent en fait tête première afin de ne pas être en reste et d’être oubliés sur le bord du chemin : surtout ne rien faire, ne rien dire, ne rien penser qui puisse mettre en péril la cohésion de la masse, l’avis de la majorité.

Philippe Muray utilisait, pour décrire cet état, l’image des hommes-sandwiches de nous-mêmes que nous avions consenti à être. L’essentiel est de proclamer se sentir bien dans cette cage où règne en même temps, paradoxalement, le vide le plus absolu revendiqué comme marche vers le progrès et comme émancipation de l’homme envers Dieu. La nihiliste Marguerite Duras, icône de tous les renoncements, n’avait-elle pas déclaré, à l’occasion de la construction de l’arche de la Défense à Paris autre monument symbolique de forces qui travaillent à l’asservissement :

« L’Arche est je crois le seul monument religieux, non seulement de la France mais du monde entier. Ce vide blanc architecturé, c’est la Place vide de Dieu. »

L’occultisme et l’ésotérisme, sous couvert de libération et de bond en avant, se sont installés aux commandes. Huysmans écrivait déjà :

« Les queues de siècles se ressemblent. Toutes vacillent et sont troubles. Alors que le matérialisme sévit, la magie se lève. »

Ce ne sont plus uniquement les fins de siècles qui se retrouvent dans cet état, mais tous les temps, seulement dirigés par le despotisme du consensus mou autrement dangereux que des dictatures visibles, sonnantes et trébuchantes, puisque son génie est d’être invisible, sans façade côté rue, et de trouver sa légitimité dans la volonté de la masse : tout se passe côté cour, mais là, n’ont accès que quelques privilégiés en charge de maintenir l’indifférenciation extérieure.

Nous avançons en terrain brumeux, et cela n’a aucun rapport avec un supposé changement climatique. Tout est fait pour que nous ne puissions voir ce qui se cache au-delà de ce brouillard, car la guerre continue pendant que des pythies et des élégies médiatiques serinent les refrains soigneusement préparés et composés pour ensorceler la masse. Chute de notre empire ? Certes mais, à la différence de celle de l’empire romain qui traîna en longueur, nous pouvons décrire par le détail l’écroulement de notre royaume, même si cela ne trouve guère d’écho puisque aussitôt censuré par toutes les polices de la pensée régnante. Nous mourrons par refus de diviser, de séparer. L’air du temps est à l’imitation et à l’indifférenciation. Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe, pensait que « les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. » Il serait surpris de constater que nous n’en sommes plus là. Nous sommes au contraire anesthésiés, bridés, par les règles, les amendes, les injonctions, les recommandations impérieuses, le gel et les masques. On entendrait une mouche voler, et les quelques-unes qui s’y risquent sont rapidement et impitoyablement chassées, écrasées, poursuivies. Dostoïevsky notait que l’homme aime construire, défricher des voies mais qu’il aime aussi passionnément la destruction et le chaos. Un des pères de la peinture expressionniste abstraite, Barnett Newman n’hésita pas à révéler au grand jour le but poursuivi par son art en déclarant, froidement (et cyniquement ?) :

« Le plaisir grec était de faire un homme semblable à un dieu ; le plaisir médiéval de faire une cathédrale ; le plaisir de la Renaissance de faire une cathédrale de l’homme ; le plaisir de l’art moderne de faire des cathédrales avec ses propres sensations ; mon propre plaisir est de faire la cathédrale des hommes rebâtie sur sa subjectivité elle-même effondrée, sur la cathédrale de Dieu enterrée. »

Existerait-il une éternelle répétition dans la Chute ? L’Apocalypse révélé à saint Jean insiste sur ce conflit incessant , depuis l’origine jusqu’à la fin, entre l’Église et le monde. Si cette dernière, par ses voix autorisées, décide soudain que le combat doit cesser, il n’est pas étonnant que s’ouvre alors une ère où la flatterie réciproque prenne le pas sur l’annonce de la vérité, où l’indifférenciation assimile tout et son contraire, où le blanc ne doit plus être blanc, où le noir doit être encore lus noir. Ère de la réconciliation, non point celle voulue par Dieu, mais celle de Satan : il ne faut plus juger, sauf ceux qui continuent d’affirmer qu’il est nécessaire de juger. Ceux-là, il faut les châtier, et de belle façon, car ces impudents ont le culot de troubler l’harmonie de la masse. Philippe Muray, dans son journal Ultima necat, souligne à ce propos :

« Il faut tout ouvrir, libérer. Entendez : il faut tout noyer, mouiller, inonder. Dieu ne doit surtout pas y retrouver les siens… ».

Ce n’est plus Dieu qui appelle le déluge sur les hommes impénitents, ce sont les hommes qui, non contents d’avoir brisé la transcendance, s’érigent en juges contre Dieu et pensent Le tromper par leurs subterfuges et leur relativisme s’appliquant au Bien et au Mal. Tout doit être mêlé, mélangé : les races, les nations, les religions, les sexes, ceci afin de créer un univers indifférencié, égalisé, dans lequel les distinctions sont devenues désuètes ou impossibles puisque le désir conscient est mort.

L’écrivain japonais Mishima rapporte une parabole du bouddhisme Hossô , dans Neige de printemps, qui est très révélatrice de notre époque. Le moine Yuan Hsaio marche vers le mont Kaoyu pour grandir dans l’enseignement bouddhique. La nuit tombant, alors qu’il longe un cimetière, il décide de dormir parmi les tombes. S’éveillant dans les ténèbres et ayant très soif, il tâtonna autour de lui et trouva de l’eau dans un trou et la but avec sa main : elle lui sembla très pure, fraîche et délicieuse. Au petit matin, il se rendit compte qu’elle était de l’eau contenue dans un crâne humain. Comme son désir conscient n’existait plus dans la nuit, il n’avait pu faire de distinction : tout était indifférencié. Tel est notre état présent. L’homme boit, de façon indifférenciée, n’importe quelle eau, provenant de n’importe quelle source. Tout est identique puisque sa capacité de juger est anesthésiée, liée, ligotée, par des puissances qui le dépassent et qui veulent régir le monde. Ce ne sont pas les « valeurs républicaines » qui vont redonner son véritable sens au monde, et la « crise sanitaire » liée à ce virus qui tombe à point et à pic du ciel, de la nature, du pangolin, de la chauve-souris, de laboratoires expérimentaux ou de la planète Mars n’est pas un événement lié au hasard puisqu’elle permet de recadrer, de serrer les boulons, de baliser la route à suivre, d’imposer des masques après avoir forgé des œillères.

Seul celui qui combat pour continuer à regarder, à écouter, à comprendre par-dessus et au-delà de l’indifférenciation généralisée, sauvera son âme. Il faut être Don Quichotte annonçant :

« Ami Sancho, il faut que tu saches que je suis né, par la volonté du ciel, en ce présent âge de fer, afin d’y faire revivre celui d’or, ou le Doré, comme on a coutume de le nommer. »

Soyons des orfèvres en la matière.

P. Jean-François Thomas, s.j.

22 septembre 2020
S. Thomas de Villeneuve, SS. Maurice et compagnons

2 réflexions sur “L’indifférenciation

  • 1 octobre 2020 à 09:26
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    Quel monde est en train de se construire actuellement ? Un monde où tout le monde est anesthésié par tous les remparts qu’il dresse autour de lui. Ne rien dire, ne rien faire par ce que sinon, c’est le scandale, on vous accuse alors de harcèlement ou je ne sais quoi de semblable. On se protège de tout, des maladies physiques comme des atteintes à notre intégrité, notre pudeur, que sais-je ? Mais je ris d’avance parce qu’un jour, je l’espère, on s’apercevra de la grisaille de la vie que nous nous sommes construite !!!!

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  • 13 octobre 2020 à 09:52
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    Nous sommes de plus en plus nombreux à nous rendre compte de cette grisaille, mais encore plus nombreux encore sont ceux qui pensent que cette grisaille convient très bien à leur étroitesse d’esprit et la sécheresse de leur coeur…

    Malgré les difficultés du moment, ne perdons pas courage !

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