La victoire du parodique

Lorsqu’une institution présente une façade où le regard se perd dans le détail, il est sain de tirer le signal d’alarme car la profusion cache sans doute des pratiques peu catholiques. Le pharisianisme, comme méthode, procède ainsi : pointer le moucheron afin de faire avaler le chameau. Pendant que l’esprit est occupé, distrait par des questions secondaires, par des arguties microscopiques, il est facile de digérer ce qui conduit à la mort spirituelle. Depuis la révolution française, la plupart de nos gouvernants n’ont pas procédé autrement, et, dans l’Église, bien des autorités manient cette manière de faire avec dextérité. Le procès de Jeanne d’Arc est un exemple parfait de cette distorsion. L’évêque Pierre Cauchon ne peut pas être accusé d’avoir négligé le moindre détail. Il a étouffé la justice par le trop plein de juges et de règlements, sauvegardant le respect du droit alors qu’il l’annihilait. Dans notre république française, les hommes politiques ne cessent d’utiliser le parodique et nous prenons leurs vessies pour des lanternes.

Détourner l’attention de ce qui fait mal, de ce qui est scandaleux, est le propre de la parodie poussée à son extrême. Cette dernière imite le sérieux avec soin et talent en le mélangeant au comique et aux faux. Le tour est joué et il suffit de jeter la ligne pour que les poissons mordent à l’hameçon sans tirer les leçons des mauves expériences. Depuis la crise moderniste, la parodie a gagné du terrain dans le domaine religieux. Bergson et Péguy, notamment, souligneront la « chute de la mystique dans la politique ». Leonardo Castellani, ce jésuite argentin génial persécuté à la fois par le monde épiscopal et la Compagnie de Jésus, écrivait en 1957 :

« [Le Parodique] se développe à la façon d’un parasite, recouvrant d’une pelure ou d’un tissu adipeux la substance dont il tire la sienne. C’est pourquoi on ne peut attaquer directement le Parodique sans risquer de blesser ce qui se trouve derrière. Le rayonnement radioactif de l’humour est requis » (publié dans La Vérité ou le Néant en 2021).

L’auteur ajoute que l’humour ne suffit pas et qu’il faut surtout l’héroïsme pour maîtriser le Parodique. En effet, comme l’avait déjà vu Kierkegaard, le Parodique précède et annonce rien moins que le Démoniaque. Les déclarations pompeuses et incessantes sur la Liberté, l’Égalité, la Fraternité, la Justice, le Progrès, le Droit à la différence, les Heures les plus sombres de notre histoire, la Peste brune et noire, les Gestes barrières pour le Bien commun etc doivent nous mettre la puce à l’oreille : il y a anguille sous roche et, comme toute anguille, elle nous file entre les doigts. La parodie de gouvernement révèle un monde de menteurs, de véreux, de tueurs ayant creusé un abîme dans lequel a sombré toute morale publique, tout sens du respect de la vie et du bien commun. Le pouvoir est transféré entre les mains de ceux qui se présentent comme les nouveaux sages mais qui n’en sont que les singeries : les inventeurs de virtuel, les propriétaires des « réseaux sociaux », les journalistes au petit pied, les artistes saltimbanques… Saint Augustin, en son temps déjà, avait dénoncé un état parodique qui n’était en fait qu’immoralité organisée. Nous en connaissons les conséquences et un sort identique nous guette si nous ne réagissons proprement en remplaçant le Parodique par de l’« Authentique », pour reprendre là encore une expression de Castellani.

Ce n’est pas par hasard si le Christ a centré sa prédication terrestre sur la dénonciation du parodique sous sa forme pharisienne car il forme un dépôt souterrain qui mine la Vérité. L’ennemi du Parodique est bien sûr la Vérité, celle toute contenue dans un corps et dans une âme, contenue en Celui qui s’identifie parfaitement à elle : le Sauveur. Chacun connaît l’anagramme fameux de Boèce qui berça le Moyen Âge : Quid est Veritas ? Est vir quid adest. La réponse à la question de Pilate : « Qu’est-ce donc que la Vérité ? » est dans l’homme qui est devant lui, le Christ. Dans cette scène de la comparution de Jésus devant le procurateur, nous touchons du doigt l’opposition millénaire ente la parodie et la vérité, mais cette fois la Vérité est incarnée. L’orgueil politique et religieux est homicide et déicide. Le parodique pharisien ne condamne pas ce qui est mauvais mais ce qui est divin, toujours sous le prétexte qu’il s’agit du bien et du salut de tout le peuple. Le contexte sanitaire mondial depuis 2020 a eu au moins le mérite de révéler au grand jour cette perversité : pour la santé de tous, il faut écraser les personnes et les réduire à de la chair à vaccin, tout en poussant en avant, dans le même temps, toutes lois liberticides et immorales contre la vie des plus petits et des plus faibles. Le doigt et la langue pointent le moucheron afin que la caravane d’éléphants puisse s’engouffrer dans le magasin de porcelaine et tout casser.

Il est urgent de regarder ce pharisianisme en face, sans effroi même si avec dégoût, car il compte sur notre faiblesse et notre lâcheté pour avancer ses pions. Lorsque, par sa parodie, il dirige notre regard vers ce qui n’est pas essentiel, il ne nous trompe qu’à moitié car, de notre côté, nous acceptons sans trop de naïveté d’être ainsi détournés de notre chemin. Il semble que, d’une certaine façon, nous soyons soulagés d’être trompés car cela nous permet de ne pas prendre à bras-le-corps ce qui est vraiment central dans notre propre vie et dans la marche du monde. Pris la main dans le sac, nous nous défendons en criant haut et fort que nous ne sommes que victimes de ce qui nous dépasse. Nous préférons souvent demeurer dans un univers postiche car nous n’avons guère l’étoffe des héros et des martyrs. Cette lâcheté fut fermement condamnée par Notre Seigneur lorsque les apôtres apeurés crient vers Lui au cœur de la tempête sur la mer de Galilée. Le latin modicae fiei, pour hommes de peu de foi, modère singulièrement le mot grec ou araméen qui signifie lâches. La lâcheté est une grave offense alors que nous avons simplement l’impression d’être des acteurs passifs et impuissants. D’ailleurs saint Jean, dans l’Apocalypse, réserve aux lâches le sort éternel de « l’étang ardent de feu et de soufre, ce qui est la seconde mort » (XXI, 8). Comment se fait-il que la couardise touche ceux qui possèdent, par la foi, l’espérance de vérités éternelles ? Il s’agit du résulta de cette obscurité qui touche tout ce qui est humain et mortel, mais nous pouvons combattre ce qui n’est pas une fatalité.

Le Parodique, narthex du Démoniaque, n’est pas assuré de gagner puisque nous possédons les armes puissantes de la prière et du martyre, des vertus et de la Parole divine, de l’intelligence et de la contemplation. Le problème est que, parce que nous nous considérons perdants par avance, parce que nous ne pouvons pas par nous-mêmes résoudre tous les problèmes du monde, nous baissons la garde et les bras. Leonardo Castellani, là encore, nous livre cette belle formule qui met en valeur notre force pratique :

« […] Dieu ne demande pas que nous vainquions, seulement que nous ne soyons pas vaincus ».

Et encore :

« La Vérité est éternelle, et Elle prévaudra, que je la fasse prévaloir moi-même ou non ».

C’est en cela que le pharisianisme parodique est promis à l’échec, au moins à la fin des temps car il ne possède pas la promesse d’une victoire finale. En attendant, utilisons toutes les armes de la foi, non point peut-être pour remporter un combat glorieux mais pour témoigner sans baisser la tête et sans plier le genou devant les puissants de ce monde.

P. Jean-François Thomas, s. j.

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