Histoire

Permanence des révoltes antifiscales, 1653-1661 (2/3)

Les actes des communications des sessions du centre d’études historiques paraissent une fois par semaine, chaque samedi.

Centre d’Etudes Historiques CEH


Par le Pr. Yves-Marie Bercé

Professeur émérite à la Sorbonne

Directeur honoraire de l’Ecole des Chartes

Les angoisses politiques s’arrêtèrent là. En effet, au cours de cet été 1658, la figure des événements avait complétement changé. La victoire de Turenne, aux Dunes, près de Dunkerque, le 14 juin1658, avait été un coup décisif. Au cours des mois suivants, le sort des armes obligea le roi Philippe IV à se résigner à l’ouverture de négociations de paix. Pour autant, les résistances antifiscales ne cessaient pas ; elles semblaient même proliférer car elles s’autorisaient désormais une très ancienne utopie : l’idée que l’impôt n’est dû que pour soutenir le roi en guerre et qu’il perd donc sa raison d’être et sa légitimité au retour de la paix. Ce mythe antifiscal était immémorial. Il avait couru avec la même conviction au siècle précédent, à la fin des guerres de religion. Il s’appuyait alors sur les promesses imprécises par lesquelles Henri IV, proche de la victoire, s’efforçait de se rallier l’opinion populaire. Pareillement, le retentissement des succès remportés aux Pays-Bas du Sud, l’écho de la cessation des hostilités et les nouvelles du début des pourparlers de paix entraînaient aussitôt des refus renouvelés des levées d’impôts arriérés. De mai à juillet 1659, le Conseil du roi voyait arriver des procès-verbaux de violences. Des prises d’armes plus ou moins étendues survenaient en Haute et Basse-Auvergne, en Bourgogne, en Angoumois, en Île-de-France même. « Des séditieux, rapportaient les intendants, font courir de faux bruits sous prétexte de la paix que Sa Majesté a remis et donné la taille. » Dans plusieurs cas des curés de paroisses avaient fait sonner le tocsin à l’arrivée des huissiers des tailles, annonçant aux paysans que les huissiers étaient des voleurs puisque le roi avait bel et bien décider de renoncer aux impôts[1].

Et puis, tout d’un coup, les colères populaires s’apaisèrent. Dans les provinces du Sud-Ouest qui avaient depuis trente ans si souvent été le théâtre de révoltes antifiscales, le passage du jeune roi sur les routes du royaume avait eu un effet magique. Mazarin, le premier, avait fait étape à Bordeaux et pris le chemin des Grandes Landes. Ses voyages vers la frontière des Pyrénées et bientôt ceux de Louis XIV lui-même déchainèrent l’enthousiasme. Les scènes d’allégresse qui saluaient Louis XIV se dirigeant vers le Pays Basque et puis s’en revenant en compagnie de l’infante d’Espagne, sa jeune épousée, attestent bien sûr le patriotisme monarchique populaire, profond et spontané ; elles illustrent aussi bien la sincérité des convictions antifiscales. Les paysans, joyeux autour du jeune roi, étaient les mêmes qui répondaient aux appels du tocsin pour donner la chasse aux huissiers des tailles. Ils ne doutaient pas dans leurs comportements de révolte de correspondre à la volonté secrète du roi.

Les témoignages directs, authentiques, des opinions populaires sont rares et difficiles à découvrir. D’autant plus précieux est le journal tenu par un villageois landais, Henri Laborde-Péboué, propriétaire dans le village de Doazit, entre Saint-Sever et Hagetmau. « En ce temps là (juillet 1656) on parlait partout et journellement que la paix se contractait entre le roi de France et le roi d’Espagne et aussi que le roi de France se mariait avec la fille du roi d’Espagne et que M. le cardinal Mazarin, qui gouvernait pour lors le royaume de France, s’en venait pour Bayonne pour traiter toutes ces affaires. Et, de fait, ledit M. le cardinal passa à Dax et y logea le 19 juillet et tira devers Bidache et puis s’en alla audit Bayonne. Plusieurs gens de ce pays y allèrent, mais ils s’en retournèrent tous sans le voir à cause qu’il était toujours en carrosse et se faisait descendre à la porte de son logis. » Laborde-Péboué décrit ensuite les processions générales de prières pour hâter la conclusion de la paix. Il rapporte le passage du roi à Dax le 1er mai 1660 et l’honneur dispendieux qu’il eut alors de devoir loger chez lui quatre cavaliers de la garde du roi. Un mois plus tard, il donne des échos détaillés du mariage royal célébré à Saint-Jean-de-Luz (9 juin1660). Enfin, le 16 juin 1660, le roi fait halte à Tartas : « Là, je fus exprès et présent et j’eus l’honneur moi-même de voir le roi et la reine sa femme et aussi la reine sa mère et Monsieur le frère du roi et toute la cour de France, et tous, en ma présence, et environ le midi, s’en partirent vers le Mont de Marsan. Je ne désire plus rien à ce jour, sinon voir le Roi des rois au Ciel. Dieu m’en fasse grâce ! Il faisait alors grand chaud. »

L’année 1660 fut l’une des plus joyeuses dans les annales de la monarchie française. Voici que des événements heureux, extraordinaires, inconnus des deux générations précédentes, étaient annoncés au pays en succession rapide. La paix aux frontières et dans le royaume signifiait la fin des surcharges d’impôts ; la présence sur le trône d’un jeune roi inaugurait la fin des guerres civiles, l’espérance d’un bon gouvernement et l’assurance de la stabilité des institutions. Les manifestations admiratives des Parisiens accueillant le nouveau couple royal ont été maintes fois racontées (26 août 1660). Elles avaient leurs équivalents dans toutes les provinces ; les cérémonies de reconnaissance à Dieu, défilés des milices bourgeoises et des corps de métiers, fêtes scandées de beuveries, de pétarades et de bals commencèrent dès les premiers mois de l’années et se poursuivirent jusqu’à l’été. Elles donnaient lieu, bien sûr, à des concours de harangues des notables locaux célébrant l’entrée dans un âge d’or. « Nous sommes aujourd’hui hors du siècle de fer, le dernier des quatre âges décrits par Ovide et il faut par cet ordre que l’âge d’or retourne sous le règne glorieux de Louis Dieudonné. Les entrailles de l’Infante seront comme un monceau de bled environné de lys, pour marque de sa fécondité et des grands biens qu’elle donnera à la France. » (C’est un discours prononcé à Toulouse en février 1660)[2]

« La paix ramènera l’abondance des siècles d’or. La navigation sera libre. Le retranchement des impôts qui ne s’estoient establis que par la nécessité des guerres, renouvèlera le trafic et le commerce. Le visage de la France que la guerre avait rendu difforme, commence déjà d’être changé dans la paix et de reprendre son ornement et sa grâce. La Rochelle sera parfaitement purgée et rajeunie dans une nouvelle pompe et une nouvelle magnificence. » (Discours de l’avocat du roi au présidial de La Rochelle, 4 mars 1660)[3]

Des décisions consécutives à la conclusion de la paix firent assez vite mises en œuvre afin de correspondre aux attentes de l’opinion. Les réductions drastiques des effectifs militaires, la dissolution immédiate d’un grand nombre de régiments, permettaient de prévoir dans le prochain budget annuel une baisse sensible des brevets de tailles. À vrai dire, ces mesures de détaxe relevaient de l’évidence politique et le surintendant Fouquet avait su effectivement en reconnaître l’urgence. Dès le 29 juillet 1659, soit au tout début des négociations, il avait fait circuler dans tout le royaume une lettre du roi, adressée spécialement aux habitant des villes, leur demandant, à eux seuls et sans recourir aux campagnes, de couvrir les dépenses qu’allaient imposer inévitablement la préparation de la paix et le futur mariage royal. « Sachant, expliquait la lettre, que nos peuples de la campagne sont sans moyens de nous donner aucune assistance extraordinaire », le roi demandait à chaque ville une subvention dite « don gratuit », dont le montant devait être discuté avec l’intendant de la province. Ces montants furent très inégaux puisque Paris était taxé seulement à 250 000 livres et une bourgade comme Touhars à 10 000 livres. En tout cas, la leçon des violences paysannes toujours prêtes à surgir en cet été 1659, était retenue ; les surcharges fiscales n’étaient plus fondées sur les tailles des campagnes, mais sur les caisses des villes, souvent exemptes de tailles par un statut particulier, et toujours résidences de riches et de privilégiés. Alors que, quelques mois plus tôt, les cavaliers soldés par les traitants étaient encore lancés contre les villages traînant de vieilles dettes, l’ensemble des arriérés de 1647 à 1656, montant à vingt millions de livres vraiment irrécouvrables, fut entièrement abandonné par arrêt du Conseil daté du 3 août 1660. Quant au montant des tailles pour les années courantes, Fouquet hésitait encore ; il semble avoir manœuvré à court terme, il attendait le début du cycle fiscal annuel pour promettre des réductions importantes, jusqu’à plusieurs millions de livres, ainsi il annonçait en novembre 1660 les réductions sur le brevet de 1661, et en avril 1661 sur les prévisions de l’année 1662[4].


[1] L’intendant d’Auvergne à Riom a ordre de réprimer les troubles survenus dans la généralité et notamment dans l’élection de Salers du fait « des empêchements qu’apportent la plus grande partie de la noblesse sous prétexte de faux bruits de remise des tailles à cause de la paix », Arch. Nat. E 329 b, fº317, 20 novembre 1659.

Exemples de curés sonnant le tocsin contre les huissiers à Garancières, près Montfort l’Amaury (17 mai 1659) et à Gaillan en Médoc (juin), Arch. Nat. E 326 a, fº161, 3 juillet 1659. En avril 1661, les commis des aides, taxe sur le vin vendu en taverne, sont chassés de la ville de Montmorillon. Les habitants leur crient que « n’ayant payé que ce qu’ils ont voulu pendant la guerre, ils ne voulaient point payer d’aides durant la paix », Arch. Nat. E 347 b, fº52, 21 juillet 1661.

[2] Discours historique sur l’an jubilaire de la paix, par Pierre Louvet, médecin, suivi de la Relation véritable de la publication de la paix en la ville de Toulouse, 23 février 1660 (Bibl. nat. Lb. 37.3346).

[3]  Discours sur le sujet de la paix fait par Monsieur Bomier, conseiller du Roy, et son avocat au présidial de la ville et gouvernement de La Rochelle…, le 4 de mars 1660. (Bibl. nat. Lb. 37.3337)

[4] Arch. Nat. E 349 b, fº320, 19 novembre 1661.

1661, la prise de pouvoir par Louis XVI.

Actes de la XVIIIe session du Centre d’Études Historiques (7 au 10 juillet 2011)

Collectif, Actes dela XVIIIe session du Centre d’Études Historiques, 1661, la prise de pouvoir par Louis XIV, CEH, Neuves-Maisons, 2012.

Communications précédentes :

Préface : http://vexilla-galliae.fr/civilisation/ histoire /2653-ceh-xviiie-session-preface-de-monseigneur-le-duc-d-anjou

Avant-Propos : http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2654-ceh-xviiie-session-avant-propos

 La rupture de 1661 (1/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2663-la-rupture-de-1661-2-3

La rupture de 1661 (2/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2664-la-rupture-de-1661-2-3

La rupture de 1661 (3/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2684-ceh-la-rupture-de-1661-3-4

De Colbert au patriotisme économique (1/3)

De Colbert au patriotisme économique (2/3)

De Colbert au patriotisme économique (3/3): http://vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/2693-ceh-de-colbert-au-patriotisme-economique-3-3

1661 : transfert de la Cour des aides de Cahors à Montauban (1/3) 

1661 : transfert de la Cour des aides de Cahors à Montauban (2/3)

1661 : transfert de la Cour des aides de Cahors à Montauban (3/3): https://www.vexilla-galliae.fr/civilisation/histoire/ceh-1661-transfert-de-la-cour-des-aides-de-cahors-a-montauban-3-3/

Permanence des révoltes antifiscales, 1653-1661 (1/3)

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