CivilisationIdéesLes chroniques du père Jean-François Thomas

         De la vieillesse

   

Certains ont considéré à tort la vieillesse comme un naufrage. Elle est au contraire une grâce, celle d’avoir été béni d’années, avec leurs joies et leurs épreuves, celle de parvenir à un port tranquille où l’ancre sera enfin jetée pour l’éternité. Les Saintes Ecritures ne cessent de chanter la vieillesse, sans pour autant canoniser les vieillards qui continuent à mener, comme tous les autres, le combat pour la sainteté. Le grand âge est un signe de bénédiction, ainsi Adam vécut jusqu’à 930 ans, Noé jusqu’à 950 ans (époque à laquelle Dieu fixa désormais comme limite 120 ans, tout en accordant des exceptions) et Mathusalem jusqu’à 969 ans. Abraham (qui meurt à 175 ans) et Sara deviennent parents alors qu’ils sont vieillards, de même  Zacharie et Elisabeth. Syméon et Anne, les justes du Temple, voient leur vieillesse couronnée de lumière grâce leur foi et à leur patience lorsque le Sauveur est présenté dans la Maison du Père. Parmi les nombreux commandements du Lévitique, Dieu ordonne : « Tu te lèveras devant une tête blanche, et tu honoreras la personne du vieillard.. » (XIX.32), soulignant ainsi que la bénédiction qu’Il accorde à ceux qui connaissent de longs jours, s’accompagne, sur terre, du respect dû à ceux qui sont ainsi marqués par Lui et favorisés. D’ailleurs les Tables de la Loi données à Moïse introduisaient déjà dans cet ordre spécial du monde et de la société puisque Dieu avait gravé dans la pierre : « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés dans le pays que le Très-Haut, ton Dieu, te donne. » (Exode, XX.12 ; ceci sera répété en Deutéronome, V.16)  Le respect des Anciens est directement lié à la stabilité dans la terre paternelle, à la paix au sein de la nation.

Garder tous les commandements, les mettre en pratique a pour effet de prolonger les jours. La vieillesse n’est donc pas vu comme une diminution, contrairement à notre époque où elle est redoutée, mais comme une récompense. Le Livre des Proverbes proclame : « Les cheveux blancs sont une couronne d’honneur; C’est dans le chemin de la justice qu’on la trouve. » (XVI.31) Voir les fils de ses fils est une consolation insigne. Si la force est le propre de la jeunesse, les cheveux blancs sont l’ornement de la vieillesse, ornement qui provoque respect et admiration. Cependant, il ne suffit pas d’être vieux pour être sage ou vertueux. L’épisode de la femme adultère prête à être lapidée comporte un détail piquant. Lorsque le Christ proposa que celui qui n’avait jamais péché jetât la première pierre, il est alors précisé que tous les hommes se retirèrent un à un , en commençant par les plus âgés (Evangile selon saint Jean, VIII.9) La vieillesse ne présente donc pas que des avantages puisqu’elle met nécessairement devant nos yeux la somme inépuisable de nos péchés passés, ce qui pourrait être désespérant sans la foi. Combien de vieillards, pieux et dévots, signalent que leur âge est la période où tout remonte à la surface et qu’ils envisagent, dans la paix, la comparution devant Celui qui est à la fois justice et miséricorde. Certaines facultés diminuent mais, en revanche, de nouvelles sensations apparaissent qui rendent plus sensibles, parfois plus émotifs. Tout est à fleur de peau, cette peau qui, elle-même, devient diaphane, aussi mince que du papier bible, aussi fragile. Ainsi se libère ce qui avait été retenu prisonnier par vraie ou fausse pudeur. Marcel Proust, qui fut vieillard très jeune, compare, dans Jean Santeuil, cette sensibilité nouvelle à « ces grandes chanteuses un peu vieilles dont un choeur invisible renforce la voix affaiblie. »

Bien sûr, il existe des vieillards insupportables, mais furent-ils jamais supportables lorsqu’ils étaient jeunes ? En général, le grand âge permet au moins de se débarrasser de quelques défauts qui deviennent presque inutiles. Il est possible en revanche que l’un d’entre eux, jusqu’alors quasi indétectable ou discret, prenne toute la place et rende la personne odieuse. Il faut toutefois se souvenir que les défauts n’attendent guère le nombre des années pour s’imposer et pour peser dans les relations avec autrui. La vieillesse doit bénéficier, malgré ses limites, d’un a priori favorable. Il faut la regarder comme un don de Dieu et comme un signe placé par Lui au milieu de nous. Paul Claudel écrit joliment dans son Journal : « Certains hommes ou femmes vieillissent comme des feuillages en devenant jaune et rouge. Un certain luisant. » Plus même qu’un luisant et un jeu de couleurs, mais une lumière qui ne résulte plus des dons corporels extérieurs mais de la vie intérieure. Les peintres hollandais du XVII ème siècle, peintres de l’intériorité, ont admirablement saisi cette présence intime qui habite le coeur du vieillard accomplissant sa vie avec une droiture et une honnêteté identiques à celles qui guidèrent sans cesse son existence.

Bien difficile par ailleurs de définir la frontière invisible qui fait basculer dans la vieillesse. Les âges légaux ne fabriquent pas miraculeusement des hommes majeurs. Il en est de même pour la vieillesse. En compulsant les photographies familiales, chacun se rend compte que, il a seulement quelques décennies en arrière, un homme devenait officiellement vieillard plus tôt qu’aujourd’hui. Cela dépend certes des soins médicaux et des artifices esthétiques mais aussi de la façon dont on accepte ou non cette période de la vie qui crée aujourd’hui tant d’angoisse et tant de rejet. Quoi que nous fassions pour repousser l’échéance, les heures passent avec des pieds de bronze, sans délicatesse, sans la politesse de se suspendre un bref instant et nous entendons une voix nous glisser dans l’oreille : « Il est plus tard que vous ne croyez. » D’où la stupidité et la frivolité à ne pas vouloir faire son âge, à jouer la jeunesse tout en étant grimé, à prétendre que l’on peut apprendre à être plus vieux pour mieux exorciser la réalité. Tous les âges se rejoignent dans la vanité et la bêtise. Georges Bernanos, dans Les Grands Cimetières sous la lune, note très justement : « Il n’est rien de plus comique que la rageuse gravité des gâteux sinon la naïve, suffisante et discordante faconde du jouvenceau. » Cela est dit élégamment mais souligne justement que la folie et l’aveuglement  sont de l’homme dès sa naissance. La vieillesse, certes plus riche grâce à l’expérience, est aussi embarrassée et empesée par cette dernière. La vieillesse ne peut acquérir la légèreté de l’être qu’en prenant quelque distance d’avec ses nombreux bagages, parfois encombrants. Il faut les laisser peu à peu sur le quai, à chaque étape, sous peine de devenir un être engoncé, prétentieux, moralisateur, acariâtre. Rien n’est pire que cette vieillesse momifiée dans son savoir, dans ses plaisirs passés, dans ce faux enjouement qui veut paraître à la mode. Le vieux qui joue à être jeune est à fuir comme il se fuit lui-même en niant ce qu’il est vraiment. Le même Bernanos a cette amusante et cruelle remarque dans sa Correspondance : « C’est grande pitié lorsque l’adolescence se survit à elle-même dans l’âge mûr, pour y achever de pourrir. Mauriac, qui souffre de la même infirmité, a au moins trouvé le remède d’arroser de vitriol ces débris. Mais quelle odeur! »

Il vaut mieux éviter une vieillesse nauséabonde comme celle que dénonce à juste titre Bernanos. Contrairement à ce qu’affirmait Albert Camus, et tous les existentialistes athées à sa suite, la vieillesse n’est pas un retour de nausées. Michel de Montaigne, dans ses Essais, était plus sage lorsqu’il mettait en garde de ne pas laisser l’âme se flétrir : «  Prenons garde que la vieillesse ne nous attache plus de rides à l’esprit qu’au visage. » La vieillesse n’est une épreuve, un échec, un néant, que pour celui qui n’a rien à moissonner parce qu’il a tout dilapidé en plaisirs éphémères durant sa jeunesse. Celui qui mena sa vie avec sagesse ne pourra que récolter le fruit durant le grand âge : une paix intérieure, un abandon, et aussi un sentiment de reconnaissance pour tout ce qui a été accompli et reçu. François-René de Chateaubriand confesse à la fin de saie, alors qu’il rédige ses Mémoires d’outre-tombe : « La vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel. »

Respectons et aimons les anciens qui nous mènent ainsi par la main vers le ciel si leur coeur est rempli de foi et de confiance. Ne nous laissons pas emporter par la mentalité moderne qui les traitent soit en adolescents attardés, soit en bouches inutiles. Retrouvons le respect biblique et reconnaissons que la vieillesse est une bénédiction divine.

 

 

P.Jean-François Thomas s.j.

SS.Chrysanthe et Darie

                                                                      25 octobre 2019

 

Une réflexion sur “         De la vieillesse

  • PELLIER Dominique

    Mais il me semble que Christ-même a dit, ou bien Salomon, que la vieillesse, toute respectable qu’elle soit, n’est pas preuve de sagesse. Comme vous le faites sentir dans cet article, il a ceux qu’on appelle les “vieux cons”, hélas !

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