Politique

Inquisition : éviter l’erreur judiciaire, par Paul de Lacvivier

L’Inquisition : le tribunal le plus juste de l’histoire

► Nicolau Eymerich et Francisco Peña, Le Manuel des Inquisiteurs : introduction et traduction de Louis Sala-Molins, Paris, Albin Michel, 2001 (1ère édition en 1974), 304 p.

« Bien qu’il soit dur de conduire au bûcher un innocent… »

Là nous arrivons au comble de la malveillance et de la malhonnêteté intellectuelle… ou comment faire dire le contraire de ce qui est dit dans le texte d’origine… Voyons la phrase dans son contexte, p. 234-235, c’est un commentaire de Peña sur la potentielle condamnation d’un hérétique qui n’aurait pas avoué mais qui aurait malgré tout été convaincu d’hérésie (c’est donc un cas limite et rarissime, car l’aveu est toujours constitutif du crime, sauf cas évident et appuyé par de nombreux témoins et preuves) :

« Le faux témoin « serait condamné à la prison à vie » ; notez qu’Eymerich exclut la loi du talion, conformément à laquelle le faux témoin, dans le cas d’espèce, devrait subir la peine de mort[1] »

Peña poursuit :

« Quant à l’accusé persistant dans la négative, si in extremis il dit se repentir et vouloir avouer, même s’il brûle déjà, on lui accorde la vie sauve et on l’emmure à vie. » On demandera alors légitimement : ne vaut-il pas mieux avouer ce qu’on n’a pas commis et avoir la vie sauve que ne pas avouer ce qu’on na pas commis et être brûlé ? La question se pose, bien entendu, pleinement dans ce douzième type de verdict (convaincu d’hérésie sans aveu), car on condamne ici au bûcher celui qui n’avoue pas — il n’a peut-être rien fait — et qui serait emprisonné à vie, mais non brulé, s’il avouait ce qu’il n’a pas fait.

Supposons qu’un tel convaincu des forfaits les plus noirs et les plus horribles, de ceux que l’on ne supporte même pas d’entendre nommer, comme par exemple le délit de lèse-majesté, d’adultère, etc. Supposons que celui-là ne les ait point commis mais que, pour éviter la mort ou les tortures ou quelque péril de ce genre, il se diffame lui-même, avouant avoir fait ce qu’il n’a pas fait. Même s’il faisait de tels aveux hors jugement et sans les jurer, on ne pourrait certes l’excuser d’avoir commis un péché mortel en s’infligeant ainsi une si grande infamie. Mais le crime d’hérésie n’est-il pas le plus grand, le plus grave parmi les crimes horribles ? Alors nul ne doit se déclarer hérétique, s’infliger une si terrible diffamation pour échapper à la mort. N’est-ce pas un péché mortel, que de diffamer son prochain ? À plus forte raison se diffamer soi-même ! Donc, bien qu’il soit dur de conduire au bûcher un innocent, on n’admettra pas qu’un accusé avoue pour échapper à la mort. Il appartiendra au confesseur et aux théologiens qui l’accompagnent à la mort de le consoler et de le réconforter dans sa vérité ; n’avoue pas ce que tu n’as pas fait, lui diront-ils, et n’oublie pas que, si tu supportes l’injustice et le supplice avec patience, tu recevras la couronne du martyre. »

Nous sommes encore une fois dans le même procédé : Sala-Molins tire d’un cas plus que particulier une phrase sortie de son contexte, pour la généraliser comme si c’était une pratique d’école… Dans ce cas précis, nous sommes devant un cas d’école dépassant les compétences humaines du juge, qui ne peut pas sonder les reins et les cœurs. Nous parlons du cas rarissime et très hypothétique où tout concourrait à condamner l’accusé, où toutes les preuves seraient là, où tout le monde serait convaincu de la culpabilité de l’accusé pour des crimes énormes, mais où celui-ci serait innocent et aurait toujours refusé d’avouer.

Ce texte montre à quel point tout était fait — au contraire de ce que relève le livre de Sala-Molins — pour éviter qu’un innocent subisse une injustice, au point de prendre en considération ce cas d’école qui présuppose à juste titre la faillibilité des hommes et des procédures : il arrive toujours qu’un innocent puisse être condamné, aucun système, et aucun juge, aussi vertueux soient-ils, ne peuvent empêcher l’erreur à coup sûr lors de chaque procès.

Ce texte montre la perspective chrétienne du salut de l’âme, et combien les condamnés étaient accompagnés, pour bien mourir, le cas échéant : car, à l’époque, tout le monde avait conscience que la vie terrestre n’est qu’un voyage, certes extrêmement important puisqu’il décide de notre vie éternelle, mais subordonnée à cette vie éternelle.

L’inquisiteur Peña conseille donc, dans ce cas limite, de ne pas admettre un aveu de dernière minute au pied du bûcher, car cela serait un mal dans tous les cas : si l’accusé est coupable, annuler la condamnation serait une injustice qui scandaliserait le peuple (il faut rappeler qu’au cours de la procédure, l’accusé a déjà eu un millier d’occasions d’avouer, or un aveu au pied du bûcher, devant la mort, ne dit pas grand-chose de la sincérité de cet aveu et de la volonté de se convertir…) ; si l’accusé est innocent, ce serait lui faire commettre un péché mortel, ce qui est pire que la mort, et donc pas du tout charitable ; d’où la recommandation ci-dessus.

Paul de Lacvivier


[1] Exemple de l’esprit chrétien. Ce paragraphe conclut un autre long paragraphe expliquant les manières de réduire au maximum la possibilité des faux témoignages et la question des cas où l’on peut ou non organiser des confrontations entre témoins et accusé, qui dans le cas de l’absence d’aveu pourrait conduire un innocent au bûcher, ce que l’Inquisition veut éviter à tout prix.


L’Inquisition : le tribunal le plus juste de l’histoire :

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