Le monde va finir

                                                     

                                          Eugenio Corti, dans son maître ouvrage Il cavallo rosso (Le Cheval rouge), écrit à propos de l’amoncellement des crimes au vingtième siècle : « Tuer à la moindre occasion, ne pas cesser de tuer, d’exterminer, seuls le font les possédés: lesquels tuent pour le plaisir – peut-être pas tant le leur que celui du démon qui est en eux – de tuer. Et ceux-là sont présents dans n’importe quel peuple: gare à ne pas leur laisser le champ libre! » Cette forme de c rime est caractéristique de notre époque, actes non pas isolées, comme ils le furent toujours dans l’histoire des hommes, mais planifiés et soigneusement préparés sur une large échelle et s’étalant dans le temps. La nature humaine pécheresse de l’homme est telle qu’elle connaît des explosions ponctuelles de violence et d’abomination. Cependant, elle retrouve un état plus normal et même le chemin de la fidélité, une fois que, le crime commis, elle connaît le repentir. Notre histoire universelle est pleine de ces soubresauts, suivis de périodes profondément religieuses. L’Histoire Sainte du peuple hébreu dans l’Ancien Testament est une longue succession de ces folies et de ces conversions.

                                          Nous n’en sommes plus là car, comme le souligne Corti, nous sommes des possédés. Nos crimes ne sont plus des fautes isolées et rares. Ils sont notre pain quotidien, d’autant plus depuis le meurtre légalisé des vies à naître, et bientôt celui des vieillards, comme cela se pratique déjà dans beaucoup de pays européens. La démence est devenue l’état ordinaire. Nous nous sommes habitués au mal, de façon douce et sous les apparences de la loi, alors qu’en fait, nous sommes des possédés allant toujours plus loin dans la banalisation du crime. Certains vont s’écrier qu’ils n’ont pas de sang sur les mains. Directement, sans doute pas, mais nous participons tous, -si nous ne disons mot, à l’immense charnier collectif car nos âmes sont habituées de médiocrité et avilies par toutes les pratiques monstrueuses imposées par les états. Baudelaire, prophète en la matière, écrivait dans Fusées : « Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? (…)Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. (…) Ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. (…) Ce qui ressemblera à la vertu — que dis-je — tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. (…) Il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent, et, grâce an progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons ! (…) Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur. » (Feuillet 22)

                                          Plutus, ou Ploutos, est né de la liaison adultérine entre Déméter, la déesse de l’agriculture, et Iasion, un des fils de Zeus, surnommé le semeur. Les deux divinités s’accouplent dans un champ de Crète labouré trois fois et violent les règles du dieu des dieux qui, de colère, va foudroyer son fils. Plutus sera le dieu de la richesse et de l’abondance. Fruit d’une liaison interdite, il est lui-même un dieu qui s’accorde bien avec la bassesse. La richesse est donc, dès l’origine, entachée de mal. Bientôt elle ne sera plus le fruit du travail de la terre mais simplement de l’usure et du placement boursier. Elle vole de ses propres ailes et elle abîme tout ce qu’elle touche car elle fait naître dans les coeurs un désir inextinguible et une jalousie qui conduit à la rivalité et à la violence. Poursuivie pour elle-même, elle enracine égoïsme et hédonisme. En France, ce culte de l’argent, du dieu Plutus, est encouragé avec celui de la déesse Raison, dans la mouvance des idées des Lumières et de la révolution de 1789. C’est le début de « l’avilissement des coeurs » que dénonce Baudelaire. Le poète écrira, dans une veine logique identique : « Toute révolution a pour corollaire le massacre des innocents. » Une société dirigée par un régime qui se divinise (qui se démonise) est condamnée à remplacer la charité par l’argent et à ériger à Plutus sous tous ses visages de multiples autels et statues. Nombreux sont alors les Lazare qui expirent à la porte de ceux qui ont décidé de tout sacrifier pour leurs propres plaisirs. Voilà advenu le temps des entrailles qui remplace celui du coeur.

                                          Le monde est fini et nous n’en sommes pas conscients. Fatalité ? Pessimisme ? Demeurent tout de même les trois sœurs qui se donnent la main et qui traversent nos ruines : la Foi, l’Espérance et la Charité. Elles hantent ces déserts humains, ne croisant que des êtres distraits, les yeux fixés sur leurs écrans et les oreilles occupées par des écouteurs qui déversent du bruit. Elles frappent aux portes, mais très peu leur ouvrent, ne leur jetant pas même les miettes qui tombent des tables. Personne n’a plus de goût ou de temps pour ce qui ne passe pas, ce qui ne rapporte pas, ce qui demande de l’effort et le sens du sacrifice. Est venu le temps de la consommation et de la consomption, étrange contradiction qui est pourtant inévitable : ceux qui se gavent auront toujours faim mais ne sauront pas choisir la seule nourriture qui pourrait les rassasier. Et pour se goinfrer, ils sont prêts à massacrer les innocents. Il ne leur suffit pas d’ordonner des génocides et des guerres, de voter des lois mortifères. Ils font croire que la planète est trop peuplée et que le seul danger est l’homme. Ils transforment la nature en une Mère alors que la Création est une sœur provenant des mains divines, tout comme l’être humain. Ils adorent ce qui est paille et poussière et éradiquent ce qui est la marque de l’éternel.

                                          Le bruit d’une cavalcade au loin ne les secoue pas de leur sommeil aveugle. Pourtant, les troupes de Léviathan sont en marche et les ombres des cavaliers de l’Apocalypse se dessinent à l’horizon, alors que le soleil baisse et que personne n’a pris le soin d’acheter une réserve d’huile suffisante pour entretenir la flamme de sa lampe.

                                          Nous approchons du temps de la Passion qui débouchera bien sur la Résurrection mais au prix de tant de pleurs et de grincements de dents car la Porte demeurera close à ceux qui vont, angoissés et soudain sortis de leur léthargie, tambouriner aux vantaux de la demeure de l’Epoux. Trop tard. Seul le silence des abîmes répondra à leur quête. Plutus et tous ses démons auront gagné définitivement la bataille. Pourtant, il est toujours possible, maintenant, d’abandonner les viscères et de retourner vers le coeur. Une telle conversion est exigeante et ne va pas sans douleur. L’avilissement n’est pas la seule issue. Il est temps de ruer dans les brancards et de nous détourner de tous ceux qui, depuis tant d’années, nous vident le cerveau et le coeur. Cette révolution-là est nécessaire, celle qui redonnera à l’humain sa juste place sous le regard de Dieu, au sein de justes institutions respectant ce qui est transcendant.

                                          Il faut veiller avec le Maître dans le Jardin des olives. Les masques et les voiles doivent tomber et se déchirer. Seule la Vérité nue pourra nous satisfaire et redonner à l’homme la place qui est la sienne au sein de la Création. Sinon, nous serons emportés par les armées menaçantes qui nous cernent et qui sont déjà au lieu de nous.

                                                                      P.Jean-François Thomas s.j.

                                                                      Jeudi IV° semaine de Carême

                                                                      4 avril 2019

Une pensée sur “Le monde va finir

  • 20 avril 2019 à 06:50
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    Prenons garde à ne pas ressembler à Philippulus le prophète!

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